Mes textes
100% Clopine
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Le 23/08/2017
L'autre bonne surprise, l'autre jour au Havre, ce furent les arches de Vincent Ganivet. J'ai rarement vu une oeuvre plus agréablement consensuelle que celle-là : monumentale, elle reste légère. Havraise, elle se moque (oh ! Très légèrement ! Et sous forme d'hommage !) des lignes au cordeau et des perspectives rigoureuses de l'aïeul Perret. Identitaire, elle rappelle que la fortune de la Ville vient de ces cartons à chaussures de géants que sont les containers qui débarquent tous les jours au Port. Et quant à la couleur ? Eh bien, il faut que ça pète n'est-ce pas !
On m'a dit que le Conseil Municipal est divisé sur la question de pérenniser l'oeuvre : alors qu'il n'y a vraiment pas photo. Peut-être l'oeuver déplaira-t-elle dans cinquante ans... Ben on s'en fiche un peu, non ? En tout cas, tous les visiteurs sont unanimes : c'est un vrai signal de notre temps, comme Guggenheim à Bilbao. Alors, pourquoi bouder son plaisir ?
(et regardez bien la dernière photo prise par Clopin : revisitation de l'affiche célèbre du chocolat Meunier...)



Le 22/08/2017
Je suis allée, pile poil avant la fermeture, voir l'expo "Pierre et Gilles" au musée du Havre. C'est avec Jim que j'ai découvert ce musée, l'année où j'ai commencé à "travailler pour de bon". Embauchée par la mairie, je faisais tous les jours l'aller et retour Rouen-Le Havre en train. J'ai gravé délibérément, dans ma mémoire, les moindres détails du tout premier trajet, quand il me semblait qu'avoir un emploi régulier revenait à fixer les vis sur son propre cercueil. J'avais surtout l'impression, à l'époque, que j'abandonnais ma jeunesse - c'est-à-dire la fréquentation unique de gens de mon âge, pour me frotter à la laideur adulte : je regardais "l'homme à la pipe", un professeur qui trimballait une lourde sacoche de cuir et qui empuantait le compartiment de son tabac (encore autorisé à l'époque !), je le trouvais vieux, laid, j'allais pourtant le croiser tous les jorus pendant quatre ans et demi dans cette fichue gare, dans ce fichu train.
Autant dire que Le Havre ne me portait pas à la légèreté. Jim n'était pas d'accord avec moi : il adorait cette ville, et ne vivait à Rouen que, je crois, faute de mieux, c'est-à-dire faute d'une maison dans les environs de la forêt de Montgeons. Mais il comprenait bien que cette ville étant un symbole, pour moi, de l'esclavage salarié (même si mon emploi ne faisait pas appel à ma force musculaire, mais à quelques compétences touchant les neurones, il n'en restait pas moins un prolétariat), je n'eussse nulle envie de m'y attarder le soir. Je prenais le train et rentrais à toute vitesse dans la "communauté" où je vivais, à l'époque. J'y arrivais épuisée, cherchant Jim, ce qui déclenchait de la part de nos colocataires quelques railleries peu bienveillantes, d'ailleurs...
J'ai fait exception pour le musée d'art moderne - André Malraux, qui ouvre sur le port un oeil cyclopéen et quelque peu étonné. Jim me servit de guide, et la soirée fut plaisante, clôturée par les inévitables moules-frites d'un mastroquet quelconque.
Trente-cinq ans plus tard, j'étais de nouveau devant le musée, et j'allais de nouveau, le soir, manger des moules (août est la saison où elles sont le plus savoureuses). Cela me faisait une drôle d'impression de revenir au Havre. Heureusement, l'univers de Pierre et Gilles ne porte pas à la mélancolie (encore que... Les larmes scintillantes que les compères placent au coin de chaque point lacrymal ponctuent de tristesse leur univers presqu'enfantin, coloré comme les sucreries d'une fête foraine).
Ce qu'il y avait de bien, c'est l'absence totale de séparation entre les collections habituelles et l'exposition "provocante" installée pour le cinq centième anniversaire de la Ville. Ce qui permettait de relativiser la dite-provocation. Entre le portrait, par Pierre et Gilles, d'Isabelle Huppert, et celui de son arrière grand'mère, l'intention, sinon la manière, n'est-elle pas la même ? Ne s'agit-il pas ici, et là, de témoigner d'une personnalité complexe, mmmhhhh ?


(suite à demain pour l'expédition havraise !)
Le 19/08/2017
Le mois d'août est si pluvieux - j'entends de toutes parts que "l'été est pourri". Et, pour la récolte de miel de Clopin, c'est en plus un été pour rien : les ruches infestées de varroas n'ont rien donné... A croire que les abeilles ont attendu qu'on se lance dans un film à leur défense pour, pile poil, se lancer dans une grève revendicatrice...
Mais bon, je l'avoue, je ne suis pas si mécontente que ça du mois d'août 2017, parce que, du même coup, j'échappe aux mouches, aux rubans adhésifs qui pendent au plafond pour les attraper, aux mini-drames autour de la table le soir quand une personne "qui ne supporte pas..." commence à paniquer quand une guêpe s'approche (et il est vrai que l'allergie existe. Mais aussi combien de répulsions non justifiées par aucune pathologie ?), et par les moustiques la nuit : une année, j'avais même installé une moustiquaire, qui a l'avantage de transformer n'importe quel lit en accessoire de princesse au petit pois. Pas de danger cette année : à peine si une mouche ou deux vombrissent aux fenêtres...

Et le jardin ne semble pas trop souffrir, pour l'instant, de l'humidité. Même si le petit banc ne sert pas à grand'chose...

BBah, c'est cela, habiter une chaumière en Normandie !

Le 09/08/2017
a
à Jacques Chesnel
C'est chez Clopin que l'histoire de la moustache de Jacques me fut racontée, un soir d'été - un de ces soirs bleutés et rafraîchis si typiques de Bray. C'est-à-dire sous la glycine et la vigne, autour de la table de bois posée sur les pierres inégales. Devant, un chemin tout aussi pierreux sépare en deux le grand potager, où les trémières d'août, le soir, referment leur corolles colorées en bordure des carrés légumiers.
Toutes choses, maison, jardin, meubles et pierres, procèdent de Clopin : c'est pourquoi je les emprunte plus que je ne les habite. Cependant, je participe à cette demeure entourée. Mes oreilles, précisément, sont les précieux instruments qui m'aident à vivre ici ; et les récits partagés ont besoin de moi pour exister un peu plus longtemps que la nourriture (substantielle, biologique, potagère et savoureuse) servie à la table de Clopin.
La moustache de Jacques remplit elle aussi une fonction existentielle : à tel point que Jacques, de lui-même, en fait état. Il en est fier, bien sûr, en prend soin, la présente presque comme on tendrait sa carte d'identité à un flic soupçonneux. Jacques est désormais un vieux monsieur : on aurait donc tendance à sourire de ce qui apparaît, de prime abord, comme une coquetterie de personne âgée.
On aurait tort. Jacques a eu plusieurs vies, et bien remplies, et dignes d'un homme - je veux dire : pleines d'humanité, de rencontres et de musiques. Musicien lui-même et critique de jazz, peintre, curieux professionnel, amoureux et "mobilis in mobile". Une remarquable ouverture au monde. L'âge n'arrive pas, ou si peu, à l'immobiliser. Tout juste le ralentir, et encore...
Cet homme possède donc une moustache sans doute moins dense aujourd'hui qu'autrefois, blanche et non plus roussâtre, mais toujours frémissante. S'étendant en pointes droites, de part et d'autre de la bouche souriante, à la façon d'un mousquetaire ou d'un Cyrano. Et si vous demandez à Jacques depuis combien de temps il arbore ce pileux ornement, il vous répond simplement "depuis toujours".
C'est-à-dire depuis qu'elle a commencé à pousser ?
Oui, c'est cela. Jamais rasée. Toujours conservée en l'état...
Comme un tatouage alors ?
Ma question éveille un sourire chez Jacques qui, du coup, se rapproche de la table, croise les avant-bras, se penche au-dessus des couverts : et voici que c'est un adolescent maigre, malicieux et bouillonnant qui raconte. 17 ans en 1945, 16 ans en 1944, 12 en 1940. De quoi être avide et affamé pour le reste de sa vie.
Il habitait à Caen, chez ses parents bien sûr. Une grande maison. Et la première chose qu'il a vue ce matin du 19 juillet 1944, qui lui est depuis restée fixée à la rétine, c'est, à travers les vitres de la fenêtre donnant sur l'extérieur, le canon d'un tank qui, lentement lentement, remontait la rue.
Un char canadien.
Cela faisait des jours que les alliés bombardaient Caen, tentaient de déloger les allemands. Des jours et des morts, par centaines, par milliers. Toute sa vie, Jacques tentera de repousser l'horreur de ces sifflements, explosions et déchirements. Toute sa vie, Jacques opposera la légèreté de la musique de jazz à l'horreur humaine. Et toute sa vie, il pensera avec reconnaissance aux jours qui ont suivi l'entrée des Canadiens dans sa rue.
Car ce fut précisément dans la grande maison familiale que l'état-major des troupes canadiennes s'installa. Le maigre gamin en fut remué jusqu'à l'âme. Il assistait, lui, le simple Jacques, à une histoire héroïque qui allait dépasser à jamais le cadre si quotidien, si étriqué, de sa vie d'adolescent...
Et au passage, il allait attraper dans le paquetage des jeunes officiers le jazz américain, sans doute le plus beau cadeau que la vie pouvait lui offrir à ce moment-là : tout était donc, d'un seul coup d'un seul, exaltant, tout permettait enfin à ses 17 ans de repousser l'horreur et d'enfin jouir de la légèreté "des tilleuls verts, sur la promenade", promise par Rimbaud.
Le capitaine canadien à la manoeuvre chez eux était fort, le verbe haut, le geste ample, et résolu. Il plissait les yeux quand il rencontrait une difficulté. Et, entre autres, il lui fallut résoudre un problème conséquent : une batterie, (trois soldats allemands qui, semblait-il, n'avaient aucunement l'intention de se rendre) semblait inexpugnable dans une maison de la rive droite de l'Orne. Ce verrou, fortement armé de mitrailleuses, commandait un des quartiers de la Ville : les yeux du capitaine, au soir du deuxième jour, ne furent bientôt plus que des fentes, minces comme des meurtrières...
Jacques fut le témoin muet et dissimulé des instructions du capitaine : un soldat, mais pas n'importe lequel, fut appelé. C'était un Huron, oui, oui, comme dans les récits du 18è siècle, au corps recouvert de l'uniforme canadien, uniforme qui ressemblait tant à celui des soldats anglais, mais ne pouvait dissimuler le teint cuivré, les hautes pommettes et l'amande des yeux noirs. Ce fut court : il s'agissait, au mépris des règlements militaires, d'envoyer le Huron seul, en pleine nuit, au beau milieu de Caen. Seul, et avec son seul (et non répertorié dans l'équipement fourni) couteau...
Le Huron rentra vers quatre heures du matin. Jacques, qui n'avait bien entendu pas fermé l'oeil, n'entendit qu'un seul mot tombant de la bouche du canadien, en français du Québec : "C'est fait maintenant". Trois corps, proprement égorgés, gisaient près des mitrailleuses désormais silencieuses.
Est-il besoin d’ajouter que le capitaine canadien possédait, outre une remarquable propension à utiliser les compétences d'autrui, la plus superbe des moustaches, « à la mousquetaire » ?
....
La nuit était tombée, dans le jardin de Clopin, quand Jacques a terminé son récit. Les trémières étaient définitivement closes sur elles-mêmes, le potager respirait paisiblement, tout était calme. La lumière de la lampe-tempête posée sur la table éclairait la paix nocturne... Mais quelque chose, pourtant, continuait à frémir dans la nuit brayonne : c'était les deux pointes, tendues comme des vibrisses de chat, de la moustache de Jacques.
Le 04/08/2017
Il faut absolument que Clopin, qui ce matin vidait les étables, écoute la Master Class des frères Dardenne diffusée sur France Cul.
Perso je l'ai écoutée pendant que je repassais, et j'ai été si avide que j'en ai fermé le clapet de la vapeur : le "pschiitt" m'empêchait se bien saisir toutes les paroles. Tant pis pour les plis qui, du coup, vont persister sur les vêtements : le travail qui était décrit là était autrement plus important à mes yeux, et à mes oreilles...
Il y a un mot qui n'a pas été prononcé de toute l'émission, et qui pourtant la résume, et résume aussi ce cinéma-là : c'est le mot "rigueur". Dans le cas des frères, il s'associe évidemment avec le mot "doute", qui semble être une autre de leurs caractéristiques. Bon sang. Comment peut-on être aussi "humble", aussi "en recherche" que ces deux-là, comment mettre ainsi cent fois l'ouvrage sur le métier, comment arriver à avoir un tel recul ?
J'ai eu comme un petit pincement de fierté en apprenant leurs débuts en qualité de... documentaristes. (c'est dingue où mon orgueil va se nicher, ahaha !) Mais maintenant que je le sais, ça me semble être une évidence..
J'ai eu aussi comme un grand sentiment de solitude : dans leurs récits, il apparaissait nettement qu'une de leurs forces est d'être deux, certes, et là je peux m'identifier (toutes proportions gardées évidemment !!) puisque chez nous aussi nous sommes deux, mais aussi qu'ils disposent d'un réseau qui les aide à prendre de la distance critique. Je trouve que Clopin et moi sommes bien seuls. Animés de convictions, sans doute. Mais sans échanges avec nos "semblables", je veux dire avec des personnes qui effectueraient le même type de travail : jamais une Ariane Doublet, par exemple, dont j'admire le travail sans aucune réserve, ne nous a recontactés, malgré mes timides avances lors de la sortie de son dernier documentaire. Pourtant, l'humble "scénariste" que je suis aurait tant à gagner à échanger avec quelqu'un comme elle...
Les Dardenne ont parlé du "rythme" de leurs films. C'est exactement ça, me suis-je dit. Clopin et moi nous devons chercher à trouver ce rythme : puisque nous travaillons à deux, il faut que nous marchions du même pas. Ou même, soyons folle, que nous arrivions à danser ensemble !!!
Il faut évidemment que je me garde de l'exaltation qui, chez moi, me pousse à un débordement d'enthousiasme qui ressemble fort à un soufflé - au grand risque d'être trop cuit et de retomber calciné. N'empêche que cette master classe a éveillé chez moi de telles aspirations que... Clopin, oui, doit absolument l'écouter aussi !!!
Rien qu'une bande de prétentieux...
Le 31/07/2017
Je crois que cela remonte à la soirée que nous avons passés à Amiens, chez des amis, et où nous avons assisté au "son et lumière" projeté sur la façade de la Cathédrale. Ca m'a fait une drôle d'impression. 50 minutes à s'en prendre, littéralement, "plein les mirettes" - et même si la musique n'est pas forcément à la hauteur du bâiment gothique, il n'en reste pas moins que revoir la façade avec ses couleurs d'origine - des bleus francs, des jaunes ocrés et des rouges carminés - est assez inoubliable.
Mais néanmoins, depuis, je nous trouve, nous les humains et plus particulièrement les plus cinglés d'entre nous, qui, sous la bannière d'une foi ou d'un désir d'expression parfaitement insensés, se permettent d'avoir envie de "créer", particulièrement prétentieux. Oui, nous sommes des petits prétentieux, tentant de sublimer nos pauvres existences si imparfaites. Et les plus talentueux ont, encore en prime, la prétention d'être simples et affables !
Devant la cathédrale d'Amiens, j'aurais dû pourtant penser en priorité à Ruskin, et à Proust... Mais si la pensée de Marcel m'a effleurée, c'est bien parce que sa prétention à lui était de bâtir une cathédrale littéraire. Et il y a réussi, le bougre, mais quelle folle vanité que toutes ces entreprises, ces myriades d'egos se répandant, s'épanchant... E tpuis je ne fais pas de distinction, n'est-ce pas. Peintres, sculpteurs, écrivains : tous du même bois, dont on devrait sans doute, un jour, afin de ramener l'être humain au plus près de son essence terrestre, faire de bons fagots, y foutre le feu, avec l'Art au milieu !
