38,5 degrés de critique littéraire

Je crois bien que ce sont les maladies que j'ai préférées, dans mon enfance. Je crains que les enfants uniques, régnant sans partage sur  l'attention que leur mère peut leur porter, ne puissent me comprendre. Mais  pour moi, dans ma famille nombreuse, être malade était une bénédiction. En tout cas, moi qui étais une  fillette des  plus pleurnicheuses, "jamais contente" et de l'avis de tous une source de problèmes, j'étais une petite malade aussi idéale (sans la fin tragique) qu'un petit prince d'Oscar Wilde.

D'abord, je n'allais pas à l'école. Mais ce mot "école" ne rend pas compte du soulagement que j'éprouvais,  et peut tromper ; car ce n'était pas "l"école" qui étati un  problème :  dès mon arrivée dans la classe, je me sentais généralement bien, occupée, intéressée. Ce qui me chagrinait d'ordinaire, et à quoi je coupais quand je restais à la maison, c'était la crainte d'être soit en retard, soit en avance ; c'était le "sas" entre la maison et l'école qui me préoccupait chaque jour. Si j'étais malade, eh bien, la question ne se posait plus.

De plus, ma mère, qui n'était ni câline ni encline à donner aux enfants de trop bons sentiments d'eux-mêmes (mais elle compensait ce trait de caractère par une loyauté et une vaillance jamais démentie), baissait un peu la garde, en cas de maladie. Elle promettait des récompenses, en échange du courage à supporter   l'épreuve de l'absorption des médicaments. Et puis, quand on était malade, on était ainsi seul avec elle, pendant l'absence scolaire des autres enfants. Je crois bien, ma parole, que je me serais  incoulée moi-même l'angine ou la rougeole, pour obtenir ce fabuleux résultat.

D'autant que, malade, j'avais le droit d'être dans la chambre et le lit parental, pendant la journée. Ca, c'était le mieux. Le lit m'apparaissait aussi vaste que l'océan, et si la fièvre me faisait chavirer, l'illusion était alors parfaite.

Quant aux douleurs des maladies enfantines, eh bien, j'ai eu la chance d'être enfant quand les médecins, dits "de famille", se déplaçaient encore chez leurs patients. Quel qu'ait été  l'état de ma gorge, il me suffisait d'entendre le pas lent et pesant du médecin grimpant l'escalier du perron pour commencer à moins souffrir. Car si ce pas était souvent fatigué, il était aussi déterminé et bienveillant. Je me rends compte, avec la distance, que le médecin était aussi le seul homme adulte de mon entourage qui prenait le soin de m'interroger, d'écouter mes réponses. J'adorais sa venue, j'adorais tout le petit cérémonial des visites, la cuiller à soupe que ma mère allait chercher dans le tiroir de la cuisine pour que le docteur m'ausculte la gorge, la discussion dans le couloir entre le médecin et ma mère, l'oracle qui tombait : "elle en a pour quatre jours... ", jusqu'aux paroles redondantes qui tombaient à chaque visite : "mais cette petite est bien trop nerveuse, le calme lui fera du bien".

Je pense aujourd'hui que ces visites à domicile avaient, outre la vertu de simplifier la vie d'une femme comme ma mère, accablée d'enfants et sans moyens de transport, l'avantage de permettre au médecin d'entrer dans la vie même de ses patients. De voir l'intérieur des maisons, d'estimer non seulement  l'évolution des angines  mais aussi  le degré de fatigue des mères et le niveau du ménage,  de jeter mine de rien un coup d'oeil à la cuisine ou  de poser la main sur les radiateurs, histoire de voir si le chauffage marchait, de suivre les évolutions, aussi. Je me souviens de discussions entre ma mère et le médecin  sur la télévision (une des premières de tout le quartier), et de l'usage que l'on en faisait.. .

Peut-être que les médecins généralistes d'aujourd'hui, qui passent les quinze  premières minutes de la consultation l'oeil rivé sur l'écran de l'ordinateur, à vérifier votre dissier tout en vous écoutant sans plus même regarder votre visage, sont plus renseignés  ainsi que leurs confrères d'antan sur l'état réel de leur patient. Mais j'en doute.

Il n'y a pas eu une seule maladie de mon enfance qui n'ait été pour moi la source d'un contentement suprême : pouvoir lire jusqu'à plus soif. Je ne peux décrire le plaisir que je ressentais, accoudée aux oreillers du grand lit, les genoux relevés, la porte entrouv'erte sur le couloir et les allées et venues de ma mère dans la maison perceptibles et rassurantes, le chat en boule au bord du lit, et le livre grand ouvert. Ma parole : je crois bien que je pouvais lire toute la journée sans en être fatiguée, au contraire...

Et tout enfant, c'est également pendant ces périodes de maladie et d'intense lecture, très tôt donc,  qu'une des questions qui allaient, par la suite et sans prétention de ma part, se poser constamment  dans ma vie, a pour la première fois surgi : à savoir "Comment c'était fait ? Comment cela fonctionnait-il ?"

(la suite à demain)

 

Commentaires (1)

Zoë Lucider
  • 1. Zoë Lucider (site web) | 06/01/2017
Ah! Oui quel bonheur d'avoir de longues journées exclusivement consacrées à lire sans que cette activité ne vous soit renvoyée comme du loisir indécent.

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