La rose du papier peint (ma non-rencontre avec Riad Sattouf)

C'est un peu de la faute des enfants : ce sont eux qui m'ont mise au courant. Les enfants, c'est-à-dire le Clopinou et sa nouvelle amie C.,qui habitent ensemble  et se séparent le matin à la gare de Rouen : elle part au Havre, lui à Paris. On pourrait en faire une chanson de Maxime Le Forestier...

C. est une très jeune femme qui m'étonne "tant et plus", et parmi ses caractéristiques, elle a un don de l'écoute étonnant. Je ne suis pas habituée à une telle attention, qui me surprend et me ravit toujours. Du coup, j'ai bien peur de me "lâcher" devant C., qui écoute toujours "tout", avec cet air extrordinairement sérieux et concentré qu'elle prend  et qui n'arrive pas à atténuer sa joliesse (car elle est diablement jolie, parbleu !!!).

C. a retenu que je plaçais très haut Riad Sattouf, donc   zou : nous voici partis tous les trois à l'Armitière, ce lundi où l'auteur venait présenter le dernier tome de son autobiographie.

J'étais ravie, et je me promettais de faire des efforts : car je sais que Clopinou me surveille comme du lait sur le feu, et qu'il craint toujours mes divagations et débordements. Mais pour que je sorte de ma solitude et que j'aille ainsi au-devant de quelqu'un, il faut cependant que j'ai de l'enthousiasme. Oh, je remets parfaitement l'évènement à sa juste valeur, et j'ai appris à ne pas trop attendre de "rencontres" organisées sur fond promotionnel. Impossible de parler vraiment à qui que ce soit :  ce ne sont que des "non-rencontres". J'ai ainsi "non-rencontré"  ni  Michel Onfray, ni  Pierre Assouline. J'en hausse encore les épaules...

Mais ce soir-là, me projetant face au dessinateur (génial) qu'est Riad Sattouf, j'avais encore une autre motivation : je suis tant à la recherche de réponses. Depuis les attentats de Charlie Hebdo et des autres, depuis l'incroyable coloration en brun néofasciste que prend le monde, me voilà comme une girouette cherchant le vent.

Sattouf, grandi en Irak, en Syrie, Sattouf, témoin de l'incroyable évolution paternelle , Sattouf, qui venait de quitter Charlie quand... Mon sac était plus que plein de questions débordantes. Certes, mes questions sont assez tristes, surtout pour un auteur "comique", qui fait, comme ses deux premiers films en témoignent, dans la dérison. J'ai désormais  besoin d'autre chose que de pochades, même si celles-ci, comme des bonbons au poivre, cachent derrière leur bouffonneries quelques vérités bien senties sur la déliquescence générale du genre humain !!!

J'étais assez émue d'être avec les deux jeunes gens - comment ne pas avoir honte de ce que ma génération leur propose ? - mais je tentais, dans la file d'attente qui s'épaississait de minute en minute, de sérier les questions que je voulais poser lors du débat qui clôturerait la conférence...Quelles étaients les plus importantes ? J'en discutais avec les enfants,  dans la queue, au milieu des profs (elles et ils avaient des têtes de profs et des fringues qui sentaient la camif) et les dignes Dames qui patientaient  trouvaient évidemment que je parlais trop fort,  quand soudain je me rendis compte de mon erreur : il ne s'agissait pas d'une conférence, mais d'une séance de dédicaces.

Patatras. Ce fut la Dame qui me précédait dans la queue qui me précisa les choses, en se retournant : "Vous ne pourrez pas poser de questions,voyons... Vous ne savez donc pas comment ça se passe, vous n'avez jamais été dans un salon du Livre, devant un dessinateur ?" Je rougis intérieurement, en pensant à mon unique non-rencontre assoulinienne... "Il va faire un dessin par livre, ", reprit la Dame. "C'est pour ça qu'il y a tant de monde. Sinon, pensez !..."

(suite à... tout de suite)

SUITE DU BILLET

C'est peu de dire que les paroles de ma voisine  m'ont jetée  dans un trouble conséquent.. . Déjà, me retrouver à Rouen, dans une librairie pleine de monde alors que je nage dans la solitude des champs, et patienter dans une file en compagnie de ces très beaux et très jeunes gens que sont Clopinou et sa copine, c'était à la fois très plaisant et très peu habituel. Mais en plus, penser que Riad Sattouf allait tout naturellement croire que, "comme tout le monde", je n'étais venue là que pour obtenir gratoche le dessin d'un people, là ça me faisait carrément chier. D'autant que je ne pourrais lui poser aucune question, et donc le rêve (déjà chimérique !)  d'entamer une quelconque conversation s'évanouissait.