Je dis ça alors mêms que je suis en train de participer à la réalisation d'un film, me direz-vous... Et bé oui. Ca s'appelle une contradiction. Elle me saute aux yeux tout le temps, comme samedi dernier : il nous restait un peu de temps, à Clopin, Clopinou et moi-même, après une séance de prise de vues au rucher de Clères. J'ai suggéré une visite au Parc... Sitôt dit, sitôt fait. Et pour ramener n'importe quelle engeance humaine à la modestie, franchement, rien ne vaut la contemplation des oiseaux encagés à Clères ; ce devrait bien plutôt être nous dans les cages, pour laisser enfin l'Art là où il éclate, muliticolore et indépassable...



La Vie avec Clopin (aujourd'hui : ah bon, tu sors ?)
Le 26/07/2017
Aujourd'hui : " Tu sors ? Ah mais, puisque tu sors, est-ce que tu pourrais en profiter pour" ?
OUI, je sors faire des courses, et NON, je n'en "profiterai" pas pour mettre ton courrier à la boîte, porter un cageot de poireaux à repiquer chez René sans savoir si ce dernier est là ou non, déposer des DVD chez Sylvie mais en passant par l'arrière de la maison m'as-tu bien recommandé, de quoi faire peser sur moi les soupçons de tous les voisins alentour, aller à la pharmacie chercher les médicaments sans savoir précisément ce qui était marqué sur l'ordonnance ni quoi répondre à la laborantine qui me demandera si c'est par boîte de 6 ou 12, filer acheter "vite fait" à Emeraude un produit dont j'ignore l'utilisation, l'apparence, la consistance et l'orthographe du nom et qui sera d'ailleurs en réassortiment, monter "un instant" chez ta mère (!!!) ce qui prend au minimum, dans tous les cas, un bon quart d'heure, rien que le temps de trouver les clés et d'arrêter cette p. d'alarme que d'ailleurs j'arrive à déclencher malgré tout, passer faire la queue à la poste pour chercher le colis que tu attends mais dont j'ignore juste que, pour le retirer, il me faut une procuration que tu ne m'as pas donnée, aller déposer au bureau de Jean-Michel au lycée un paquet de tracts de ton association et pour ce faire passer, dans le hall d'entrée, devant cinquante ados qui sont justement (comme ça se trouve !), apparemment désoeuvrés et prompts à jauger la première grande personne qui n'a pas forcément le look adéquat pour trouver grâce à leurs yeux rigolards , retirer de l'argent au distributeur qui bien entendu sera en panne, ne pas oublier d'aller acheter du "steravax"(???) pour tes moutons chez le vétérinaire qui ne retrouve pas trace de ce produit et même que ce n'est pas chez ce vétérinaire-là mais chez son confrère-concurrent que tu as passé commande, ce que nous arriverons finalement à comprendre après un petit laps de temps argumenté, c'est bêta pas vrai ? Et aller chercher "ton dossier" en Mairie en ignorant bien entendu dans quel service et pour quel usage...
Eh bé non. Je déclare hautement, après trente ans de "sorties où j'en ai bien profité pour", qu'aujourd'hui, je vais juste aller acheter des pêches et des abricots chez Duponchel. Juste ça.
Sancta simplicitas.
Le 20/07/2017
Jean-Louis était par ailleurs un (très) bon guitariste amateur, adepte du picking et des mélodies de Marcel Dadi. J'appris, grâce à lui, à pousser la porte des magasins d'instruments de musique, à y passer du temps - même si, au final, il n'achetait qu'un jeu de cordes en métal et trois médiators... Et ce fut bien grâce à ce folk revisité, très anglo-saxon et bien plus "avancé", à mon sens, que le Malicorne à la mode de ce temps-là, qui lui marchait avec les tentures indiennes et l'odeur de patchouli, que je découvris Bert Jansch mais aussi Pierre Bensusan. De Jansch , plus qu'"Angie", me resta l'infinie tristesse de son "needle of death", dont la pochette était toujours accessible sur un coin de table, chez nous, tant on écoutait le disque. Il est vrai que la relation avec Jean-Louis était elle aussi atteinte d'une mortelle piqûre....
Jean-Luc, avec qui je vécus un peu, après la rupture d'avec Jean-Louis, était lui aussi guitariste amateur, mais (très) mauvais. Il n'importe : je retrouvais auprès de lui, non l' éclectisme des goûts musicaux de Jean-Louis, qui avait une très large palette, mais la même curiosité intellectuelle qui nous poussait à hanter les festivals folks où l'on retrouvait Pentangle et -surtout, surtout- la salle Sainte-Croix des Pelletiers, à Rouen. Là où se tenaient les concerts , plus particulièrement, et où un certain Michel Jules avait voué, façon carmélite de la musique de jazz, sa vie à l'association "Rouen Jazz Action". Pour dire toute la vérité, j'avais un peu de mal avec le "free jazz" de l'époque, à cause de ce que je ressentais comme une mégalomanie égocentrique - ces interminables solos de musiciens acharnés à faire rendre l'âme à leurs instruments, par tous les moyens possibles, et ce n'est pas sans une certaine lassitude que j'accompagnai Jean-Luc quand il "suivait" telle ou telle tournée de jazz, dans toute la région. Mais enfin, l'époque était aussi bouillonnante, et de Pat Metheny à Chick Coréa, du Kolhn Concert à Twin House, quelqu'un comme moi pouvait largement faire son miel des multiples nectars proposés. Je sortais pas mal la nuit, par ailleurs, et j'avais une propension à dénicher, dans les discothèques des copains (car c'était une époque où les premiers échanges entre amis passaient toujours, obligatoirement, par une recension des discothèques des uns et des autres, et par des emprunts ininterrompus et vivifiants), ce qui allait devenir une constante de mon écoute musicale : le jazz, entre 1959 et 1963, de Davis et Coltrane. Un peu Monk aussi, d'ailleurs... Bref : j'allais pour toujours rôder autour de minuit ...
J'avais donc déjà associé ma vie aux musiques qui en étaient contemporaines, peu ou prou, quand j'ai rencontré le raz-de-marée musical qui allait forcément avoir le plus d'impact sur moi. Tsunami incarné dans un bonhomme assez petit, aux membres débiles, mal tenu, d'une laideur "intéressante" certes, mais qui le rattachait aux gnomes et autres contrefaix : celui que j'appelle ici "Jim", et qui allait me faire vivre, pendant presque dix ans, chaque jour, environ 20 heures sur 24 (littéralement !), dans un océan de musiques. N'allez pas croire que j'exagère ou que j'use d'une licence poétique. Vivre avec Jim, c'était vraiment être engloutie dans des dizaines, des centaines, des milliers d'heures d'écoute. La maîtrise de philosophie que Jim avait obtenue à l'université de Mont-Saint-Aignan n'était-elle pas consacrée à la musique ? N'avait-il pas obtenu un premier prix de composition, décerné par ceux-là mêmes qu'il allait pourtant nommer, toute sa vie, comme " ces connards du conservatoire" (quand ce n'était pas "ces gros connards du conservatoire" !), grâce à un octuor de clarinettes, jamais joué depuis son audition, d'ailleurs, et perdu pour toujours désormais ?
Pour de vrai, je ne sais comment j'ai pu résister à tout ça : l'argent si chichement gagné mais entièrement dévoué aux collections, les copains déboulant au beau milieu de la nuit pour obtenir conseils et partitions, le piano trois-quart de queue (il fut une période où Jim dormait dessous, car l'instrument prenait tout l'espace de l'appartement) omniprésent, les piles de disques et de bandes magnétiques, la musique arpentée jusqu'à l'obsession... Je me réfugiais dans ma chambre, sous les toits de la petite maison de ville, d'où me parvenaient, exactement comme la chaleur monte d'un poêle et vient se coller à la charpente, des bouffées multicolores et empressées : un bouquet composite d'à peu près toutes les musiques, voire de n'importe quoi...
De ce formidable éclectisme surnagent quelques souvenirs, les plus prégnants quoi. D'abord Erik Satie. Une sorte de "double" de Jim, qui en appréciait l'insolence, l'humour, la finesse, l'économie de moyens et la formidable élégance, au final. Peut-être est-ce l'arrangement orchestral que Debussy a fait des gymnopédies qui rattachera toujours cette musique à mon pauvre ami (désormais anéanti par la maladie d'Alzheimer) ? Ou bien la ressemblance physique entre Jim et Satie influe-t-elle, encore aujourd'hui, sur l'émotion qui se dégage à chaque fois, pour moi, des si simples et si beaux accords, pour la version au piano seul ?
suite à plus tard
Le 18/07/2017
Oui, je pourrai résumer ma vie par ces quelques musiques qui l'ont jalonnée - chacun de nous possède ainsi un répertoire intime, coloré et changeant, qui peut raconter à sa manière toute l'histoire.
Je passerai très vite sur le concours de chant organisé par le club Mickey de la plage de Blonville -sur- mer, en 196?, où je n'ai remporté, que le second prix, et encore, en beuglant un tube quelconque de ces années-là, yéyées et d'une telle pauvreté artistique que c'en était presque un crime - victoire douce-amère, dont je me remis très vite : ce n'était pas moi qui chantais, à la maison, la place était déjà prise par ma grande soeur à la satisfaction générale : je n'eus donc aucun regret en savourant les carambars et en affichant la casquette Minnie, d'un rose douceâtre, trophées dérisoires qui attestaient de mon incomplète victoire. De toute façon, était-ce bien de la musique, que tout cela ? Encore aujourd'hui, j'ai comme un sursaut de révolte à l'évocation des noms de Maritie et Gilbert Carpentier, iniques pourvoyeurs de mon enfance, boucheurs de cérumen, abêtissant jusqu'à l'envie les jeunes téléspectateurs qui avaient, les malheureux, l'impression d'être modernes...
Le premier souvenir musical gravé dans ma mémoire date de mes dix-huit ans, quand j'avais fui la maison parentale. C'était à Rouen, à l'abbatiale Saint-Ouen. Je traînais, cet après-midi là. J'étais (enfin) libre, et j'usais encore avec parcimonie et prudence de l'avenir qui semblait (enfin, derechef) m'appartenir. J''ai entendu des voix, à l'intérieur de l'abbatiale. Je suis entrée par la porte latérale : je ne sais pourquoi, l'accès était libre pendant la répétition du concert du soir. C'était une chorale comme je n'en avais encore jamais entendue, accompagnée d'un orchestre nombreux. Au moins 50 choristes et une bonne quinzaine de musiciens, au bas mot. Je me suis assise à côté d'une Dame, replète et élégante, accompagnée d'un Monsieur bien mis.
La musique a comme forcé un barrage - les fameux bouchons qu'on avait enfoncés dans mes oreilles à force d'entendre la voix de Pierre Bellemare sur Europe 1 - et j'ai ressenti une telle émotion, d'un coup, que j'en ai eu les larmes aux yeux. Je me suis timidement penchée vers la Dame, et ai osé demander : "excusez-moi, mais connaissez-vous le nom de cette musique ?"
La Dame était à ma hauteur, assise à mes côtés, mais son regard s'est pourtant abaissé vers moi, me ratatinant de la prunelle, avec comme un ricanement gêné : "Mais enfin ! C'est le requiem de Mozart, le "Kyrie", voyons !! Vous sortez d'où ?"
J'ai rougi. Et je rougis encore d'avoir rougi.
Mon second souvenir musical entame une longue série : celle des découvertes que les garçons de ma vie d'alors m'ont offertes, sans que j'ai rien eu besoin de demander. Debussy, par exemple. Jean-Louis (dans ma génération, c'était très difficile d'échapper aux "Jean quelque chose") m'avait offert un "coffret-intégrale", mais la pauvreté de ma culture musicale m'en interdisait la compréhension, donc l'émotion, pour la plupart des oeuvres, auxquelles je n'accèderais qu'au terme d'un apprentissage difficile.
. Sauf pour un morceau, qui m'a paru tout de suite accessible et ouvrant la porte : les "danses sacrée et profane", avec ces échappées de harpe qui allégeaient le martèlement rythmique. J'entrais dans un monde dont j'ignorais jusque là l 'existence...
La suite à plus tard
Le 21/06/2017
Comme les pélerins du Moyen-Age, les cinéastes, pour arriver à leurs fins, ont "besoin de trois sacs : un sac de patience, un sac d'argent et un sac de foi".
L'expression m'a faite sourire : lors de la première sortie de notre dernier documentaire à Neufchâtel-en-Bray, un participant du film, vers qui je m'avançais dans le hall d'entrée pour le saluer, a cherché à me "qualifier" pour expliquer qui j'étais, à sa compagne. "Et voici Clopine", a-t-il dit, "qui, pour le film, a... porté les sacs.." J'en ai sursauté, et du coup, le participant en question s'est trouvé aussi déconfit que Bacri dans "le goût des autres", gaffant lourdement (et sans s'en rendre vraiment compte) sur les homosexuels...
Quand je raconte cette anecdote, Clopin me rétorque qu'il s'agissait probablement d'une sorte de tentative d'humour... Je n'y crois guère. D'autres me disent "ah oui, mais c'est parce que tu dois avoir des problèmes de reconnaissance".
Peut-être est-ce vrai - mes problématiques caractérielles sont effectivement emmêlées dans des écheveaux si complexes qu'on m'attribue aussi, souvent, une "personnalité clivante", manière élégante de dire que je suscite, sinon du rejet, du moins une sacrée dose de méfiance ("Qui c'est celle-là ?").
Mais peut-être aussi n'est-ce pas moi qui ai des "problèmes de reconnaissance". Peut-être, et même sûrement, est-ce que le chemin qui reste à parcourir, dans les inconscients masculins, pour dépasser les préjugés et attribuer à une femme un autre rôle que subalterne est encore diablement long. Peut-être, et même sûrement, n'aurons-nous enfin conquis l'égalité que lorsque nous serons toutes, et sans erreur, "reconnues" non pour ce que nous paraissons, mais pour ce que nous faisons ?
En attendant, soupir ! Me voici repartie dans une aventure cinématographique, et s'il s'agit de patience, d'argent et de foi, là, oui, je le "reconnais", je porte les sacs !!!
Le 06/06/2017
Evidemment, j'aurais pu m'en douter : la critique de Finkielkraut et Zemmour sur Patrick Boucheron (lue sur Wikipédia), est évidemment débilos. Jugez-en plutôt (à propos de l' Histoire mondiale de la France) :
"Pour l'essayiste Alain Finkielkraut, Patrick Boucheron serait caractéristique d'un enseignement de l'histoire « que nul scrupule, nulle probité intellectuelle n'arrête, quand il s'agit de souligner les failles et les fautes de la France dans son rapport à l'altérité ». L’ouvrage serait un « bréviaire de la bien-pensance et de la soumission ». Il décrit ses auteurs comme des « fossoyeurs du grand héritage français » qui « n’ont que l’Autre à la bouche et sous la plume » mettant en doute que le fait d'affirmer qu'il n’y a pas de civilisation française et la France n’a rien de spécifiquement français puisse contribuer à résoudre la crise du vivre-ensemble.
Eric Zemmour dans un article intitulé « Dissoudre la France en 800 pages », fait un compte rendu critique de l'ouvrage qui s'inscrit, selon lui, dans la volonté de déconstruction de notre « roman national » présente dans l'Éducation nationale depuis les années 1970. Il dénonce une histoire selon laquelle il n’y aurait « pas de races, pas d’ethnies, pas de peuple », mais que des « nomades » et estime que Boucheron veut « renouer avec le roman national, mais ne garder que le roman pour tuer le national ». Le parti pris particulier de l'ouvrage serait que « tout ce qui vient de l’étranger est bon »
Bon, qu'attendre d'autre de ces deux-là que la pire attitude réactionnaire, me direz-vous ?
Eh bien, ils auraient pu au moins discerner ce que Boucheron apporte de neuf à l'étude historique en général, et aux sujets qu'il traite en particulier. A savoir ce qui m'a sauté aux yeux dès le début de son dernier ouvrage "Un été avec Machiavel" - et que je n'avais pas repéré dans son "Léonard et Machiavel" (dix ans déjà !) mais qui se dessine de plus en plus dans l'oeuvre en cours. Et qui, à mon sens, vaut au moins d'être signalé, sinon d'être interrogé, et que je ne peux appeler, au risque d'être pédante, autrement que par cette lourde formule "l'histoire subjectivée"...
Boucheron, en effet, rompant en cela avec ses illustres prédécesseurs, les Leroy-Ladurie, les fondateurs des Annales, ou les Fernand Braudel, n'hésite jamais à apparaître "en tant que tel" dans ses thèses historiques. En littérature, cette manière de faire est surtout illustrée par Binet, par exemple dans son "hHhh", ce qui permet à ce dernier de subjectiver au maximum son récit historicisé. Mais au moins ce dernier appelle-t-il ses ouvrages "romans".
