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Une vie pour des musiques...

Jean-Louis était par ailleurs un (très) bon guitariste amateur, adepte du picking et des mélodies de Marcel Dadi. J'appris, grâce à lui, à pousser la porte des magasins d'instruments de musique, à y passer du temps - même si, au final, il n'achetait qu'un jeu de cordes en métal et trois médiators... Et ce fut bien grâce à ce folk revisité, très anglo-saxon  et bien plus "avancé", à mon sens, que le Malicorne à la mode de ce temps-là, qui  lui marchait avec les tentures indiennes et l'odeur de patchouli, que je découvris Bert Jansch mais aussi Pierre Bensusan. De Jansch , plus qu'"Angie", me resta l'infinie tristesse de son "needle of death", dont la pochette était toujours accessible sur un coin de table, chez nous, tant on écoutait le disque. Il est vrai que la relation avec Jean-Louis était elle aussi atteinte d'une mortelle piqûre....

 

Jean-Luc, avec qui je vécus un peu, après la rupture d'avec Jean-Louis, était lui aussi guitariste amateur, mais (très) mauvais. Il n'importe : je retrouvais auprès de lui, non l' éclectisme des goûts musicaux de Jean-Louis, qui avait une très large palette, mais la même  curiosité intellectuelle qui nous poussait à hanter les festivals folks où l'on retrouvait Pentangle et  -surtout, surtout- la salle Sainte-Croix des Pelletiers, à Rouen. Là où se tenaient les concerts , plus particulièrement, et où un certain Michel Jules avait voué, façon carmélite de la musique de jazz, sa vie à l'association "Rouen Jazz Action". Pour dire toute la vérité, j'avais un peu de mal avec le "free jazz" de l'époque, à cause de ce que je ressentais comme une mégalomanie égocentrique - ces interminables solos de musiciens  acharnés à faire rendre l'âme à leurs instruments, par tous les moyens possibles, et ce n'est pas sans une certaine lassitude que j'accompagnai Jean-Luc quand il "suivait" telle ou telle tournée de jazz, dans toute la région. Mais enfin, l'époque était aussi bouillonnante, et de Pat Metheny à Chick Coréa, du Kolhn Concert à Twin House, quelqu'un comme moi pouvait largement faire son miel des multiples  nectars proposés. Je sortais  pas mal la  nuit, par ailleurs, et j'avais une propension à dénicher, dans les discothèques des copains (car c'était une époque où les premiers échanges entre amis passaient toujours, obligatoirement, par une recension des discothèques des uns et des autres, et par des emprunts ininterrompus et vivifiants), ce qui allait devenir une constante de mon écoute musicale : le jazz, entre 1959 et 1963, de Davis et Coltrane. Un peu Monk aussi, d'ailleurs... Bref : j'allais pour toujours rôder autour de minuit ...

 

J'avais donc déjà associé ma vie aux musiques qui en étaient contemporaines, peu ou prou, quand j'ai rencontré le raz-de-marée musical qui allait forcément avoir le plus d'impact sur moi. Tsunami  incarné dans un bonhomme assez petit, aux membres débiles,  mal tenu, d'une laideur "intéressante" certes,  mais qui le rattachait aux gnomes et autres contrefaix : celui que j'appelle ici "Jim", et qui allait me faire vivre, pendant presque dix ans, chaque jour, environ 20 heures sur 24 (littéralement !), dans un océan de musiques. N'allez pas croire que j'exagère ou que j'use d'une licence poétique. Vivre avec Jim, c'était vraiment être engloutie dans des dizaines, des centaines, des milliers d'heures d'écoute. La maîtrise de philosophie que Jim avait obtenue à l'université de Mont-Saint-Aignan  n'était-elle pas consacrée à la musique ? N'avait-il pas obtenu un premier prix de composition, décerné par ceux-là mêmes  qu'il allait pourtant  nommer, toute sa vie,  comme  " ces connards du conservatoire" (quand ce n'était pas "ces gros connards du conservatoire" !), grâce à un octuor de clarinettes, jamais joué depuis son audition, d'ailleurs, et perdu pour toujours désormais ?

 

Pour de vrai, je ne sais comment j'ai pu résister à tout ça : l'argent si chichement gagné mais  entièrement dévoué aux collections, les copains déboulant au beau milieu de la nuit pour obtenir conseils et partitions, le piano trois-quart de queue (il fut une période où Jim dormait dessous, car l'instrument prenait tout l'espace de l'appartement) omniprésent, les piles de disques et de bandes magnétiques, la musique arpentée  jusqu'à l'obsession... Je me réfugiais dans ma chambre, sous les toits de la petite maison de ville, d'où me parvenaient, exactement comme la chaleur monte d'un poêle et vient se coller à la charpente, des bouffées multicolores et empressées : un bouquet composite d'à peu près toutes les musiques, voire de n'importe quoi...

De ce formidable éclectisme surnagent quelques souvenirs, les plus prégnants quoi. D'abord Erik Satie. Une sorte de "double" de Jim, qui en appréciait l'insolence, l'humour, la finesse, l'économie de moyens et la formidable élégance, au final. Peut-être est-ce l'arrangement orchestral  que Debussy a fait des gymnopédies qui rattachera toujours cette musique à mon pauvre ami (désormais anéanti par la maladie d'Alzheimer) ? Ou bien la ressemblance physique entre Jim et Satie influe-t-elle, encore aujourd'hui, sur l'émotion qui se dégage à chaque fois, pour moi, des si simples et si beaux accords, pour la version au piano seul ?

 

suite à plus tard

 

 

 

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