J'ai donc fait dans le désordonné (je suis douée pour ça.) On a plus ou moins décidé, la Dame de devant, Clopinou, C. et moi, qu'on se répartirait les questions et les livres (dans l'ignorance, j'en avais apporté quatre, malheureux Sattouf, si tout le monde faisait comme moi, il était là jusqu'à une heure du mat' !) : la Dame choisit de lui demander si, à l'instar de Pagnol passant de La gloire de son père au Château de sa mère, il pensait axer le tome suivant de son autobiographie sur l'univers maternel. Clopin devait lui demander s'il avait des lecteurs au Maghreb, et quels étaient les retours de ces derniers, spécialement, évidemment, en Iraq ou en Syrie, notamment par rapport aux questions religieuses évoquées dans le livre. C. était chargée de l'évolution de la B.D. : Sattouf se reconnaissait-il dans ce "courant" autobiographique qui, de Satrapi à "Danse avec Bachir", de l'utilisation du noir et blanc en  l'héritage de la "ligne claire" (mais avec des ombres en plus...) , s'épanouissait aujourd'hui ? Quant à moi, je formais instantanément le projet d'arriver devant l'auteur, et  de lui balancer  un "Bonjour, moi j'en ai rien à foutre de vos dessins, mais par contre je voudrais avoir des nouvelles de votre père", question bien dans ma manière et  qui aurait le mérite, selon moi, de me dissocier  à tout jamais du troupeau vénal qui m'entourait, et, d'une manière sublime, forcément sublime, de pousser le  jeune auteur dans ses retranchements...

Clopinou en devint blême, et, avec l'énergie du désespoir, s'interposa entre mon projet et moi. Non, me dit-il, on ne s'adresse pas à un dessinateur en lui disant qu'on en "avait rien à foutre de ses dessins"'. En plus, ce n'était même  pas vrai : j'ai repéré dès le début de la "vie secrète des jeunes" le crayonné de Sattouf, qui me semblait être aussi performant, sagace et lucide, en moins corrosif cependant (et encore!)  et  plus "sentimental" (disons bienveillant) , que celui d'un Reiser...

Le temps pour Clopinou  de me convaincre de manière précipitée de revoir ma question, et ça y était : c'était notre tour. Evidemment, rien ne s'est passé comme prévu. La Dame a édulcoré la question, C. m'a avoué qu'elle était percluse de timidité et n'ouvrirait donc pas la bouche, Clopinou s'épongeait  derrière mon dos, et moi, à demi-penchée vers l'auteur qui n'en pouvait mais, j'ai tenté en sichoufflant  de placer mes principales questions. Mais je parlais si vite que j'en entendais à peine les réponses  ; elles étaient d'ailleurs toutes identiques : il s'agissait, pour Sattouf, de m'engager à le lire, puisque toutes les réponses qu'il pouvait me donner étaient dessinées là...

Sattouf a donc dû se  tirer du mauvais pas où mes sentiments , (la déception d'une conférence devenue dédicace, la curiosité, la véhémence et l'envie de me distinguer de la foule), tout mélangés,  l'entrainaient. J'étais donc  intrusive, j'en rougis encore... Il a eu une manière élégante de s'en dépêtrer. Elégante, mais  fort cruelle pour moi, puisqu'elle m'assignait ipso facto dans les rangs de ces vieilles femmes souvent demi-folles (j'en connais, hélas !) qui, coupées de la réalité, vivent dans un monde semi-imaginaire,  depuis lequel, bienheureuses, déplacées et importunes,  elles apostrophent leurs victimes...

Il s'est adressé, au-dessus de ma tête, directement à Clopinou. "-C'est donc là votre mère ?", lui a-t-il demandé, avec le ton complice et faussement plaintif de l'enfant qui a eu lui aussi, longtemps,  honte de ses parents... Tout le monde a évidemment éclaté de rire, (moi aussi) et pour atténuer ce que sa remarque avait de méprisant pour moi, Sattouf m'a promis de "revenir à Rouen, oui oui, pour une vraie conférence cette fois-ci", et m'a chaleureusement (enfin, j'ai eu l'impression que c'était chaleureux) serré la main.

Nous ne nous en étions pas si mal tirés, finalement. Je ne sais pas si, s'adressant ainsi à moi, Sattouf ne jouait pas un peu le Baron de Charlus face à  Madame de Surgis,  d'une part, et d'autre part, ma solitude vis-à-vis de toutes les questions que je me pose (et j'aurais bien aimé savoir pourquoi Sattouf avait quitté Charlie Hebdo, ce qu'il pensait de l'affaiblissement notoire de la qualité graphique du dessin de l'hebdomadaire, s'il comptait y retourner un jour, s'il connaissait Lançon, etc.)  était bel et bien la même. Mais Clopinou et C. n'avait pas vraiment de quoi m'en vouloir, et nous nous sommes tous quittés bons amis.

Une belle non-rencontre, quoi.

J'en ai cependant gardé un goût un peu, oh, juste un peu (la poignée de main était vraiment chaleureuse) amer : j'ai repensé à ce livre "perdu" (je ne sais plus ni de qui, ni de quoi il s'agit) où, , pour répondre à sa petite fille qui ne sait pas trop  ce que ça veut dire, "exister",   une mère marque d'un trait d'aiguille une des roses du papier peint de la chambre, et la lui "donne", ainsi  : "tu vois que tu existes, puisque tu regardes cette rose, si semblable aux autres, mais qui est cependant la tienne désormais"... Ou encore la scène de la Strada où le Fou donne à Gelsomina une petite pierre, afin de  la convaincre qu'elle a bien, elle aussi et si peu que ce soit, la valeur d'un être unique...

Peut-être que mon problème, c'est que je pratique aussi, à mon propre égard, la non-rencontre : comme toutes les roses de papier peint.

 

 

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