Chez Boucheron, l'éblouissante érudition et le sérieux du travail historique rendent plus problématique cette apparition de la subjectivité de l'auteur à l'intérieur de l'écriture - mais elle est pourtant bien là. Onfray la saluerait sans doute, y voyant la réponse à l'injonction nietszchéenne de ne pas séparer l'Idée de la vie de celui qui l'émet. Pour moi cependant, ce que je n'avais pas repéré avant d'ouvrir "un été avec Machiavel", elle relève surtout, non d'une "mode", le mot serait trop méchant et déplacé, mais d'un courant caractéristique de notre époque, et qui pourrait voir son illustration métaphorique dans le... selfie...
Ah, j'ai tout de suite envie de demander pardon à Boucheron de cette opinion. Mais le style littéraire (pourtant élégant et précis à l'extrême, certes) qu'il emploie de plus en plus confine, au moins j'en ai eu l'impression cette fois-ci, à une certaine préciosité contemporaine qui essaime "partout". Car la subjectivité, fille de l'individualisme triomphant, est désormais "partout". par exemple, on ne voit plus un seul documentaire (de "j'irai dormir chez vous" à "rendez-vous en terre inconnue", pour ne citer que les deux formats les plus "grands publics") sans que l'auteur n'y soit mis en scène, n'y apparaisse et n'y prenne la parole. Pas un seul texte littéraire où l'autofiction, voir la biographie la plus élémentaire (les citations des petits filles d'Eric Chevillard) n'entre avec fracas...
Et ce n'est pas le moindre paradoxe que cette prétention à l'individualisme le plus exacerbé n'envahisse "collectivement" tous les différents domaines de la création ou de la science - pour Patrick Boucheron, l'Histoire, donc. C'est pourquoi en le lisant, j'avais comme une sorte d'"effet de mode", de "marque de contemporanéité" qui s'installait entre moi et le plaisir de la lecture, en venant la perturber. Les qualités très réelles de cette écriture-là, et qui m'enchantaient il y a dix ans (je relevais que le vocabulaire employé par Boucheron dans "Léonard et Machiavel" pour décrire son rapport à l'Histoire relevait en fait... des termes de l'amour physique !!!), me semblent maintenant trop marquées par cette irruption continuelle de la subjectivité, donnée comme triomphe de l'individualisme, mais partagée si universellement dans tant de domaines de création qu'on n'y voit, finalement, que le grégaire d'une génération.
(je ne sais pas si je suis claire, m'enfin, tant pis.)
Je suis bien difficile, me direz-vous ? Ah, mais c'est que je relis, en ce moment, pour les besoins de la bonne cause, les mémoires entomologiques de Fabre. Et là, la langue transcende son époque, devient intemporelle et universelle. Et j'aime tant Boucheron, au fond, que je voudrais qu'il s'affranchisse, non seulement des cadres de ses prédécesseurs -ça, ça y est, c'est fait- mais encore des modes paradoxales de son époque, qui veulent qu'on se proclame individu libre, mais qu'on illustre cette déclaration par des procédés si communs à tous qu'ils en deviennent non seulement quelconques mais quasiment moutonniers.
Délices d'une Littérature Augurée
Le 05/06/2017
Petit triomphe personnel à l'écoute des Papous en rediffusion : j'ai inscrit dès le premier tour "Gombrowitz" sur ma feuille. Non que j'aie reconnu le livre dont l'extrait était issu (je ne l'ai pas lu), mais à cause de la chute de la dernière phrase : la forêt verte. Il n'y a guère que Gombrowitz (et parfois Chevillard) pour ainsi instiller, à la fin d'une phrase, un looping plongeant dans l'incertitude du lecteur. In cauda admirum, en quelque sorte.
Pour être parfaitement honnête (je m'y emploie de plus en plus, tous les jours, dans une tentative renouvelée d'être au plus près de moi, même si je me déplais), j'avais pensé un bref instant à Beckett. Mais il aurait alors fallu que le texte soit écrit pour le théâtre (Almassy y a pensé aussi, elle a supposé Pirandello) - or il était trop littéraire, trop travaillé à mon sens. Et puis cette chute : non, il n'y avait que Gombrowitz...
Rien n'égale la satisfaction de deviner juste au DLA ; rien n'égale non plus l'inutilité de l'exercice (qui rajoute donc à sa beauté pour moi), ni l'indifférence généralisée qui l'entoure. Rien d'étonnant, donc, à ce que je n'y sois pas mauvaise.
Une petite victoire qui s'ajoute à la convoitise littéraire qui va m'amener à acheter "Un été avec Machiavel" de Boucheron. J'ai bien envie d'ajouter que ce sera le joyau de la semaine prochaine, mais je m'interdis toute publicité, même détournée, ahaha.
Le 28/05/2017
Nous avions passé l'après-midi chez une amie, avions profité d'une miraculeuse véranda perchée d'où l'on voyait, par toutes les fenêtres cernées de blanc, la baie de Quiberville, clignotante et mouvante , sertissant la pièce où nous nous trouvions d'un bleu changeant et rafraîchissant, nous avions dégusté le tourteau et les bulots préparés par notre hôtesse avec une simplicité efficace (et une excellente mayonnaise), nous étions promenés sur la digue, devant les cabines de plage dressées comme des dominos, et voilà qu'il était vingt heures et que je n'avais pas envie de rentrer.
Ca tombait bien : il nous fallait faire de l'essence, et donc retourner à Dieppe...
Nous sommes rapidement tombés d'accord, Clopin, Ti'Punch et moi : d'autant que les couleurs étaient miraculeuses. Nous n'avons quitté Dieppe qu'à vingt trois heures, et la lumière semblait encore se propager, comme si la nuit avait définitivement laissé tomber l'idée d'envahir la place !



Le 25/05/2017
Emission sur Virginie Despentes, sur France Cul, ce matin.
Le drôle, c'est que je me suis endormie hier avec 'l'illustre Gaudissart" ouvert sur mes genoux (en liseuse !) , en trouvant le dialogue entre Gaudissart et le fou plutôt raté, et même franchement raté. J'ai aidé mes paupières à s'alourdir en divaguant là autour : le quiproquo entre l'homme "sensé" et le "fou" avec évidemment renversement des valeurs, (le plus fou n'étant bien sûr pas celui qu'on croit), ça donnerait quoi, aujourd'hui ?
Evidemment, ça ne pourrait donner "quelque chose" que si on travaillait un peu et la sociologie aliéniste, et l'écriture : mon sommeil est devenu coupable une fois de plus, puisqu'il m'a prise dans la conscience de tout le temps que je perds, au lieu de m'atteler à ce pourquoi je suis douée et qui m'intéresse : la littérature...
Bref. N'empêche que "Gaudissart", avec cet ego hyperdimensionné, est un tel "type" de l'aliénation moderne à la marchandise, que Balzac a fait preuve, là, d'anticipation, à mon sens.
Et voilà qu'une fois la nuit passée, dans un petit matin au ciel d'un bleu intense, à l'air frais et léger, un de ces matins de mois de mai où l'on voudrait être une oiselle, je mets la radio, et boum ! Le journaliste de France cul, avec cette sorte de jubilation dans la voix qui trahit celui qui sait qu'il va étonner, surprendre, et briller par surcroît, compare justement Vernon Subutex, le héros de Despentes, à.... Gaudissart ! Coîncidence....
Plus précisément, il mettait sur le même plan la "statue de Gaudissart" érigée à Vouvray avec la "page facebook" soi-disant créée par Vernon Subutex ; il voulait souligner que les héros littéraires échappaient parfois, ainsi, à leurs créateurs, et se carapataient dans l'existence réelle... Et qu'une page facebook vaut bien, de nos jours, une statue d'hier.

Je n'en suis pas si sûre. Oh, je ne mésestime pas du tout le profond bouleversemet que la technologie informatique a produit sur nos vies (et sur la mienne en particulier). L'honnête homme de jadis ne peut que s'incliner bien bas devant ce qu'il faut nommer, faute de mieux, la "mise en commun des connaissances collectives", c'est-à-dire la montagne, l'Everest, l'infini cosmique de savoirs désormais accessibles au premier internaute venu. Nous sommes tous des petits Léonards de Wilipédia, en quelque sorte, et ce n'est pas sans tout bouleverser.
Mais le rapport entre la statue de Gaudissart et la page facebook de Vernon Subutex n'est pas aussi limpide que cela - parce que le héros de Despentes n'est pas fier de lui, qu'il utilise internet pour se cloîtrer, qu'il en profite pour se mettre sous le boisseau, en quelque sorte (tout comme votre servante, en fait).
La page facebook de Subutex n'est qu'une addiction parmi d'autres. Que Despentes soit pleine d'indulgence pour les addictions est soulageant, sans doute, mais le fait est cependant là : on n'en sort pas grandi. Il y a une certaine veulerie à préférer l'éphéméride à la durée, l'immatériel à la sculpture, l'inconsistant à l'âpre bagarre du réel.
Mais peut-être est-ce cette foutue culpabilité, dont je faisais état plus haut, qui me fait parler ainsi. Je pense aux heures perdues chez Assouline. Non à cause d'Assouline, qui reste pour moi un "mec bien", surtout par la précision de sa posture : il est avant tout un homme méditerranéen, le sait, l'assume, et cela lui suffit. Mais à cause des trolls qui empoisonnent la République des Livres, et auxquels j'ai, de manière aussi insensée que Gaudissart achetant le vin d'un fou, conascré du temps bien trop perdu...
la haine aux champs, entre paradoxes et contradictions
Le 11/05/2017
La colère des habitants des villages, exprimées par un vote F Haine à plus de 60 % dans bien des cas, (comme dans mon village !) , est aussi fuligineuse, énigmatique, pardoxale, à première vue, que ces rassemblements de nuages de différentes natures, qui viennent se bousculer dans une apparente contradiction, avant que leur entrechoc, en même temps que l'odeur d'ozone qui monte de la terre, ne libère les trombes de l'orage.
Parce qu'enfin, si l'on y songe, tout ici est contradictoire : la première peur que l'extrême-droite agite, afin de désigner un coupable commode, est celle de l'autre, du différent, de l'étranger - et plus précisément de l'arabe musulman (mais un peu aussi le noir et le juif, pour faire bonne mesure...) ; comment nos villageois peuvent-ils tomber dans ce piège, alors que, définitivement, ils n'ont que des contacts absolument minimes avec les populations désignées du doigt, qui ne sont en rien des "rivaux " pour eux, en termes par exemple d'emploi ou d'occupation de l'espace social ? Oh, ce n'est pas que le paysan n'éprouve pas le mépris, la peur et la méfiance envers celui qui ne vit pas comme lui (et dont la liberté fantasmée est sans doute le socle d'un désir inavoué, comme le fermier qui, déplorant le meurtre de ses poules, ne peut s'empêcher d'admirer la beauté du renard). Mais de tout temps, l'ostracisme s'abat, dans ma campagne, sur le manouche, pas sur un autre définitivement absent. A-t-il transposé cette haine rien que par la grâce d'une propagande qui ne reflète en rien son vécu ?
L'autre paradoxe concerne l'Europe, autre cheval de bataille de l'extrémisme. Or, la majorité des agriculteurs sont, depuis 60 ans, complètement dépendants de la PAC, et ne pourraient survivre sans elle. Comment concilient-ils (alors même que la majorité des élus locaux des petits villages sont des agriculteurs, en activité ou retraités...) l' caspiration à sortir de l'espace commun, qu'ils semblent plébisciter par leurs votes, avec leurs pratiques quotidiennes ? Vous me direz qu'il s'agit sans doute là du même tour de passe-passe qui fait que le paysan (là encore, sans doute, par envie et dépit mêlés) n'a pas de mots assez durs envers le fonctionnaire : or, il n'en est plus très loin, et sans la machine administrative qui lui permet de toucher les subsides publics, il serait encore plus exposé aux aléas d'un marché fluctuant et dévastateur.
Autre source d'étonnement : il n'existe pas, en France, de catégorie professionnelle plus structurée et plus collective que celle des agriculteurs. Leur syndicat plus que majoritaire, la FNSEA, non seulement s'appuie sur la légitimité du nombre, mais encore a réussi à structurer les réseaux sociaux autour de lui de telle sorte qu'il contrôle non seulement les chambres d'agriculture, mais encore le ministère lui-même. Comment une telle force de frappe ne réussit-elle pas à procurer un sentiment de sécurité à ses adhérents, qui leur permettrait d'envisager l'avenir avec sérénité, et d'être moins sensible au discours alarmiste, démagogique et antirépublicain de l'extrême-drfoite qui déclare que "tout va à vau-l'eau" et que "tous sont pourris" ??? Comment une catégorie sociale qui a su à ce point utiliser le système d'organisation politique pôur assurer sa représentativité et défendre ses intérêts peut-elle, en même temps, manifester un tel rejet de ses propres représentants ?
Enfin, ce vingt et unième siècle est caractérisé par la prise de conscience de l'interaction de l'homme et de son milieu, et par l'omniprésence et la célébration du monde sensible - or, l'agriculteur, le paysan, (à défaut de l'anonymat citadin permettant l'audace et la créativité), bénéficie d'un contact direct avec ce qui est désormais la pierre angulaire de la sensibilité collective : la célébration de la Nature. Pourquoi donc adhère-t-il à un discours qui, attisant les rancoeurs, lui souffle qu'il est injustement méprisé, alors que son mode de vie est, au moins dans la majorité des publicités, désigné comme vertueux et exemplaire ???
Qu'est-ce qui donc, de maniière paradoxale, rend perméable les ruraux à la démagogie outrancière des thèses néo-fascistes ? Je ne crois pas que l'ignorance de l'histoire et le manque d'intelligence interdisant le recours à la raison pour privilégier l'affect immédiat, soient par essence plus largement présents dans les villages que dans les zones urbaines - au contraire, même, ai-je envie de plaider...
La réponse relève peut-être, enfin c'est celle que j'avance (à tâtons !) de la psychologie victimaire. Je veux dire que, plutôt que de s'admettre victime, chercher à se réparer et donc opérer une remise en cause de soi-même, il est toujours plus facile, pour l'ego, d'accuser l'autre, "à l'aveugle" s'il le faut. Sartre, via l' existentialisme, faisait preuve d'un jusqu'au boutisme dans la démarche : il n'y avait pas, pour lui, de bourreaux, simplement des victimes trop consentantes. Sans aller jusque là, on peut cependant constater que, si le paysan analysait correctement ce qui lui arrive, il ne se tromperait ainsi de coupable, et s'il fallait accuser quelqu'un, ce ne serait certainement pas l'immigré magrébhin qui devrait s'avancer à la barre...
Moi je dis que sa colère est légitime, les questions que pose le monde rural sont parfaitement cohérentes - mais les réponses qu'il apporte, à savoir cette adhésion à l'extrême simplisme d'un discours de haine, sont totalement à côté de la plaque.
Oui, j'estime que le rural a parfaitement raison de se sentir floué, méprisé, en danger et montré du doigt. Cela fait soixante ans qu'on lui ment, qu'on le pousse à détruire ce qui le fait vivre, qu'on l'insulte et qu'on grignote de tous côtés son espace. Et j'ai envie de dénombrer, une par une, les incessantes attaques auxquelles il doit faire face, alors même que les armes dont il dispose sont factices et ne servent qu'à lui cacher la réalité...
(la suite à demain, si j'ai suffisamment la gnaque, bien sûr).
La haine aux champs, et le silence autour... (2)
Le 10/05/2017
Effarée : je suis effarée de ce que j'entends. Ou plutôt, de ce que je n'entends pas.
Législatives, Europe, Culture, état de grâce, ni droite-ni gauche, Code du Travail, etc. Autant de sujets tout-à-fait légitimes, je n'en disconviens pas...
Mais pourtant. Les petits villages, autrement dit les ruraux, votent à une écrasante majorité pour un parti sous la bannière de l'extrême-droite, et voilà, rien ne se passe, rien ne se dit...
Comme si toute cette colère, parce qu'impuissante au fond, ne pouvait être entendue... Comme si ceux qui votaient là étaient insignifiants...
Mais merdalors ! C'est sans doute le fait le plus significatif, au contraire, le plus demandeur d'analyses, de solutions, de préconisations, d'engagements, qui nous soit arrivé...
Et rien ? Pas une seule parole solennelle, un "je vous ai compris" ?
