Le cadeau le plus extraordinaire...

 

Je vais vous raconter l'histoire du cadeau le plus extraordinaire jamais reçu, et un de ceux qui m'ont fait le plus plaisir, à part évidemment ceux dûs à la nature (un bébé, des animaux, des fleurs, des fruits, des arbres et des branches...).

Je l'ai reçu au lendemain d'une soirée non pas "banale" mais disons "ordinaire" - de celles qui nous arrivent parfois, ou même souvent, à Beaubec...

Ces soirées-là se passent souvent en juin, et se déroulent  sous la vigne, juste devant le potager  - enfin, je dis "le potager", mais c'est surtout une "déclaration" : pour arriver à la maison, il faut le traverser, et ce qui est signifié là, c'est déjà un mode de vie. Non que nous soyons les seuls à avoir un potager, m'enfin, nos voisins, souvent, relèguent la chose à côté, ou derrière leurs maisons, ou l'entourent d'une petite haie... Clopin, lui, l'affirme catégoriquement : sa terre produira les aliments dont nous nous nourrirons.

Donc, dans les assiettes, à Beaubec, on trouvera souvent les légumes aperçus en arrivant, et qui sont bien entendu d'une qualité supérieure à celle du commerce. Je n'en suis pas plus orgueilleuse, parce que tout cela, les tomates pleines de saveur, les fèves, les carottes et les salades, les pommes de terre et les haricots, les petits pois et les concombres, les navets et les courgettes, les légumes-racines et les légumes-feuilles, tout procède de Clopin, et si peu de moi...

Ma partie, c'est la cuisine, et avec le temps, (et le plaisir de recevoir les copains), j'ai acquis une certaine maîtrise de la chose

. Et puis c'est ma façon de donner, à moi.

Donc, ce soir-là, la table était gaiement mise sous la vigne, et nous recevions trois amis : Philippe J., et sa compagne, qui étaient venus accompagnés de leur ami Victor...

Je connais Philippe depuis trente-cinq ans au bas mot, et j'ai toujours trouvé de l'intérêt à sa conversation. Pourtant, son univers est très différent du mien : ensiegnant-chercheur en  mathématiques à l'université, guitariste accompli, motard (d'énormes motos anglaises et classieuses, la dernière était d'un vert chou très particulier), professeur d'aïkido et adepte d'une certaine réserve devant les idéologies de son époque, rien ne le rapproche a priori (sinon des utopies passées, que nous avons  vécues  ensemble) de la sorte de cas définitivement à part que je suis... Et pourtant : c'est toujours un vrai plaisir de le recevoir.

Surtout s'il vient avec sa compagne, et Victor...
 

 

 

 

 

Philippe a rencontré Victor lors d'un congrès réunissant les mathématiciens du monde entier. Une à deux fois par an, c''est ainsi ; Philippe s'envole pour Dakar, ou Mexico, ou Saint-Pétersbourg : il y a rendez-vous avec des cerveaux semblables au sien.  Mais quand il a rencontré, à Santiago, son confrère chilien Victor, ce fut comme un signe du destin : ces deux-là étaient aussi faits pour s'entendre que Montaigne et La Boétie. Victor travaillait précisément sur les mêmes recherches que Philippe, comme lui, il dévorait la vie avec un bel appétit, comme lui, il était un musicien accompli, troquant simplement la guitare contre le piano-jazz, et comme lui, il était partant pour arpenter un globe qu'ils pouvaient tous deux, avec une belle facilité, mesurer à leur gré : les mathématiques, avec leurs équations dont certaines, paraît-il, sont plus "belles" que d'autres, ne sont-elles pas faites, in fine, pour cela ?

La relation a vite débordé le cadre professionnel, et voici nos deux hommes se fréquentant d'un continent à l'autre. Nous avions été invités à Mont-Saint-Aignan lors de leurs dernières retrouvailles  - et nous avions senti que notre  mode de vie, pour simple et campagnard qu'il fût, n'en attirait pas moins le curieux Victor...

Et ainsi la soirée s'est passée gaiement, paisiblement, avec discussions sur l'état du monde, assiettes garnies et vin dans les verres et juin au jardin, quoi...

Mais ce qui m'attendait, en remerciement, quelques jours après dans ma boîte mail, était parfaitement inattendu.

Les deux compères m'offraient la copie de leur dernière parution dans les journaux spécialisés de la recherche fondamentale mathématique.

A moi ! (dont ils connaissaient pourtant l'ignorance sans limite en "topographie algébrique" ou autre "géométrie symplectique")...

J'étais vraiment interloquée, telle Champollion devant la pierre de Rosette, mais aussi, je l'avoue, touchée et flattée de l'intention.

je n'ai rien compris à l'article, bien entendu, et me garderais bien de vous le résumer (!),  mais il était illustré des courbes mathématiques mises au point par Philippe et son pote...

Et ces courbes étaient, sont, d'une grâce infinie. Elles ondulent leurs différentes couleurs, comme des volutes de cigarettes, et leur apparente légèreté contraste avec le poids de savoir qu'elles représentent (au moins j'en suis persuadée !!)

Quand je n'ai pas trop le moral, comme ces temps-ci, au sortir des fêtes que le pauvre Jim a traversées sans plus les sentir que le bois mort sent le sol sur lequel il est tombé, je repense à ce cadeau-là...

Comme quoi les mathématiques peuvent aussi consoler les âmes attristées...

Et comme quoi l'amitié est, ma foi, une chose plus précieuse que les plus chers cadeaux.

 

 

 

 

 

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