La Moustache de Jacques

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à Jacques Chesnel

 

C'est chez Clopin que l'histoire de la moustache de Jacques me fut racontée, un soir d'été - un de ces soirs bleutés et rafraîchis si typiques de Bray. C'est-à-dire sous la glycine et la vigne, autour de la table de bois posée sur les pierres inégales. Devant, un chemin tout aussi pierreux sépare en deux le grand potager, où les trémières d'août, le soir, referment leur corolles colorées en bordure des carrés légumiers.

Toutes choses, maison, jardin, meubles et pierres, procèdent de Clopin : c'est pourquoi je les emprunte plus que je ne les habite. Cependant, je participe à cette demeure entourée. Mes oreilles, précisément, sont les précieux instruments qui m'aident à vivre ici ; et les récits partagés ont besoin de moi pour exister un peu plus longtemps que la nourriture (substantielle, biologique, potagère et savoureuse) servie à la table de Clopin.

La moustache de Jacques remplit elle aussi une fonction existentielle : à tel point que Jacques, de lui-même, en fait état. Il en est fier, bien sûr, en prend soin, la présente presque comme on tendrait sa carte d'identité à un flic soupçonneux. Jacques est désormais un vieux monsieur : on aurait donc tendance à sourire de ce qui apparaît, de prime abord, comme une coquetterie de personne âgée.

On aurait tort. Jacques a eu plusieurs vies, et bien remplies, et dignes d'un homme - je veux dire : pleines d'humanité, de rencontres et de musiques. Musicien lui-même et critique de jazz, peintre, curieux professionnel, amoureux et "mobilis in mobile". Une remarquable ouverture au  monde. L'âge n'arrive pas, ou si peu, à l'immobiliser. Tout juste le ralentir, et encore...

Cet homme possède donc une moustache sans doute moins dense aujourd'hui qu'autrefois, blanche et non plus roussâtre, mais toujours frémissante. S'étendant en pointes droites, de part et d'autre de la bouche souriante, à la façon d'un mousquetaire ou d'un Cyrano. Et si vous demandez à Jacques depuis combien de temps il arbore ce pileux ornement, il vous répond simplement  "depuis toujours".

C'est-à-dire depuis qu'elle a commencé à pousser ?

Oui, c'est cela. Jamais rasée. Toujours conservée en l'état...

Comme un tatouage alors ?

Ma question éveille un sourire chez Jacques qui, du coup, se rapproche de la table, croise les avant-bras, se penche au-dessus des couverts : et voici que c'est un adolescent maigre, malicieux et  bouillonnant qui raconte. 17 ans en 1945, 16 ans en 1944, 12 en 1940. De quoi être avide et affamé pour le reste de sa vie.

Il habitait à Caen, chez ses parents bien sûr. Une grande maison. Et la première chose qu'il a vue ce matin du 19 juillet 1944, qui lui est depuis restée fixée à la rétine, c'est, à travers les vitres de la fenêtre donnant sur l'extérieur, le canon d'un tank qui, lentement lentement, remontait la rue.

Un char canadien.

Cela faisait des jours que les alliés bombardaient Caen, tentaient de déloger les allemands. Des jours et des morts, par centaines, par milliers. Toute sa vie, Jacques tentera de repousser l'horreur de ces sifflements, explosions et déchirements. Toute sa vie, Jacques opposera la légèreté de la musique de jazz à l'horreur humaine. Et toute sa vie, il pensera avec reconnaissance aux jours qui ont suivi l'entrée des Canadiens dans sa rue.

Car ce fut précisément dans la grande maison familiale que l'état-major des troupes canadiennes s'installa. Le maigre gamin en fut remué jusqu'à l'âme. Il assistait, lui, le simple Jacques, à une histoire héroïque qui allait dépasser à jamais le cadre si quotidien, si étriqué, de sa vie d'adolescent...

Et au passage, il allait attraper dans le paquetage des jeunes officiers le jazz américain, sans doute le plus beau cadeau que la vie pouvait lui offrir à ce moment-là : tout était donc, d'un seul coup d'un seul, exaltant, tout permettait enfin à ses 17 ans de repousser l'horreur et d'enfin jouir de la légèreté  "des tilleuls verts, sur la promenade", promise par Rimbaud.

Le capitaine canadien à la manoeuvre chez eux était fort, le verbe haut, le geste ample, et résolu. Il plissait les yeux quand il rencontrait une difficulté. Et, entre autres, il lui fallut résoudre un problème conséquent : une batterie,  (trois soldats allemands qui, semblait-il, n'avaient aucunement l'intention de se rendre) semblait inexpugnable dans une maison de la rive droite de l'Orne. Ce verrou, fortement armé de mitrailleuses, commandait un des quartiers de la Ville : les yeux du capitaine, au soir du deuxième jour, ne furent bientôt plus que des fentes, minces comme des meurtrières...

Jacques fut le témoin muet et dissimulé des instructions du capitaine : un soldat, mais pas n'importe lequel, fut appelé. C'était un Huron, oui, oui, comme dans les récits du 18è siècle, au corps recouvert de l'uniforme canadien,  uniforme qui ressemblait tant à celui des soldats anglais, mais ne pouvait dissimuler le teint cuivré, les hautes pommettes et l'amande des yeux noirs. Ce fut court : il s'agissait, au mépris des règlements militaires, d'envoyer le Huron seul, en pleine nuit, au beau milieu de Caen. Seul, et avec son seul (et non répertorié dans l'équipement fourni) couteau...

Le Huron rentra vers quatre heures du matin. Jacques, qui n'avait bien entendu pas fermé l'oeil, n'entendit qu'un seul mot tombant de la bouche du canadien, en français du Québec : "C'est fait maintenant". Trois corps, proprement égorgés, gisaient près des mitrailleuses désormais silencieuses.

Est-il besoin d’ajouter que le capitaine canadien possédait, outre une remarquable propension à utiliser les compétences d'autrui, la plus superbe des moustaches, « à la mousquetaire » ?

....

La nuit était tombée, dans le jardin de Clopin, quand Jacques a terminé son récit. Les trémières étaient définitivement closes sur elles-mêmes, le potager respirait paisiblement, tout était calme. La lumière de la lampe-tempête posée sur la table éclairait la paix nocturne... Mais quelque chose, pourtant, continuait à frémir dans la nuit brayonne : c'était les deux pointes, tendues comme des vibrisses de chat, de la moustache de Jacques.

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