On ne devrait parler que de ça, surtout dans les quartiers des villes. Les 90 % de parisiens qui ont voté Macron ne devraient même penser qu'à ça, je trouve. Se demander ce qui se passe à Beaubec la Rosière, et ailleurs.
Parce que ça pue vraiment. Et détourner la tête n'a jamais fait disparaître la moindre odeur nauséabonde, à mon sens...
M'enfin il doit être plus urgent de se demander qui Macron va nommer dans les Ministères, plutôt que d'analyser ce monde en perdition : cette ruralité française qui n'arrête pas d'agiter les bras en signe d'alerte, vainement, avant d'en finir par empoigner, désespérement, les fourches de la violence...
Le 10/05/2017
Ainsi donc, il me faudrait remercier les citadins, sans qui "nous" aurions, pour notre grande majorité, la nausée aux lèvres et les poings serrés aujourd'hui - mais pourtant, pour ma part, j'ai bien la nausée et les poings serrés. La statistique est formelle : tous les petits villages des alentours ont choisi Le Pen. A Beaubec, deux personnes croisées sur trois sont dans ce cas.
Deux personnes sur trois.
J'habite au creux de cette défaite.
Je me souviens -c'était en 2002, et les électeurs du F Haine avaient encore honte d'eux-mêmes- d'une conversation avec un petit notable du coin. 65 ans, agriculteur, d'une famille belge venue s'installer en Oise Picarde au début du 20è siècle (comme beaucoup), maire d'un patelin de 250 habitants, président d'une communauté de communes rurales, bien placé à la Chambre d'Agriculture dans la Commission d'attribution des aides agricoles, et ayant des responsabilité à la FNSEA. Profil typique, loin d'être un imbécile, possédant un haut niveau d'instruction et ayant même envisagé, un temps, une reconversion de son exploitation en bio. Un de ces élus "de proximité" qui, pour assumer les tâches liées à leur mandat, arrivent au siège de la Com'com en tracteur, plutôt que de rester bloqués par la neige...
Nous marchions tous les deux au milieu des champs, et il s'est tourné vers moi : "le problème ici", me dit-il, "c'est que les plus intelligents sont tous partis à la ville, ou y partent. Il ne reste que les trop idiots pour penser par eux-mêmes".
J'ai reculé en entandant cette phrase, et j'ai eu un grand geste de dénégation : je ne pouvais admettre que cet homme, qui tenait dans ses mains des délégations de pouvoir du milieu social dont il était issu, dont il était le représentant, méprisât autant ses concitoyens. Si même lui pensait ça...
Aujourd'hui, il faut cependant bien admettre que la "ruralité" offre le visage d'un repli sur soi morbide et haineux... Comment en est-on arrivé là ? Et comment combattre ce phénomène, qui semble ne pas cesser de s'amplifier, de s'ancrer, de ne plus reculer devant l'autocomplaisance et l'autojustification, "droit dans ses bottes" ?
Il y a quelques pistes de réflexion, à mon sens, dont la première est la perte de sens, d'identité, de valeurs et d'espoir du monde rural, sacrifié inexorablement depuis plus de 50 ans. Et si la France veut se mettre "en marche", il lui faudra, à mon sens, mettre en tout premier de la file, afin de rythmer efficacement la progression de tous, le pas du plus désemparé, du plus en colère, du plus faible intellectuellement des siens : l'électeur moyen de mon village "français" - celui dont Chirac se servait en arrière-fond de sa propagande, et qu'il faudrait désormais repeindre en un nauséeux bleu-blanc-rouge sur fond brun...
Une bouddhiste zen à ma table...
Le 06/05/2017
V. est une femme grande, souriante, bienveillante, dont la tête brune, couronnée de boucles légères, épaisses et virevoltantes, résume l'énergie et la vivacité. Et elle est bouddhiste zen.
Dieu sait qu'à ma table, se sont déjà assis des individus si différents les uns des autres qu'on a peine à croire à leur même appartenance à l'espèce : un peu comme, chez les chiens, certains couples improbables, du dogue au chihuahua, font douter de leur compatibilité. Mais je crois bien, ma parole, que V., que j'estime et respecte, est la convive la plus inattendue que j'aie jamais restaurée.
J'ai écouté avec beaucoup d'attention les propos qu'elle m'a tenus, car elle a tenté, non de me convertir ou de démontrer la justesse de sa religion, mais simplement de témoigner de son chemin. Ingénieur biochimiste, rien ne semblait, en effet, la prédestiner à frahcir les portes des ashrams, à la méditation zen et aux "expériences mystiques", qui semblent la motiver par-dessus tout. A travers son discours, V. soulignait que, contrairement aux monothéismes, le bouddhisme reniait la thèse de la réincarnation ("se réincarner dans un corps, voilà la promesse que le catholicisme proopse à l'âme immortelle, ce qu'aucun bouddhiste ne peut concevoir"), doutait fortement des dogmes et règles de vie ("pas besoin d'aller voir tel ou tel gourou à l'autre bout de la planète : on peut rencontrer Bouddha partout", "il n'existe pas de notion comme "le salut de l'âme" qu'on gagnerait ou perdrait suivant nos actions, la sanction n'existe pas"), s'appuyait sur une notion fluctuante, mouvante de la réalité ("rien n'est jamais pareil, d'une seconde à l 'autre, tout est affaire de perception et d'énergies") et considérait enfin l'univers infini à la portée d'une expérience individuelle, totalisante et mystique ("arriver par certaines méthodes comme la méditation à la transcendance absolue, gage de la compréhension et de l'expérimentation intime de l'énergie vitale de l'Univers").
J'en avais les yeux ronds. Il est vrai que je ne connais rien au bouddhisme, ni au zen en général et que ma méfiance instinctive envers la religion me tient éloignée de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une spiritualité basée sur une croyance en l'immortalité. Je suis du genre à ne pouvoir pratiquer le yoga qu'en le considérant comme des exercices de gymnastique corporelle, à penser qu'un des drames de l'être humain est son impossibilité à accepter sa finitude, ce qui le conduit à croire aux plus invraisemblables promesses, comme consolation de sa mortalité, et à regretter que dans un pays comme le Népal ou le Tibet, l'argent consacré aux temples ne soit pas plutôt employé, par exemple, à installer un rationnel et efficace réseau d'assainissement. C'est dire si je suis bouchée à l'épanouissement mystique que semble rechercher V. Oh, je m'accorde bien une âme, où le noyau dur de ma personnalité réside et englobe ma raison, mes sentiments, mon corps et ma posture au monde, et je revendique aussi la pratique de certaines vertus, comme la compassion et l'attention aux faibles, que certaines religions ont tendance à confisquer à leur seul usage. Mais je n'arriverai jamais à croire cette âme immortelle, et aucun principe supra-matériel ne me paraît régir le monde dans lequel je vis, et où je suis appelée, comme tout ce qui m'entoure, de la fourmi à notre étoile, à disparaître.
C'est dire si V. et moi ne pouvons guère nous comprendre. Tout juste nous accordons-nous pour déplorer, en commun, les ravages et les souffrances que les religions, au nom de dieu ou de l'amour, infligent à l'humanité et au monde sensible (tiens, un évêque polonais vient d'encourage l'abattage des arbres, au motif que dieu demande à l'homme de dominer son monde, ben tiens, et passe-moi la scie que je coupe la branche sur laquelle je suis assise), et, au moins pour ma part, à combattre la résignation engendrée, ici-bas, par la promesse d'un "au-delà". Mais pour le reste...
Ma curiosité envers l'univers indhou , en fait, ne s'est éveillée qu'il y a quelques années, et fort partiellement, je l'avoue : j'avais écouté, sur France Cul, la retransmision du "Mahabharata" (quelques dizaines d'heures de spectacle...) , cette épopée grandiose et fluviatile censée illustrer l'origine du monde. Là comme dans toute autre récit des origines, quels que soient l'ethnie ou le groupe en question, il s'agit de définir l'humanité, et surtout de la dégager, comme un tailleur de pierre dégage un moellon du filon d'une carrière, de l'animalité qui l'entoure. Le nom qu'une peuplade se donne signifie toujours, à la base "nous les êtres humains". Ce qui est commode pour exterminer tout ce qui n'est pas ce "'nous", et spécialement le voisin d'en face... Bref.
Je manque donc totalement des connaissances et des références nécessaires, pour pouvoir apprécier les expériences que V., avec urbanité et générosité, tentait de partager : tout juste ai-je l'impression qu'il s'agit ici d'un développement de la pensée humaine complètement différent, dans ses prémisses et ses conclusions, à notre histoire occidentale. Nous, qui sommes passés de l'appartenance commune à un monde collectif et religieux, (ou à une tribu, ou à un clan) à la conscience aiguë de notre individualité (et encore aujourd'hui, l'humanisme de la Renaissance est considéré par certains comme "le début de la fin", la cause du déclin moral de l'homme occidental), pouvons-nous comprendre un mode de pensée qui permet à la fois une société hyper-hiérarchisée, d'une cruauté et d'une brutalité patentes (comme les castes indhoues), et une ouverture intime vers une transcendance proprement "inouïe" ???
IL me faudrait, pour le comprendre, beaucoup plus de temps qu'il ne m'en est assigné, et aussi, comment dire ? Il faudrait sans doute que je ressente une urgence qui m'est étrangère, et que V. semble, elle, au contraire, considérer comme la marque la plus naturelle de son histoire personnelle, circonstanciée dès le début (ses cinq ans !!) par l'irruption de l'au-delà et du surnaturel dans son quotidien. Je ne veux ni ne peux la "juger", pas plus qu'elle ne veut ni ne peut, sans doute, m'entraîner à sa suite. Et j'estime beaucoup trop ses engagements (écologistes) et sa vie (d'agricultrice) pour avoir envie de la désarçonner dans sa foi !!!
Mais bon sang, qu'ils sont étranges et si différents les uns des autres, les propos qui peuvent s'entrecroiser, par-dessus les assiettes où sont servis le gigot d'agneau et les petits légumes du jardin, à ma table brayonne, rurale et incroyante... Comment voulez-vous que je n'en divague pas ?
Mais comment je fais pour être d'accord avec les deux ???
Le 04/05/2017
La position de Clopin, je la connais : non, ce n'est pas un choix entre "la peste et le choléra". C'est choisir de ne pas laisser la place à l'extrême-droite, quitte à élire le représentant d'une classe sociale qui a tout intérêt à ce que "rien ne bouge".
Mais la position du Clopinou se tient aussi, morbleu, enfin à mon sens. Surtout quand je lis son dernier mail à ce sujet :
"Voter dimanche pour Macron c'est montrer que l'on adhère aux institutions politiques actuelles. Je n'y adhère pas, pas du tout. Elles sont aliénantes, clament la liberté du peuple tout en le soumettant aux lobbys économiques et médiatiques. Non, nous ne sommes pas en démocratie, et je ne veux pas participer par ma voix à légitimer ce simulacre. Macron détruit le code du travail, l'Etat social, est pour une Europe toujours plus néolibérale et financière, pour une mondialisation destructrice de sens et de solidarités, pour un système sociétal abrutissant, infantilisant et écologiquement désastreux. Voter pour Macron, c'est adhérer aux institutions politiques qui mènent à faire un tel choix. Hors de question que je légitime par ma voix cela sous prétexte que "c'est le moins pire futur possible" face à la "menace fasciste" qu'on nous brandit comme un étendard sacré pour continuer de vivre dans le même monde de merde. Le FN est déjà le réservoir de la colère (légitime) des cons contre le système, je veux pas qu'en plus cette colère lui serve à se perpétuer par la peur..." (signé le Clopinou).
Bon du coup me voici d'accord avec les deux (soupir) , et surtout je me dis qu'il fallait bien s'y attendre un jour (re-soupir) : le Clopinou a sacrément grandi, certes, mais déjà tout tout petit, il y avait chez lui une sorte de "curiosité volontaire" qui était - à l'évidence- la posture qu'il allait adopter vis-à-vis du monde...
Et je le prouve ! Voici le Clopinou bébé :

(C'est vrai qu'il était rigolo, comme bébé ; mais a posteriori, faut bien avouer qu'il n'a pas vraiment la tête -ni surtout le regard- à voter Macron, celui-là...)
Le sourire d'une campagne ensoleillée...Et l'ombre d'une campagne empoisonnée.
Le 02/05/2017
Le festival départemental "Terre de Paroles" a eu la bonne idée d' Ouliposer quelque peu ses manifestations, cette année. Et ce dernier samedi, après une matinée d'"atelier-lecture" autour de Perec (on s'est vraiment bien amusés), une soixantaine de valeureux littéraires, plus un anglais venu en Bray pour traduire le dernier documentaire de Beaubec Productions, s'est retrouvée à Saint-Aubin le Cauf, à vélo, et sous le soleil : du coup, l'avenue verte bruissante d'odeurs et de fleurs en boutons, l'atmosphère printanière, les coups de pédale et les jeux littéraires ont fait bon ménage ; nous étions devenus des festipédaleurs, en quelque sorte...
Voilà qui m'a un peu réparée de mes déboires bourgeois (ça, c'est une private joke pour ceux qui suivent !!!)...
Mais rien, pas même la bonhomie ambiante d'un après-midi brayon, vélocipédique et littéraire, ne peut effacer l'arrière-plan politique de la sale période que nous traversons. L'oasis oulipienne n'y a pas échappé : dans la cour de l'ancienne école où nous nous sommes tous retrouvés, une fois les vélos remisés, Clopin n'a pu s'empêcher d'échanger quelques points de vue avec des participants, comme lui fortement inquiets des scores de l'extrême-droite : il règne décidément comme une tension, un climat d'urgence, face à l'ombre portée de l'arrivée au pouvoir des néo-fascistes (même enrubannés de blondeur oxygénée).
Clopin et son interlocuteur étaient du même avis, et parlaient fort : "qu'importe que Macron soit le hérault d'une classe sociale et d'une organisation de l'économie responsables, ou au moins complices, d'un délabrement de plus en plus évident de notre monde, il faut cependant voter pour lui, afin d'écraser toute prétention de l'extrême-droite". Moi, j'avais encore dans l'oreille le témoignage de notre ami anglais : dès le lendemain du Brexit, les racistes, se sentant légitimés, ont assassiné quatre immigrés, de l'Europe de l'Est ou du Moyen-Orient, à Londres ; est-ce que ma virulente indignation et mon espoir déçu d'un monde autre, valent l'arrivée d'une Le Pen au pouvoir, avec ce que cela implique de danger, immédiat et palpable, pour le premier maghrébin, le premier musulman venu, le premier être humain qui aura le simple tort d'être "autre", "étranger", "différent" ?
Est-ce que ma "vertueuse abstention" fait le poids, face à un risque pareil ?
L'épouse de l'interlocuteur de Clopin semblait, elle, très embarrassée : non de la teneur des propos des deux hommes, mais de la manière dont leurs voix résonnaient dans la cour, devant la soixantaine de personnes. "Je suis toujours gênée, j'ai toujours un peu peur", me dit-elle doucement, avec un peu d'effroi, "quand on se met à parler politique"...
J'ai pensé qu'elle avait vraiment tort. Quand la maison brûle, se préoccupe-t-on d'essuyer ses pieds sur le paillasson, avant d'entrer sauver ce qui peut l'être ? Je trouve qu'il y a, dans la "pudeur" que certains pratiquent autour de "la politique", le même type de silence que celui qui a si longtemps entouré les violences pédophiles et sexuelles. Les "choses dont on ne doit pas parler", que l'on préfère enterrer, sous le tapis, qu'il est malséant d'évoquer, vous reviennent bien entendu toujours en boomerang... Et en pleine gueule.
Je crois qu'il faut au contraire regarder notre monde en face. Il faudra bien entendu, un jour ou l'autre, analyser cette période que l'on vit. Savoir pourquoi et comment on en est arrivés à cette situation si incroyablement tendue. Trouver, d'une manière ou d'une autre, le moyen de renouer un contrat social sans lequel la vie commune n'est que violence. Mais avant, il faut laisser la parole agir, il faut laisser les gens s'interroger les uns les autres. En tout cas, j'espère bien que les oulipiens passés, les Queneau, les Perec, n'auraient pas pris en mauvaise part la discussion de samedi : car si nous ne nous questionnons pas les uns les autres, nous risquons encore moins de trouver le début d'une réponse !!!
Les murs meurent si rarement...
