Pas perdus (pour tout le monde...)

Nous avions arpenté la ville en tout sens, monté et descendu des rues larges ou étroites, taggées à mort et colorées à souhait,  pris des bus (étonnamment peu chers) vers des villages lointains adossés aux collines chères à Pagnol, parcouru la longue corniche qui ceinture les beaux-quartiers, avions maté (pas d'autre terme) les candides baigneurs des calanques reculées, nous nous étions intéressés à l' histoire grecque et romaine de la cité, à ses vestiges, aux immeubles des quartiers vidés et détruits par Hitler, à ses musées accueillants et diserts, bref, du tourisme, quoi... Mais au fur et à mesure que les jours passaient, j'aimais de plus en plus la Ville, et je m'y sentais mieux.

 

Marins

D'abord par comparaison : contrairement à Paris, où l'argent  s'étale, indécent et boursouflé, dans des vitrines luxueuses  où les étiquettes donnent le vertige, Marseille, elle, sait rester populaire et modeste. Conséquence ou cause de la présence, en plein centre ville, de "vrais gens", des "gens de peu", de ce peuple que tant d'autres villes exilent à leurs périphéries ? Je ne sais, mais en tout cas,  si  je n'ai pas vu, à Marseille, de trop somptueux édifices (à part la Bonne-Mère, of course !) comme Paris en regorge,  j'en ai senti la chaleur humaine, omniprésente,  qui compensait la brutalité du mistral, et que je n'avais jamais ressentie ainsi, au travers de la sociabilité compliquée, bougonne et distante de mon froid pays de Bray...

En vérité, nous étions ici entourés de prévenances et d'attentions. Il suffisait de prendre un petit-déjeuner dans un café arabe de Belsunce, parmi ces hommes seuls dont la présence m'avait tant frappée à mon arrivée, et nous recevions de larges sourires qu'on sentait sincères, et une reconnaissance spontanée et immédiate, comme si nous étions nous aussi d'ici... Le moindre pot, dans un bar, pouvait tourner à une discussion paisible et aimable autour de n'importe quel sujet. Je me souviens d'un patron de bar, chrétien époux d'une musulmane, qui opposait à notre athéisme l'argument commun : "sans religion, pas de valeur morale, et comment dans ce cas contenir l'égoïsme, la cupidité, le chaos ?", sans savoir qu'il débattait là d'un sujet jadis exploré - et résolu - par un Baruch Spinoza passible, pour cela, d'un sévère hérem... Que cette ville était donc aimable !

Enfants

Et puis il y a eu cette soirée dans le quartier -jeune et branché- de la Plaine, où j'ai eu le grand plaisir de retrouver une "vieille" copine de ouèbe, Frosine à la quarantaine aussi intacte que sa trentaine, où je l'avais rencontrée. Nous avons dîné, avec elle et sa compagne,  dans un bon restaurant indien, mais nous avions beaucoup à nous dire, et peu de temps : la gastronomie en a souffert, car du coup, pressée par le besoin d'échanger, je n'ai pas apprécié à leur juste valeur la multitude de plats qui nous étaient servis...

Qu'importait, puisque  j'avais enfin compris que le trésor de cette ville, c'était ses habitants. Jusque dans notre petit hôtel-auberge de jeunesse, ce "Vertigo" perché tout en haut de la rue des Petites Maries, où  les rencontres se multipliaient. L'organisation de ce modeste établissement nécessite la présence constante d'un agent d'accueil. Ils sont donc trois ou quatre à se relayer jour et nuit, et tous (notamment le plus présent et le plus constant d'entre eux, j'ai nommé le jeune Sébastien) absolument serviables et charmants. Sébastien était sollicité sans arrêt par les multiples arrivées et départs, jonglait entre l'anglais, l'allemand, l'espagnol et le français, guidait les jeunes filles (ah ! Quel plaisir de croiser des voyageuses solitaires, organisées et décidées...) dans le dédale des chambres, indiquait le meilleur  des couscous du quartier, intitulé "Sur le Pouce", où l'on vous servait en 10 minutes  une assiette copieuse à souhait, pour un prix défiant toute concurrence... J'ai rarement rencontré un jeune homme plus à l'aise dans ses fonctions, qu'il adorait visiblement. Il s'occupait aussi du  petit bar, où l'on peut boire la bière et le vin rosé  "les moins chers de Marseille"... Je m'y attardais souvent, le soir, quand l'activité commençait enfin à se ralentir, et nous avons beaucoup  discuté Sébastien et moi, de tout, de Marseille, de Gaudin et des bobos, des nuits debout et des petits matins,  de nous-mêmes enfin... Les barrières qui auraient pu exister (- l'âge, le sexe, le statut-) n'avaient même pas eu le temps d'être construites que nous avions, lui et moi, sauté par-dessus tels deux cabris ! Et l'embrassade d'adieu était sincèrement amicale...

 

(la suite à plus tard)

 

 

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