Le 28/04/2017
En droit foncier, le "jour de souffrance" (admirable invention de propriétaire) désigne ces ouvertures, dans un mur, destinées à laisser passer un rai de lumière, mais pas le regard, ni l'air, ni la vue sur l'extérieur, et encore moins un objet ou un être quelconque. Cela fait frissonner, bien sûr, tant l'ingéniosité humaine à rationner à autrui des substances essentielles à son existence s'illustre ici, mais c'est admirablement dit, je trouve...
(Voici le schéma) :

Il semble évident que tous les murs qui s'affirment aujourd'hui, se désirent et se construisent, du Moyen-Orient aux Balkans, du Mexique au parc Kruger en passant par Joypurhat, tous ces murs qui sont notre honte, ne seront jamais percés que de ces jours de souffrance : seule main tendue, seule promesse offerte à l'Autre, qui nous ressemble pourtant si fort.
Le 15/04/2017
Comme le nouveau projet de film commence à se concrétiser, et que les délais seront cette fois réduits (18 mois seulement), je vais devoir cravacher et m'y mettre sérieusement. Aussi, pénétrée du sentiment d'urgence, vais-je m'atteler à ma toute première tâche : relire les souvenirs entomologiques de Fabre. Soit deux jolis petits pavés qui relatent par le menu toutes les recherches entomologiques de l'immense naturaliste que fut Fabre. Même pour une rapide comme moi, c'est au bas mot un bon mois de lectures quotidiennes qui s'ouvre devant moi. Mais la rigueur du propos et l'empreinte que je voudrais bien laisser sur le film sont à ce prix.
Ce n'est que justice, cette relecture : Fabre, comme quelques autres comme Giono, a été une de ces "lectures déterminantes" qui ont fait pencher la balance de ma vie. Comme si souvent, ce fut un cadeau de Jim. Son dernier cadeau, en fait, en guise de viatique, quand j'ai définitivement quitté Rouen et donc la vie commune d'avec lui, et avant que la maladie ne s'abatte sur lui, quelques années plus tard... Je me revois ouvrant la première page, vaguement méfiante, sur la défensive quoi - les goûts de Jim étaient parfois si étranges... Mais j'ai été captivée sur le champ, et je me revois, patiemment, avec émerveillement même, lisant page après page cette sorte d'encyclopédie du minuscule que représentent les souvenirs de Fabre. Je me revois aussi tressautant sur ma place de cinéma, à la sortie de "Microcosmos", en vouant que le film est dédicacé au savant : j'en aurais pleuré de gratitude...
Oui, c'est vraiment la toute première chose à faire : recommencer cette lecture, m'en nourrir, m'en abreuver : qu'elle soit le limon de mon travail d'écriture, en attendant, évidemment, que les images de Clopin ne viennent vivifier le tout !

Le 14/04/2017
on a beau être libertaire, pour une société sans classes, ni dieux, ni maîtres, on n'en est pas moins attachés à la conservation des espèces animales. Notre rencontre avec Franck, secrétaire de l'association des Grands Noirs du Berry, a été l'occasion de penser à remplacer notre irremplaçable. Eh oui. Je veux bien entendu parler de Dagobert, mâle entier et pourtant doux comme un agneau avec nous, compagnon de quelques vingt années d'amitié et de services rendus...
Trève de nostalgie, il vaut mieux continuer à vivre, n'est-ce pas. Et donc une noce à tout casser va être organisée, dès demain, dans l'espoir d'une naissance d'un nouveau grand Noir beaubequois : mariage non forcé, entre notre ânesse et l'étalon de Franck. Tous deux inscrits aux livrets nationaux idoines, et tout deux prêts pour l'aventure, surtout Quenotte, qui rabat les oreilles et mâche du chewing-gums, signes infaillibles des chaleurs...
Le nom des mariés ? Quenotte de la Brande et Ugolin de Kervoisan. Ni Balzac, ni Proust n'auraient renié cette aristocratie-là...
Ca en jette, hein ?
Il ne s'agit pourtant que d'un couple d'ânes...
Le 13/04/2017
Après la passionnante soirée d'ARTE sur l'anarchie (j'avais l'impression de me retrouver il y a quarante ans, dans le petit troquet où je lisais la revue "La Rue" !), j'ai fait passer le jeu-test "quel anarchiste êtes-vous ?" à tous mes proches.
Bon, ni Dieu ni Maître, je savais qu'on avait tous à peu près ça en commun. Je dis "à peu près", parce que de la même manière qu'on n'a jamais réussi à prouver que la somme des intérêts particuliers aboutissait à l'intérêt général, on n'a jamais réussi à prouver non plus qu'un conglomérat d'individus fort variés, mais appartenant d'après l'état-civil, à une sorte d'entité appelée "famille", développait de ce fait des axes de pensée concordants. D'ailleurs, CQFD !
Dans le reportage, il était dit qu'il y avait presqu'autant de courants anarchistes que de pratiquants. A Beaubec (et avoisinant), ça se confirme rudement, si l'on en croit les personnalités représentant les pensées des uns et des autres :
- ainsi, je serais aux côté de Murray Bookchin, théoricien et essayiste américain, pratiquant l'écologie et prônant le municipalisme llibertaire.
- Tandis que Clopin est, lui, plutôt inspiré par Fernant Pelloutier, français comme son nom l'indique, militant syndicaliste révolutionnaire socialiste et libertaire (rien que ça...)
- Son premier fils se situe plutôt dans la mouvance de Noam Chomsky, intellectuel américain, linguiste engagé et de tendance anarchiste
- Pendant le second, dit "le Clopinou", n'hésitant devant rien, s'engage du côté du russe Michel Bakounine, fondateur du socialisme libertaire, philosphe et théoricien de l'anarchisme
- et que la copine d'icelui, toujours plus loin, se reconnaît dans le chinois Ba Jin, écrivain, romantique, espérantophone et anarchiste...
Ben voilà : c'est le bordel là-dedans.
Vous imaginez le cauchemar, quand il faut élaborer un menu qui plaise à tout ce monde-là ?
Le 11/04/2017
Comme une petite Margaret Mead, moi aussi je m'intéresse aux moeurs de ceux qui m'entourent, mais "à domicile", en quelque sorte. Ce que j'appelle de l'anthrop au logis, quoi. Il faut dire que mon principal sujet d'observation n'est autre que Clopin, natif du coin, que j'étudie minutieusement depuis quelque trente ans, et qui m'a permis d'avancer quelques hypothèses non scientifiquement prouvées sur la sociabilité brayonne. Mais en fait, avant d'écrire un quelconque article savant dans "le journal des anthopologues" du Musée de l'Homme, de la Femme et des habitants du pays de Bray, il faut quand même que je raconte l'anecdote, qui passe par la rencontre des deux "F." : rencontre fatale, puisque les deux F. élèvent des grands noirs du Berry... Ce fut fait cet hiver.
Les deux F. ne sont pas brayons, mais alors, pas du tout. Le premier est un de ces rares médecins généralistes qui acceptent encore de s'installer aux champs. Le second F , après une première vie dans l'industrie pharmaceutique, s'est reconverti : il produit désormais du lait d'ânesse, biologique et éthiquement irréprochable (ce n'est pas lui qui abattrait des nouveaux-nés ânons au motif qu'ils sont mâles et donc ne rapportent pas !), base de produits transformés dans la cosmétique et la pharmacologie. Leur implantation est solide, réfléchie, scientifique et (on l'espère pour eux !) fort rentable. L'habitation et l'exploitation sont remarquables : ancien corps de ferme parfaitement adapté, maison de maître élégante... Les deux hommes sont charmants, en plus : tout pour nous donner envie de nouer des relations...
Oui, mais voilà. F. n' a pas les codes !!! Et les codes, dans le pays de Bray, sont très clairs : décalquant de fort près les pratiques des îles Samoens, il n'est pas question, ici, de pratiquer le don, sans recourir systématiquement au contre-don. Je le sais : ça fait trente ans que j'observe le phénomène...
Car le brayon de base découpe le monde entier en deux catégories, qu'il passe son temps à délimiter, quitte à en tracer des frontières poreuses, faisant passer d'un côté à l'autre de la frontière tel ou tel, suivant l'état de ses relations avec le quidam en question. Le monde est donc divisé en deux : à savoir "ceux qu'il connaît" de "ceux qu'il ne connaît pas".
Le vrai brayon connaît donc, en tout premier lieu, tous les autres brayons dans un rayon de dix kilomètres autour de lui. Au-delà... Au-delà, la pratique sociale devient floue, soumise aux lois du commerce international et du capitalisme : la barbarie, quoi. En deça, le pacte est clair : les services et les produits cirucleront, mais suivant un code précis, quoique ni écrit, ni parlé. Ou, pour dire plus simplement, les échanges devront oligatoirement être équitables, scrupuleusement déterminés, rigoureusement suivis et devront démontrer, en dehors de leur valeur "en-soi", l'estime réciproque, le respect échangé, l'égalité de mise entre les personnes concernées (même si les niveaux sociaux ne sont pas les mêmes), et donc l'absolue impossibilité, pour l'une ou l'autre des parties, d'être taxée de poursuivre un but intéressé. ou, pire encore, de vouloir arnaquer l'autre... Ce qu'un brayon, par contre, n'hésitera pas à concevoir, s'agissant d'un ressortissant de la tribu de "ceux qu'il ne connaît pas"...
Ainsi, si vous arrivez chez votre voisin, un panier plein de légumes du potager à la main, (même s'il s'agit de surplus que vous n'auriez pu consommer, compte-tenu de leur profusion et de leur délai de fraîcheur), vous entamez du même coup une série d'échanges qui iront de la boîte d'oeufs frais déposée sur la table de jarin à, l'année suivante, le don de plants de tomates à repiquer tout prêts. Et ceci pratiqué avec toutes les règles de la politesse brayonne, à savoir un art de la conversation qui tourne résolument le dos à la vitesse contemporaine. Nous ne sommes pas, ici, dans la limite des 140 signes du message twitter, mais plutôt dans une proustienne conversation entre la Tante Léonie et Eulalie...
Auusi, sans le savoir, F. commet-il une "gaffe", en voulant à toute force nous ""offrir", par exemple, la luxueuse savonnette qu'il produit gràce à ses Grandes Noires (du Berry, hein...) ; car nous ne saurions l'accepter sans, à notre tour, lui fourrer dans son sac du miel maison, ou de la confiture, ou quelque autre produit. Telle est la terrible loi de l'étiquette, qui veut que l'offrande soit réciproque, sauf à être demandée au préalable, dans un grand accès de confiance dans la générosité de l'autre, exceptionnel chez le brayon moyen...
F. saura-t-il s'adapter ? Pourra-t-il seulement s'apercevoir , dans cet entrelacs social, de la vertu d'échange ainsi dégagée, parce qu'accumulée depuis des siècles, aussi calleuse que la paume des mains paysannes, certes, mais qui permet l'égalité entre le donneur et le donné ? Pour l'instant, ses cadeaux sont obombrés par son envie de bien faire. Il lu faudra du temps, disons, à vue de nez, une bonne trentaine d'années, pour vaincre la pudeur brayonne... Mais j'ai confiance !!!
Je me demande bien que ce Margaret Mead aurait dit de tout ça, tiens...
Le 07/04/2017
Vu que Madame la Présidente de l'association Beaubec Productions, c'est bibi, alors allons-y pour la toute dernière toute nouvelle toute chaude newsletter (lettre d'information d'après la clause Molière) !
Beaubec Productions - Newsletter N°32 

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Le 05/04/2017
Je n'ai pas regardé le débat mais, écoutant Patrick Boucheron ce matin, ma curiosité a été éveillée. Et il faut bien l'admettre : une fois de plus, c'est de l'extrême-gauche qu'une parole disons "non-déconnectée du réel" (pour parler comme Patrick Boucheron) se fraye une toute petite place...
Le 27/03/2017
Prodigieuse écoute d'Arvo Pärt à la "'Tribune des critiques de disques" de France Mu. J'en suis sortie éblouie, non par la pertinence des analyses des invités, mais par la force de cette musique-là.
Vous me direz que le mysticisme imprégné médiéval de Pärt est à mille lieues de l'athéisme dans lequel je me reconnais. Mais c'est que je suis toujours fascinée par la musique répétitive (pour Pärt, je crois qu'on dit "minimaliste", m'enfin perso je ne fais guère la différence entre les versets de Téhilim d'un Steve Reich et le dernier mouvement de Tabula Rasa de Pärt, c'est ça qu'il y a de bien quand on est athée, on peut mettre le meilleur de chaque monothéisme dans le même sac harmonique, si j'ose dire ! Quand je dis "le meilleur", je parle de l'art qui découle de la spiritualité religieuse, car le pire, c'est-à- dire tout le "reste" qui émane des religions, ma foi (sic) ne vaut pas un pet de lapin, à mon sens éclairé !!! )
Et puis il y avait comme une évidence, une complémentarité entre le fonds et la forme, à écouter cette musique dans le format de l'émission de la Tribune, qui consiste, je le rappelle, à réunir d' éminents musicologues, journalistes musicaux ou musiciens, et à les faire choisir la meilleure interprétation d'une oeuvre en passant en boucle des extraits identiques. On aurait dit que le concept de l'écoute d'extraits tous "semblables" et différant seulement par l'interprétation était décalqué des ambitions de la musique répétitive.
Evidemment, Clopin a bronché. Clopin est absolument imperméable à la musique répétitive. Il se croit malin en demandant si l'instrument privilégié des compositieurs ne serait pas la scie musicale. Et explique que son aversion remonte à l'écoute prolongée d'un morceau répétitif (c'est le moins que l'on puisse dire !) de Tom Waits, chantant avec Gavin Bryars "Jesus's blood never failed to me", écoute que je lui aurais imposée sans aucun ménagement, provoquant désormais chez lui un rejet sans appel pour tout ce qui peut lui être rapproché.
Clopin n'a jamais entendu, dans ce morceau de Tom Waits , que la voix volontairement défaillante de Bryars, qui ressemble effectivement à celle d'un clodo enivré, prêt de sa tombe, chevrotant et maladif : que les paroles soient en réalité un jeu de mots (car je parierais que le "jesus'blood" dont il est question n'est autre que le bon vieux pinard), que Bryars soit un spécialiste de la facétie musicale, et surtout que l'orchestration de Waits, derrière ce filet de voix essouflé et agonisant, soit splendide, foisonnante et se déployant avec toute la majesté hémisphérique d'un orchestre symphonique, lui passent absolument au-dessus de la tête.
Clopin m'accuse en réalité de me complaire dans un dolorisme musical qui lui semble la marque de la musique minimaliste, et qu'il ne supporte pas, car, tout comme ses parents, Clopin n'oppose à la maladie, la finitude humaine et l'approche de la mort que le déni le plus radical. La seule réponse qu'il est capable d'y apporter est le détournement. Il détournera toujours les yeux de l'achèvement de la vie humaine, quand cette finitude est trop près de lui pour qu'il puisse lui oppposer l'indifférence de la conceptualisation abstraite. Déjà, il n'assume pas le rôle de garde-malade : alors, il est assez logique qu'il ne puisse écouter des musiques qui sont carrément issues de l'interrogation humaine sur la finitude... Et "Tabula Rasa" fait éminement partie des oeuvres sombres (mais sublimes) issues de ce genre d'interrogations. Le glas des cloches qu'on entend distinctement accompagner le motif musical, qui va s'assombrissant, nous le rappelle à l'évidence...
On pourrait d'ailleurs remarquer la contradiction qui existe chez Pärt comme chez Reich. Contrairement au Requiem mozartien, empli de l'allégresse de la promesse chrétienne d'un au-delà, ces musiciens pourtant pétris de spiritualité et assoiffés de religion cultivent une musique si sombre qu'elle en est désespérée. La fin de "Tabula rasa" me fait monter des larmes de compassion aux yeux : mais elle est aussi angoissante et bien plus, à mon sens, emplie de la finitude humaine que nimbée de l'espoir d'une quelconque résurrection.
En tout cas, nos attitudes, à Clopin et à moi, sont donc carrément opposées en ce qui concerne la musique dite répétitive. Là où il se détourne avec un frisson de dégoût, je me penche fascinée par le courage spirituel qu'il faut pour produire ces musiques - à la fois célestes et morbides- qui me semblent être l'expression du courage requis pour affronter notre finitude, en la sublimant. (et mon goût pour Pascal Quignard l'athée mystique n'est pas bien loin de cet univers-là. A savoir si cet écrivain-musicien connait Pärt, et ce qu'il en dit ?)
Bien entendu, ce clivage ne dépare pas l'absolue différence, voire la contradiction, qui nous sont habituelles à Clopin et à moi, qui ne sommes jamais d'accord sur rien... Mais il s'agit de la mort, et de son appréhension, ici...
Et c'est vrai que nous sommes ici à l'aboutissement de n'importe quelle relation amoureuse, à mon sens. Je veux dire que les paroles rituelles du mariage "... jusqu'à ce que la mort nous sépare" peuvent être entendues bien au-delà de ce qu'elles semblent signifier. Car, à première vue, elles nous disent que l'engagement va être seulement rompu à la mort des conjoints. Mais on pourrait aussi les entendre comme décrivant la frontière ultime séparant tous les êtres humains les uns des autres, même les plus proches -pas besoin d'être morts pour cela : car la question de notre finitude nous est posée à chacun de nous, et notre réponse est forcément singulière. Derrière cette singularité se manifeste l'obligatoire séparation qui peut s'établir dès le départ - pas besoin d'être dans une tombe pour être séparé de l'autre, puisque l'idée simple de la mort, et la façon dont chacun de nous l'appréhende, nous sépare bien plus profondément qu'aucune promesse ne nous rapproche.
Clopin n'écoutera jamais Arvo Pärt - je l'écouterai, tremblante, fascinée et admirative- sans cesse. Tant pis, tant mieux : ce n'est que l'illustration de la limite (volontairement ignorée, comme lorsque Pagnol nous dit qu'il n'est pas nécessaire de dire aux enfants que la vie n'est que quelques illuminations de joie, effacées par d'inoubliables chagrins) que notre finitude trace à chacun d'entre nous, dans notre "for(t) intérieur"...
Ah oui, le lien vers Tabula Rasa : https://youtu.be/8HON4AswPVk
PS : je ne sais absolument pas si j'ai été claire dans ce billet. J'y défends trois idées successives, ça doit être deux de trop à mon avis. Pourtant, je "conçois clairement" mon propos. Mais quant à l'"exprimer clairement", voilà le souci !
Le 22/03/2017
Je pourrais "faire dans le quotidien" :
* raconter le rendez-vous avec Clopinou - incroyable, partis de Beaubec à 14 h, nous avons garé la twingo n'importe comment sur la place de la Sorbonne à 16 h 15 et à 16 h 18 nous retrouvions le fiston : ça c'est de la chronoexactitude !
* faire état du récit dudit Clopinou, qui a amené comme une narquoiserie dans l'atmosphère : juste avant de nous retrouver, le Clopinou était assis à côté d'Alain Badiou, dans un amphi de la Sorbonne, pour une conférence sur Marx. Il paraît donc que ça a dégénéré entre ledit-Badiou et le conférencier - qui se sont proprement insultés à la fin, après un débat sur le "nombre de morts dûs au stalinisme" (ah là là !) . Heureusement que Clopinou a suffisamment de bon sens pour hausser les épaules devant les débordements de son voisin, et qu'il continue à penser par lui-même : ce qui me rend, finalement, encore plus fière de lui que de ses résultats (qui ne sont pourtant pas médiocres !!!)
Je pourrais "faire dans le beaubecquois" : vous raconter que nous avons des doutes sur le compotrement de notre chien bien-aimé (trop aimé ?) : il semble, en vieillissant, développer une dépendance qui le conduit à ne plus supporter que nous soyons absents. Il a grogné après notre voisin, ce qui ne lui était jamais arrivé !!!Plus grave : il a grogné aussi apèrs Clopin... Bon sang, les animaux, s'ils sont conscients des interdits, n'ont aucune capacité à discerner le mal du bien : notre chien aurait-il une dégénrescence neuronale, ou une quelconque pathologie psychologique ?
Ou bien le chien partage-t-il avec moi le vrai sujet que je voulais aborder aujourd'hui : le mal à l'âme ? Je suis en effet persuadée que nous en avons une, d'âme, qui se présente et s'évanouit, s'enfle et se dégonfle, apparaît et disparaît, au gré de notre souffle, de nos pensées, de nos chagrins ou de nos joies. Un ballon extensible, parfois douloureux, parfois extasié, qui réunit en une seule et imperceptible entité notre inconscient, nos émotions, notre corps et notre intelligence. Seule différence avec l'âme des croyants : la mienne (et celle de mon chien) est parfaitement mortelle - et elle est atteignable ; j'en veux pour preuve le mal de chien qu'elle me donne quand il s'agit d'apprender le passé et l'avenir. Comme si l'âme, finalement, n'était supportable qu'au présent, quand elle est tenue à la discrétion par la laisse de la réalité... Soupir.
Le 14/03/2017
Sans doute y'a-t'il un lien entre l'absence de beauté et la violence : ce qui expliquerait pourquoi nos contemporains s'acharnent ainsi sur le pauvre monde - leur terre nourricière et leurs semblables. En tout cas, moi, le soir, j'ai du mal à dîner et regarder en même temps les nouvelles d'ARTE : pourquoi faut-il que ce soit les plus innocents d'entre nous, les enfants, qui trinquent ainsi ?
Il y a une suffocation des images, de la violence quotidienne, qui nous force à nous anesthésier. Se précipiter vers la fenêtre, l'ouvrir, s'abreuver à la beauté du crépuscule beaubecquois, certes :


Mais ne pas oublier que derrière la douceur rose et bleue du crépuscule normand, la violence du monde tabasse, elle, et plutôt dans le rouge sang.
Le 13/03/2017
Tombée dans le tonneau Netflix, je suis désormais les séries américaines - il faut dire que Clopin, devenu accro à Breaking Bad, insiste largement pour que je partage cette nouvelle passion- et qu'il y a, ma foi, quelques solides arguments qui penchent en la faveur de ces sortes de feuilletons (façon "les Trois Mousquetaires") revisités : le format permet d'installer des problématiques psychologiques qui peuvent enfin se déployer , et parfois même le vieillissement des acteurs est prévu et légitimé par la durée du récit, comme dans "Dowton Abbey", série non US mais néanmoins répondant parfairtement au cahier des charges du genre. On ne peut que constater le rôle de "pare-feu" que ces séries jouent face aux "blockbusters" qui vous envoient des scènes d'action bombardant 20 images/secondes, dans un mode qui s'apparente à un shoot répété par intraveineuse...
Le mode narratif de la série a cependant ses limites : je m'en aperçois en avalant, épisode après épisode, "Orange is the new black".
Cette série a normalement tout pour me plaire : le sujet (ça marche comment, une prison de femmes américaine ?), le propos sous-tendu (ouvertement pro-gay), le mode de traitement (chaque caractère possède ses deux faces d'ombre et de lumière, mais disons que le regard qui est porté là est globalement plutôt bienveillant voire affectueux).
N'empêche qu'il y a là quelque chose à quoi je résiste, et je n'arrive pas à savoir quoi, exactement.
J'ai d'abord incriminé une sorte de complaisance : il y a beaucoup de scènes de cul et les propos sont d'une vulgarité insensée. Mais si l'on réfléchit que cela se passe dans une prison, cela devient plus crédible. Certes, on peut toujours soupçonner qu'il s'agit ainsi de racoler les spectateurs friands de gros plans "érotiques" et ricanant devant un vocabulaire osé... Mais en tout cas, ce n'est pas l'origine de mon malaise : mon recul ne vient pas d'un sursaut de morale effarouchée.
Je vais sans doute trouver l'origine de mon recul avant la fin du visionnage - car j'irai jusqu'au bout, étant donné que l'addiction marche en plein, évidemment !
C'est marrant : en regardant cette série, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à une des internautes les plus perfidement pleines d'humour, souvent ravageur, que je fréquente sur facebook : Nicole Garreau. Le personnage qu'elle fabrique et met journellement en avant a beaucoup de points communs avec les héroïnes principales (disons parmi les détenues blanches) de la série : la jeunesse "tourmentée" avec le tutoyage de la délinquance, la nature addictive aux substances psychotropes, la gay attitude et le sentiment de solitude caché sous les gros sabots de la dérision (elle joue un rôle de "dictateuse" dérisoire et sentencieuse...)
Je ne sais évidemment pas si la "vraie" Nicole Garreau est comme cela : mais telle quelle apparaît sur internet, elle pourrait facilement appartenir à la tribu déjantée que Piper Chapman est en train de commencer à préférer à sa "vraie" famille (j'en suis à la saison trois, et si j'étais les scénaristes, j'inventerais bien un "choix" final de Piper de rester en taule !)
Ce qui est drôle aussi, c'est qu'on apprend plein de trucs sur les prisons -et donc la justice- américaine, qui semble être une Dame qui propose des Deals aux criminels, ce qu'on a du mal à imaginer vu de France. J'ai appris aussi que, pour recevoir des visites, les détenues inscrivent des noms sur des listes, qui permettent de filtrer les visiteurs. Cette sorte de liberté accordée aux détenues - liberté parce que ce sont donc elles qui choisissent de recevoir qui bon leur semble, au final- m'a bien entendu fait divaguer ...
Admettons que je sois coffrée dans une geôle effrayante et souvent sordide, quoique néanmoins pleine d'humanité. Qui insrirais-je sur ma liste d'invités ?
La question est moins simple qu'il n'y paraît : car cette inscription implique d'une part, de surmonter la culpabilité (faire venir des gens rien que pour vous voir, alors que vous ne méritez sûrement pas le souci et la perte d'énergie, sans compter l'effroi et le malaise, que représente une visite en prison), d'autre part, de se reconaître comme dépendante (puisque vous avez si besoin de les voir que vous n'hésitez pas à leur demander de venir). Cette liste répond donc à la question : "qui est suffisamment important pour moi, et moi pour lui, pour qu'il accepte de subir cette épreuve ? Qui m'aime assez, et qui j'aime assez, pour cela ?"
C'est effrayant : après quelques minutes à ruminer, je n'ai trouvé que trois noms à inscrire sur ma liste...
Mais il est vrai que je ne suis PAS en prison, sinon, peut-être, celle de ma solitude : mais cette dernière est librement choisie, et c'est un des choix les plus doux...
Le 11/03/2017
Jamais encore - même en 2002 - je n'avais eu une telle impression de confusion et de débâcle. C'est que cela va faire la seconde fois que le F Haine va être présent au second tour de l'élection présidentielle. Or, si, à la première secousse, on avait pu plaider la surprise, le coup fourré, la sortie de route en quelque sorte, en 2017, et dans le contexte mondial, on ne peut plus, à mon sens, aller voter et s'en laver les mains après.
Parce qu'en 2002, comme 82 % des français, eh oui, j'étais allée voter...
Mais justement.
J'avais voté "contre", bien sûr. Chirac a fait comme s'il ne le savait pas, qu'on ne votait pas pour lui mais CONTRE Le Pen. Ca a donc servi à quoi, mon vote ?
Et après lui ?
De pire en pire.
Alors voilà. Je n'ai pas forcément d'opinion sur les programmes des uns et des autres, sur leur "vision de la France", sur leur honnêteté ou plutôt le degré de leur corruption. Je pense simplement que, quand le F Haine crie "tous pourris", il omet de dire que lui aussi barbote dans la mare aux canards. Et que derrière la véracité et la vraisemblance de ce cri (je dis "vraisemblance", parce que je pense qu'il doit rester quelques représentants honnêtes tout de même, mais la suspicion est désormais telle que bien malin qui pourrait trier le bon grain de l'ivraie. Disons qu'a priori, une Taubira ou un Mélenchon paraissent sincères et animés par le bien public. Mais combien peu nombreux semblent-ils, aujorudh'ui !!!) , il y a une attaque contre la démocratie, une attaque démagogique et bien connue, car c'est celle que tous les bons vieux fascismes pratiquent et ont pratiqué.
Mais au-delà de ça, tout de même... Chirac, Sarkozy, Hollande... Depuis 2002, quel gouvernement s'est réellement attaqué à la montée de l' extrême-droite ? En quoi voter Hollande, par exemple, a-t-il permis de voir en quoi que ce soit la situation améliorée - notamment pour les étrangers ? En quoi le score du F Haine a-t-il baissé ?
Plutôt que de se gratter la tête en se demandant si, tout compte fait, on ne va pas aller voter Macron dès le premier tour "pour faire barrage", ou au moins au second, ne serait-il pas temps de se rendre comtpe que, si on fait ça, on ne fait pas barrage, non... Rendez-vous dans 5 ans les amis dans ce cas - de combien de pourcentage l'extrême-droite devra-t-elle augmenter ses scores, à chaque fois, avant qu'on ne se rende compte de l'illusoire du "barrage" ?
Est-ce qu'on peut croire sérieusement que "ne pas voter Macron, c'est ouvrir la porte au F Haine" ?
Mais notre caste politique lui a depuis belle lurette ouvert la porte, bon sang, à gauche comme à droite : Et un Fillon lui place en plus le tapis rouge sous les pieds, puisqu'il reprend ses thèses sur la majorité des questions, avec ce simple bémol que la droite, elle, ne veut pas porter le coup fatal à nos institutions (tu parles, elle les utilise à ses fins personnelles et s'en fiche bien de la voir sapée par en-dessous) !
J'y étais, moi, dans la rue, contre la loi El Khomry. J'ai trouvé ça bien, moi, les "nuits debout", même si je reconnais que ce n'était pas les "djeunes des quartiers" qui y participaient. Et j'en ai marre qu'on tente de me culpabiliser en disant que si Le Pen passe au second tout, ce sera ma faute...
"TU VEUX QUE LE F HAINE PASSE ?" Voilà l'argument qu'on m'assène, quand j'ose dire qu'à mon sens, ce n'est PAS en votant Macron au second tout qu'on va résoudre le problème...
Alors NON JE NE VEUX PAS QUE LE F HAINE PASSE. Mais si nos institutions sont dans les mains d'une caste qui, assise sur ses privilèges, s'avère totalement incapable de le contrer, il est hors de question que j'aille voter pour un enième énarque, un énième défenseur du capitalisme, un enième rat qui bouffe le gâteau en nous disant contrôler le truc, alors que l'extrême-droite ne fait que monter, monter, monter...
Le SEUL PROGRAMME qui pourrait m'inciter à aller voter au second tour devrait s'appuyer sur la démonstration des mesures qui feront reculer l'extrême-droite : l'affirmation d'une politique anticapitaliste, féministe et écologiste, l'accueil des étrangers, la défense des roms et des maghrébins vistimes de racisme, l'extension de la laïcité et la construction, ensemble, d'un nouvel espace social avec de nouveaux modes de représentation républicaine.
Et ce n'est pas avec Macron qu'on commencera à faire le premier petit pas dans ce sens...
Le 07/03/2017
Les consultations d'ophtalmo à Charles Nicolle (le monstrueux hôpital de Rouen, qui entasse les pavillons pêle-mêle, au beau milieu d'un quartier qui n'en a plus que le nom, éventré de voies de circulation mal définies et de zones de parking sauvage) sont toujours surprenantes : le miracle d'être reçue par deux professionnels (jeunes, il est vrai, mais désormais les trentenaires m'apparaissent souvent comme des bébés...) en très peu de temps contraste tant avec la quasi-impossibilité d'avoir un rendez-vous avec un ophtalmo "de ville".
Pour ce dernier, dix mois d'attente sont désormais la norme. Pour les premiers : je n'ai attendu ni à l'accueil du pavillon central, celui aux "portes condamnées" (ah bon ? Elles aussi ?) ni à l'accueil du service, et dix minutes simplement dans la salle d'attente...
On est donc reçus, et vite, efficacement et soigneusement, aux urgences ophtalmologiques. Mais dès qu'on parle avec les médecins, et notamment du contraste entre l'efficacité hospitalière et les délais en ville, les visages se ferment. Mes deux jeunes médecins m'ont mise mal à l'aise tout de suite, comme si j'étais vaguement scandaleuse d'évoquer un numérus clausus aberrant, qui conduit pourtant à cette situation. Est-ce parce qu'ils ont bien l'intention, une fois leurs internats terminés, d'en profiter à leur tour ?
Je suis sortie de là en ayant un peu écarté l'épée de la cécité, qui se balance toujours sinistrement (comme la lampe au-dessus de la tête de l'assassin du Corbeau de Clouzet) au-dessus de mes pauvres yeux. Il semble que je vais pouvoir me servir encore un peu de ces derniers...
L'envie d'acheter des livres, que j'avais ces derniers temps suspendue à la patère de ma vision, m'est revenue d'un coup, d'autant plus forte que je l'avais remisée. Pas ^sure que ma carte bleue ne va pas, à son tour, souffrir comme ma cornée d'un précoce désséchement, si j'assouvis toutes mes envies.
Au premier rang desquelles le "dictionnaire des féministes", évidemment. L'achat est d'importance, mais si je pouvais y trouver matière à divagation, notamment sur le thème "féminisme et écologie", qui suscite chez moi quelques solides interrogations...
Le 06/03/2017
La nouvelle amie du Clopinou est haute comme trois pommes. Mais pas à genoux. Ah non ! Pas à genoux !!! (très large sourire !)
Le 04/03/2017
Je pourrais dire tout simplement que Pascal Quignard m'étonne - ce qui, l'âge et la raison aidant, m'arrive de moins en moins - mais ce ne serait pas suffisant pour expliquer l'intérêt que je porte à ce drôle de bonhomme.
Certes, au niveau biographique, lui et moi avons un point commun, que nous partageons avec des myriades d'autres êtres humains : celui de ne pas avoir été désiré. Mais cela ne suffirait pas à justifier la lecture ardue, secrète, mystérieuse, en un mot : sentant l'effort, que je pratique pourtant, presque malgré moi.
J'ai également discerné ce qui, pour moi, fait la particularité de cet auteur : il s'attache à des objets, comme "la pensée", "le temps", "la sexualité" qui sont depuis belle lurette des incontournables de la pensée philosophique ou scientifique. Mais lui ne s'inscrit dans aucune de ces démarches : il n'en a cure, et trace obstinément une voie qui, pour toute érudite qu'elle soit, n'en est pas moins irréductible à quoi que ce soit de connu.
Je l'ai une fois comparé à un diamantaire, qui, devant une pierre brute, met au jour les facettes au départ invisibles de son objet d'étude. Mais il va sans dire que cette comparaison pourrait être tout aussi vraie de n'importe quel philosophe attelé à son concept. La particularité de Quignard, c'est bien qu'il n'adopte pas la démarche philosophique. Qu'il lui tourne même, presqu'ostensiblement, le dos...
IL va donc procéder, très précisément, comme un mosaïste. Regardant son sujet sous toutes les facettes, mais à l'aide d'outils de savoir non utilisés par les autres. Par exemple, l'ourage commencera par un récit tiré de tel manuscrit datant du moyen-âge, racontant telle anecdote historique ou religieuse, contenant un rapport plus ou moins loitain avec son sujet. Et là où d'autres chercheraient à mettre en parallèle l'enseignement tiré de l'histoire en faisant un parallèle avec notre modernité, Quignard, lui, nous invite à le rejoindre dans l'espace-temps où l'histoire, ou historiette, ou fable, ou anecdote, ou récit, fut inscrit. Il nous invite à faire le chemin inverse de celui qui nous est d'habitude proposé : nous voici sommés, si nous le suivons, à réfléchir, à réagir, à penser le réel comme tel ou tel protagoniste médiéval, ou latin.
Je dis "ou latin" à dessein, puisque le propos de Quignard, tournant le dos à la philosophie, l'emmène bien évidemment plus volontiers dans la Rome antique que dans la Grèce de Périclès : les Grecs ne faisaient rien d'autre que de la philosophie. Les latins, eux, construisaient patiemment l'idée de droit, et tentaient de résoudre ainsi les trébuchements de leur société. Nul doute que Quignard se sente plus volontiers de leur côté - nonbostant sa résistance à l'idée de dieu (qui est encore quelque chose que je patage avec lui, mais là, nous sommes bien moins nombreux, hélas !) - car les plus belles mosaïques sont bien romaines, et non athéniennes... Et puis, il y a dans cette tentative latine de définir le droit, quelque chose qui, transcendant la philo, amène directos à l'humanisme (qui est le sujet caché de toute l'oeuvre quignardienne, son interrogation profonde sur son individualité, son refus d'inscrire sa sensation de soi dans la lignée des idées communes à ce sujet, cette croyance que la lumière viendra de la juxtaposition d'éléments disparates, ce paradigme qu'il fait toujours entre le récit et l'ineffable de la musique...) : dépassant la loi "naturelle" - c'est-à-dire "sans morale", un chien ne sait pas le bien ou le mal, il connaît juste l'autorisé et l'interdit, (ce qui fait le rêve de tout dictateur : ne réfléchissez plus, ne tentez plus d'être face au monde, laissez-moi vous dissoudre dans le monde magique où la vérité est dans l'abolition de la pensée et l'adoption de la Loi) - et tentant de proposer des codes qui refléteraient une société "civilisée"...
Quignard s'appuie sur son érudition pour nous emmener dans un chemin extrêmement étroit, réduit à lui-même en quelque sorte : c'est en cela qu'il ne pourra jamais être assimilé. N'importe quel autre penseur (mais Quignard divague plus qu'il ne pense, ou plutôt, il ne cherche pas à "penser", il cherche à obtenir le plus de reflets possibles de la pierre qu'il taille) éprouve, tacitement ou ouvertement, le désir de "faire école". Quignard, lui, ne montre aucun chemin. Surtout pas. En ce sens, il n'est pas non plus du côté des Lumières. Il nous invite simplement à venir avec lui descendre dans l'obscur...
Evidemment, c'est casse-gueule. Mais on y trouve tant de beautés. Certes, c'est une posture qui n'interroge pas notre monde contemporain, puisque tout ici est fait pour qu'on rejoigne ceux qui nous ont précédé, au plus près d'eux-mêmes et non de nous. Mais la splendide solitude qui en découle n'est-elle pas la seule réponse que l'incomparable érudit pouvait apporter à sa présence au monde ?
Hmmmhhhhh ???
Le 03/03/2017
Le rendez-vous chez l'ophtalmo est fixé au mois de juillet. Mais j'ai bien peur de ne pas pouvoir attendre jusque là, tant la brûlure de mes yeux devient désormais permanente.
Au boulot (sept heures d'écran par jour), me voilà obligée de porter des lunettes de soleil pour supporter la luminosité des écrans. A la lecture, je dois avori recours à la loupe, ou à une lumière puissante (qui abîme encore un peu plus) pour discerner les caractères. Et la douleur est désormais constante.
j'ai toujours fait le rêve, né d'une conviction bizarre de la justice, d'une vieillesse heureuse. C'était compter sans ses infirmités. Oh, je dois relativiser : les vieux d'aujourd'hui ne sont plus les pauvres infirmes d'hier... Il n'empêche : la métaphore de 'la nuit qui vient" pourrait bien, dans mon cas, se revéler plus douloureuse que je ne l'avais escompté.
Le 02/03/2017
Par nature, je suis addictive. Enfin, comme on dit aujourd'hui. Au 17è siècle, on aurait peut-être parlé de "fidélité", au sens de clientèle et de loyauté...
En tout cas, tombée dans les pièges de l'addiction (c'est-à-dire de la facture qui est toujours brandie, à la fin), je ne connais qu'une manière de m'en sortir. Celle de la louve qui, prise au piège, consent à se séparer de sa patte, en échange de sa liberté.
Au Québec, un jeune animateur de pourvoirie, afin de justifier les modes de chasse actuelles, a un jour enfermé mon poignet (qui, du coup, était si menu, étroit et fragile qu'on aurait dit une patte de sauterelle) dans un "nouveau piège", entendez un piège à loups mais caoutchouté de manière à ne pas blesser l'animal pris. Je n'ai pas osé, tant le discours du jeune homme était empli de sincérité et de passion pour les animaux qu'il disait côtoyer tous les jours, lui demander si, malgré l'absence de douleur physique , certains continuaient néanmoins à préférer la mutilation. Il m'aurait répondu "non", convaincu. Je suis certaine du contraire. C'est ce qu'on appelle "y laisser des plumes". C'est la loi.
J'ai donc rogné ma peau, entaillé mes veines et scié mes os, mais j'ai décidé d'arrêter de fréquenter la République des Livres. Une de mes plus grosses addictions. Il y a quelques jours, un des participants à ce blog littéraire a été enterré, et son départ a reçu des hommages mérités. Je n'en attends pas tant : je sais que sur ma tombe virtuelle (car mon dernier commentaire était un adieu) tomberont très certainement trois roses, et vingt brouettées d'indifférence ou de méchanceté. Peut-être mon départ est-il aussi ma manière de saluer le disparu ?
J'ai un jour dit à un jeune médecin (j'impressionne toujours les médecins, je m'en suis rendue compte à leur empressement à me prescrire tout ce que je peux bien leur demander) que ma seule addiction, en réalité, était Clopin. Je disais ça en souriant... Mais pour le prouver, ne faut-il pas d'abord que je me débarrasse de toutes les autres, grandes et petites ?
Comme les apnéistes, le sevrage s'opère par palier, quelque soit l'addiction à traiter : disons que je vais commencer par me contenter de lire le Magazine Littéraire, et de m'emporter, comme il m'arrive si souvent, contre les opinions qui y sont émises et le style vulgaire et manichéiste avec lequel on y exècre certains auteurs. Mais je ne porterai plus mes indignations "là-bas" : c'est le début du traitement !
Et nous verrons bien si mes démangeaisons littéraires survivent à l'abstinence, et à la réflexion...
Le 22/02/2017
Tellement aimé ça... Ca s'appelle "twin house", ça n'a pas vieilli (mais Larry Corryel est mort aujourd'hui !)
Sinon, pour répondre à Paul Edel : oui, sans doute avez-vous raison - jamais de trève, jamais de repos, et un monde toujours et sans cesse sanguinolent. Je persiste cependant à penser que nous assistons effectivement à la renaissance des vieux démons - le nationalisme, le repli sur soi- et que tous les néofascismes en profitent. Je voudrais vous dire aussi que le repli sur le privé est un peu plus difficile à pratiquer quand on a un fils et un beau-fils de respectivement 23 et 33 ans : de jeune adultes, qui peuvent basculer du jour au lendemain dans un monde bien plus violent que celui que nous voulions leur léguer. N'avez-vous jamais ressenti cette sorte de responsabilité, vis-à-vis de vos enfants, et cette sorte de honte, à voir toujours ressortir les mêmes spectres que ceux que d'autres, avant nous, ont bel et bien dû combattre ?
je soupire d'avance : le résultat du prochain scrutin a toutes les chances de me faire, une fois de plus, arpenter les rues. En vain, bien entendu, en vain..
Le 21/02/2017
Nous partons en mai pour l'Ecosse. Ca laisse trois mois à Clopin et Clopinou pour se préparer...
Le 11/02/2017
Ca se passe comme ça d'habitude : la kangoo (avant et pendant longtemps, jaune PTT, désormais bleu glacé) est pile devant la porte, Clopin et moi nous agitons là autour, déplaçant les sacs et posant le pique-nique à portée de mains, le chien, alllongé sur le carrelage de la cuisine, nous regardant de loin et d'un air lugubre (il sait que, sauf exceptions, il restera là, et prend toute l'agitation nocturne pour un abandon caractérisé - il est à deux pattes d'écrire à la SPA, et même s'il sait parfaitement que tout est prévu pour lui, il estime qu'on aurait pu mettre en place une cellule psychologique, ou au moins une psychothérapie décennale).
Et puis c'est le départ en pleine nuit.
Longtemps, le dernier acte était d'aller chercher le Clopinou dans sa chambre, de le descendre enveloppé dans la couette, de le déposer à l'arrière de la voiture avec son oreiller, tel un petit papoose parti sur la piste des bisons. Certes, il ne s'agissait plus ici, que de rejoindre l'autoroute, et les bisons ont des doubles pneus , des feux à l'arrière et la mention "TIR" apposée sur la porte salie.
Mais nous sommes des humains, et quoi de plus humain que l'excitation de la bougeotte, quelles qu'en soient les conditions ? Pendant longtemps, j'ai appréhendé, pour le fiston, l'inconfort de ces départs. "Tu rigoles", m'a-t-il répondu récemment, "c'était le meilleur : j'adorais ça. Etre porté dans l'escalier, rester dans la couette, savoir qu'on partait, garder les yeux fermés et les ouvrir juste comme ça, très vite : pourquoi croyais-tu que je faisais semblant de dormir ?"
J'aurais pu m'en douter...
Comme tous les ans à pareille époque, le départ se fait, pour ces vacances-ci, sans moi : je reste avec le chien (!) - je ne skie pas, et il n'est pas désagréable de rester seule, lorsqu'on sait que cette solitude a un terme.
Il ya quelques années, j'aspirais même à cette rupture - le boulot, plus le quotidien, les repas et la maison, c'était lourd, et d'un coup je me retrouvais légère. J'ai beaucup moins besoin de cette halte désormais, je l'appréhende même un peu - des fois que je ne me joue des tours et ne découvre, à force d'introspections et de vagabondage mental, une Clopine douloureuse, seule en face d'elle-même.
Un peu comme le chien, quoi.
Le 02/02/2017
Perso, aprèsa voir visionné le film (j’allais écrire « documentaire » !) sur Arendt, hier au soir, j’ai pensé que la banalité du mal vient certes de la médiocrité d’une pensée fanatisée ET administrative, mais aussi, plus globalement, de notre déconnection du monde sensible. (même si ça doit vous faire hurler tous, je trouve que la racine est la même. Y’a qu’à aller visiter une usine de porcs pour comprendre ce que je veux dire : c’est un cerveau « nazi » qui a inventé ça, pas possible autrement°
J’ai attrapé un stylo pour noter que, quand Arendt parle de l’homme devenu « superflu » dans les camps de concentration (avec la destruction totale des valeurs qui s’en suit), on pourrait étendre cette notion à la nature : elle aussi est devenue « superflue » pour tellement de nos contemporains ; la publicité pour la Renault Scénic est pour moi tout aussi banalement terrifiante qu’Eichmann – en encore plus sournois, en quelque sorte.
La déclinaison actuelle de la pensée d’Arendt, c’est aussi Daech, qui rentre parfaitement dans le schéma totalitaire éclairé par la philosophe.
(j’aurais voulu en savoir tellement plus sur cette pensée mais le « biopic » était trop restreint à ce niveau-là.)
ah oui, lien vers la pub, pour que vous voyiez ce que je veux dire quand je parle de « terreur » : une vision de l’avenir totalement irréelle, quoi. Ou la moindre brindille devient « superflue »… https://youtu.be/1N-uNgCS_xg
Le 31/01/2017
Bien sûr, mon désengagement militant auprès de la Fédé n'en a pas pour autant amoindri mon intérêt pour les idées et les convictions qui étaient agitées là. Passant ainsi de l'anarchie au féminisme, puis à l'écologie, je me rends bien compte qu'on pourrait m'accuser de Bouvardetpécuhettisme - je ne serais certes pas la seule -mais je ne crois pas que c'était le cas.
Je tâtonnais, ça, c'est sûr, d'autant que je ne disposais pas du corset universitaire - qui certes rigidifie les pensées, mais qui permet néanmoins de se tenir droit. Mais contrairement aux héros flaubertiens, je conservais soigneusement, à chaque étape, ce qui m'avait nourri à la station précédente. J'étais en réalité une éponge, tendue vers tout ce qui pouvait à la fois m'expliquer le monde dans lequel je devais vivre, et me donner l'espoir de me bâtir autrement que ce à quoi j'étais destinée. Echapper au déterminisme, cela avait à voir avec le refus de la violence de la discipline.
ca donnait un drôle de mélange dans ma tête, qui aurait pu m'acculer à confusion, si je navais pas quelques solides garde-fous. Et d'abord, la conviction que toutes les théories, toutes les opinions, tous les soubresauts intellectuels se fracassaient contre la réalité. Aucune des théories si intelligentes du dix-neuvième siècle n'avait réussi à façonner le monde autant que la volonté d'un capitalisme triomphant - ça n'était pas les stériles terrils, (qu'on finirait bien par prendre pour des témoins religieux tels des pyramides), qui allaient me contredire. Pour remonter moins loin, pendant que je m'approchais, fascinée et démunie, du monde magique des idées, le moindre programmateur informatique préparait mon avenir - et j'ai moi-même participé, lors de petits boulots à la DDE où il s'agisait de comptabiliser le trafic routier, à l'encombrement du monde sensible auquel j'appartenais : il fallait doter la terre d'infrastructures routières aussi pratiques qu'arides - contre-vivantes : la palme, dans le genre, revenait sans doute aux parkings de supermarché.
Cette prise de conscience, cette révolte, a toujours sous-tendu mes prises de position. J'étais à la fois persuadée que seul l'individualisme issu de l'humanisme était supportable, en l'état, mais que cette indivudualisme me rendait paradoxalement si dépendante d'un univers collectif mortifère que c'en était pitié. J'ai écrit il y a quelque temps que Kukas avait eu une sacrée prescience, en assignant à l'homme du futur - foetus intergalactique - du film 2001 l'odyssée de l'Espace, un destin lié à un "monolithe noir" qui ressemble furieusement à un de nos portables. Nous ne le savions pas encore, mais tous nos soubresauts politiques ne faisaient pas le poids, devant la marche inexorable de ce que d'aucuns appelaient "progrès", et qui ressemblaient au fourmillement mortifère d'une termitière détruisant son propre écosystème.
Quoi qu'il en soit, si je relativisais les théories libertaires qui me séduisaient tant (et d'autant plus que, restées inexpérimentées, elles n'avaient pas eu le temps de prouver ou d'infirmer leurs vertus), je n'en conservais pas moins "mes trois A" : l'anarchie, l'altérité, l'altruisme.
L'altérité était sans doute la cheville ouvrière qui pouvait relier le féminisme à l'anarchie : contrairement aux fascisme d'extrême-droite, auquel il est parfois associé, le mouvement libertaire garde toujours, précieusement, le sentiment de l'existence et de la dignité de l'"autre". Ce qui sous-tend également, dans une perspective humaniste et universaliste parfaitement illustrée par un Condorcet, les combats féministes...
(la suite à plus tard...)
Je voulais écrire un texte sur le féminisme et l'écologie.
Le 27/01/2017
Je voulais écrire un texte sur l’écologie et le féminisme. Mais à peine avais-je tapé ces deux mots sur mon azerty que, (là, au choix, une métaphore :
- Telle une viennoiserie dans de l’earl grey,
- Tel le ballet récurrent et nostalgique des feuilles mortes venant recouvrir le sol de l’automne,
- Telles les bulles qui remontent à la surface quand vous pétez dans le bain, au risque de passer pour une grosse feignasse qui y passe des plombes.
Suivant vos goûts et votre personnalité, vous pouvez choisir l’une des options…), un souvenir s’est imposé, et je me suis retrouvée dans un garage non chauffé d’une rue montueuse, à Rouen, dans les années 70-80, assise sur une chaise bancale autour d’une planche posée sur des tréteaux, sous la lumière faible et clignotante d’une unique ampoule : dans le local de la fédération anarchiste locale, quoi (les connaisseurs auront reconnu, mais ce seront bien les seuls, car nous étions 6 ou 8 seulement).
"Eh bien, pourquoi n'écrirais-tu pas un article sur les rapports entre l'anarchie et le féminisme ?"
Je ne me souviens plus ni du nom, ni du son de la voix qui me posait la question. Mais je me revois l’entendre, incrédule et impressionnée.
C'étaient des années où les discussions politiques avaient lieu partout, tout le temps, et pendant des heures interminables. J'y participais parce que j'avais reçu, au lycée, de la part d'un prof trotskyste, une formation politique qui avait débouché, chez moi, sur la conviction qu'aucune dictature du prolétariat ne pourrait changer l'humanité. Seule l'anarchie, avec sa revendication fondamentale d'égalité, ses aspirations à un monde économique fondé sur l'autogestion et son rêve de fédéralisme fractal (c'est-à-dire reflété et répété de la cellule familiale à ce qui allait remplacer l'Etat) m'avait persuadée de "m'engager".
Et puis, confusément, je sentais déjà que j’étais « à part ». Il me semblait ressentir, par exemple, bien plus fortement qu’autrui, la violence de la discipline. Je n’acceptais que celle que je m’imposais, mais ne pouvais m’empêcher de renifler, (et re :
- comme une bête sauvage le fait avant de s’élancer hors de son abri
- comme le SDF pas persuadé du tout de sortir intact de l’hébergement nocturne prévu par les autorités
- comme l’humaniste au moment d’ouvrir le dernier Houellebecq)
les autres. Encore maintenant, j’ai toujours un sursaut devant les règlements intérieurs, par exemple. Même (et surtout ?) ceux que Clopin édicte au gré de ses préoccupations quotidiennes, comme la fermeture des portes des placards et des portes, l’entretien du congélateur ou l’interdiction de marcher dans le potager, bref.
Ce sursaut, légitime ou non, est sans doute une des causes de mon indissolubilité dans le collectif. Et même le groupuscule anar dont je parle aujourd’hui a été encore « trop » pour moi. Mais n’anticipons pas.
Très vite, je suis devenue la meilleure vendeuse du Monde Libertaire, surtout le samedi après-midi rue du Gros-Horloge : c'est-à-dire l'endroit de Rouen où, compte tenu de l'affluence, on pouvait vendre à peu près n'importe quoi à n'importe qui. Surtout quand on était une fille de 20 ans et qu'on possédait une voix conséquente, pour appeler le chaland !
Je le vendais, bien, mais je n'arrivais pas souvent à le lire en entier, ce canard libertaire : les articles (la majorité d'entre eux signés Maurice Joyeux, ce nom étant à mes yeux le signe que j'étais bien au bon endroit pour l'avenir) étaient touffus, hérissés de convictions, curieux mélanges d'anathèmes, de lyrisme sur fond de démonstrations et d'allusions historiques dont je ne possédais pas les clés ; je préférais de loin les revues mensuelles de "La Rue", qui étaient dévolues chaque mois à un thème, et qui, beaucoup plus pédagogiques, m'étaient du coup plus abordables.
N'empêche qu'être sollicitée pour écrire un article qui, potentiellement, pourrait peut-être paraître dans Le Monde Libertaire, c'était très très très intimidant.
J'avais déjà, à 20 ans, l'habitude d'être seule fille au milieu de mecs. Sans doute mon enfance, passée avec deux frères très peu distants de moi par l'âge (cela se comptait presque en mois pour le plus proche !), m'avait donné l'aisance nécessaire, le manque d'appréhension et l'habitude d'une certaine confrontation, que d'autres filles ne possédaient pas.
En tout cas, c'est une caractéristique de ma vie -encore maintenant : je suis très souvent seule fille au milieu de garçons, sans l'avoir jamais délibéré. Il a donc bien fallu que je m'y fasse.
Mais j'étais néanmoins fille - et nous étions fort peu nombreuses, à la fédé anar. C'est donc à cause, très certainement, d'une "discrimination positive" qu'on m'avait proposé ainsi de m'exprimer sur le sujet.
J'en fus incapable.
Oh, ce n'était pas d'écrire qui me tourmentait : les mots me connaissaient déjà. Mais le projet d'article que je rendis, quinze jours plus tard, fut un échec retentissant.
"Bien", dit le leader après avoir lu mes quatre petites feuilles, écrites largement. "Tu as parfaitement résumé les thèses féministes. Mais par contre, l'anarchie là-dedans, e tle rapport entre les deux, je ne le vois pas - du tout."
Je fus bien entendu mortifiée - mais j'acceptais la sentence. J'avais été incapable de trouver la moindre documentation (et internet n'existait pas, je le rappelle tout de même...) sur ce thème. Et ni les écrits sur Makno ou la CNT, ni les thèses phalanstériennes de Fourier, même critiquées par Proudhon, ne pouvaient guère me sauver. Voyons, imaginer un monde où, comme par magie, la sexualité s'arrangerait à merveille, sans violence et dans une égalité harmonieuse, (par exemple, l'amateur de sexe sur fond de souliers féminins trouvant une partenaire aimant précisément regarder un homme boire du champagne dans sa godasse - tous les deux "prenant leur pied" ainsi, wouarf...) m'était absolument impossible.
Nous étions dans les années où les réflexions féministes aboutissaient à la nécessité, non seulement d'un combat contre le machisme ambiant, mais encore d'une prise de conscience des mécanismes fondamentaux de l'objectivation de l'autre - et les quelques malheureux textes que j'avais pu parcourir pour mon article n'avaient effectivement rien "d'anarchistes", et tout de "féministes".
De toute façon, l'ambiguïté du combat féministe - après tout, n'était-il pas mené en priorité par des avocates, des intellectuelles, des bourgeoises, ce qui indiquait qu'il pouvait fort bien se limiter à du réformisme, à l'application de revendications égalitaristes, sans changer radicalement la nature humaine (et pourquoi être anar à 20 ans, si ce n'est pour changer radicalement l'être humain, bon dieu de merde ?) ne m'apparaissait pas encore clairement.
C'était la même ambiguïté qui entourait les combats pour l'homosexualité, d'ailleurs. Le paradoxe qui consistait à en arriver à revendiquer avec eux le droit au mariage (alors que, pour un libertaire, le mariage n'est ni plus ni moins qu'une sorte de contrat relevant d'une société étatisée, et pour une féministe, une déclinaison légalisée de la prostitution) ne me gênait pas trop, certes : je disais "d'abord, luttons pour qu'on arrête de leur casser la gueule. Après, nous verrons..."
Mais j'avais conscience aussi que je ne pouvais interroger franchement mes braves camarades libertaires en développant ces "points d'achoppement" - qui étaient pourtant les seuls intéressants dans l'histoire. Il faut dire qu'à l'époque, les militants anarchistes, mâles dans leur immense majorité, étaient aussi des "machos" de première. J'invite tous ceux qui ne me croient pas à écouter attentivement Léo Ferré - où à prêter l'oreille à l'une de ses premières phrases, sur cette vidéo . ("Ruteboeuf avait des problèmes d'argent et de femmes, ce qui est souvent la même chose", ben voyons.)
Je fus incapable, malgré les encouragements, d'étoffer mon article par la partie qui "manquait".
Mais cet échec, et aussi le fait d'entendre des réflexions, de la part de mes potes anars de l'époque, fleurant bon l’homophobie primaire firent que je quittai, quelques mois plus tard, la Fédé. J’entrai du même coup dans la nébuleuse féministe : les groupes femmes, le café « Adèle Blanc-Sec » du quartier Saint-Nicaise, les manifs et les discussions m’occupèrent longtemps…
Avant d’être interdite (comme par hasard) d’entrée dans un groupe femmes auquel je souhaitais adhérer. (encore une autre histoire !)
Mais ces différents échecs de mon engagement « militant » ne m’empêchaient pas, même s’ils étaient particulièrement durs à vivre, de m’emparer des thèses et des convictions qui m’étaient présentées.
Et c’est bien par le mouvement libertaire que je fus conduite à l’écologie : précisément dans un des numéros de cette revue mensuelle « la Rue », consacré à ce thème, et qui présentait la plupart des thèses écolos.
Il y avait d’ailleurs comme un lien ontologique entre l’écologie et l’anarchie : le refus de la société étatisée nécessaire à l’avènement du nucléaire. Certes, les écolos pouvaient « trimballer », plus que de raison, des contradictions et des errements qui n’allaient pas leur servir – encore moins quand il fut décidé qu’ils sortiraient de la sphère uniquement associative et qu’ils entameraient un combat politique, ce qui était et est toujours, à mon sens, largement hors de leur portée.
Mais les fondamentaux étaient là, et je les adoptais aussitôt.
N’allez pas croire que j’oublie, en vous racontant tout ça, mon sujet premier, à savoir l’écologie et le féminisme. Mais en retournant vers ce passé, il me semble aujourd’hui que le décalage (encore et toujours, soupir !) qui existe entre mon milieu désormais très fortement écolo et moi, provient de ces prémisses : à savoir que j’ai soutenu les thèses écologistes fondamentales par le biais de textes issus des cercles libertaires, que j’ai rencontré ces textes au moment où j’allais quitter ce milieu libertaire pour intégrer le mouvement féministe de l’époque, et qu’il y a donc eu, dès le départ, comme deux « registres » bien différenciés dans ma pensée : un plan où il s’agissait de penser des rapports économiques et sociaux radicalement différents, sous peine de naufrage environnemental, et un autre où il s’agissait de faire l’apprentissage de la libération de la femme, comme on disait à l’époque – mais en remisant pour de bon le moindre robot Moulinex, évidemment.
Je n'ai pris conscience ces différences avec ceux qui m'entourent désormais que lentement - et encore aujourd'hui, je pense qu'il ne serait pas négatif que j'éclaircisse, autant que je le peux, cet écheveau qui s'est noué, pour moi, dès mes vingt ans...
(la suite à plus tard).
Le 23/01/2017
VU sur Arte l'enquête "picturale" sur un tableau attribué (avec quelques éléments sérieux de vraisemblance) à Léonard de Vinci :

Comme d'habitude, le souci de monter le documentaire en "enquête policière" conduit à quelques "tics" assez énervants : la répétition, à intervalles réguliers, des mêmes phrases( "il faut désormais que l'acheteur apporte la preuve irréfutable" "l'expert doit désormais prouver", etc. Mais il semble qu'aucune émission ne puisse, désormais, à l'instar de la publicité, faire l'économie de la répétition : soupir.) , la recherche de "suspens", avec passage tout aussi obligé sur le "plagiaire" qui va "montrer comment les faussaires font" (mais qui n'en est pas un, hein, soyons clairs ! Wouarf....) , et surtout l'enjeu : une toile achetée 22 mille euros qui se retrouve "trésor inestimable" (expression dite à plusieurs reprises) mais dont on nous donne cependant l'estimation (des millions de dollars).
Bon, je reconnais que le tableau est beau, la recherche fascinante : vérifier la datation du velin, reconstituer la technique de peinture, expliquer pourquoi le tableau ne fut jamais accroché ni même mentionné, retrouver le modèle et son histoire, comprendre que le tableau était en fait une page d'un livre retrouvé en Pologne, faire coïncider l'identité du modèle, sa place à la cour des Sforza, la prèsence du peintre sous l'autorité de son commaditaire, père naturel de la princesse, déterminer que le tableau a été peint par un gaucher et retrouver les trous de la reliure, correspondant exactement à la feuille découpée, dérobée du livre 'd'origine : quelle jolie histoire, n'est-ce pas ?
Le dernier mot du documentaire souligne ce qui, aux yeux du réalisateur, est donc le plus important : la valeur monétaire de la toile -dernière offre refusée : 80 millions de dollars. On sent le frisson qui parcourt l'échine...
Mais pour moi, c'est autre chose que le "prix" de l'oeuvre qui m'a fait frissonner : une experte s'extasie sur le dessin de la jeune fille - la dimension de son nez démonre qu'elle est à ce stade intermédiaire entre l'enfant et l'adulte, par exemple, et un faussaire même génial aurait-il pu, comme Vinci, saisir à ce point la vérité du modèle ?
Oui, une femme-enfant est donc représentée là... J'écoute : c'est une fille illégitime de Sforza, une jeune "Bianca" de treize ans. Et le portrait a été effectué pour son mariage...
Son mariage.
Sûrment rien à redire, au quinzième-seizième siècle, au mariage d'une fille de treize ans...
Et une autre phrase, comme ça, au détour d'un plan :
"morte trois mois après ce mariage, vraisemblablement des suites d'une grossesse".
D'un seul coup, les millions de dollars, la "chance" du connaisseur finaud qui a acheté l'oeuvre, le lent travail des experts, la mobilisation autour du portrait, la richesse de la tenue de la princesse, la beauté des cadeaux reçus pour son mariage, dont ce "livre" enluminé et s'ouvrant par son portrait, tout ce luxe, passé et présent, tout ce monde de l'art et de l'argent, tout pâlit à mes yeux...
Chef d'oeuvre de Léonard de Vinci en majesté... Tous ceux qui regardent ton portrait ne voient que lui, que Vinci, le Maître. C'est pour lui qu'on s'extasie, pas pour toi, petite fille mariée et morte trois mois après, car forcée bien trop jeune, comme j'ai vu, parfois, chez les chattes : l'une d'elles, qui n'avait pas fini de grandir, et prise trop tôt, mourant sous un ventre ballonné qui excédait ses forces...
Je n'arriverai pas, sous les "bravos" des spectateurs, les sourires gourmands des connaisseurs et les billets de banque volentant autour de la Trouvaille, à oublier ton sort : et derrière ton fin profil, c'est la brutalité et le machisme de ton temps qui pèsent sur l'ombre de la main de Léonard, dessinant ton front, ton menton, et la belle natte tressée qui pend sur ton dos, droit comme celui d'une écolière, menu comme celui d'un enfant, Léonrad dessinant ce qui fut une "Belle Princesse", à jamais sacrifiée.
Le 21/01/2017
Pour des raisons - dont vous ne saurez rien, je dois derechef, après des moments d'inactivité qui se sont étalés sur quelques années, consacrer 35 heures hebdomadaires à un travail salarié, morne et alimentaire, alors même que je sens tous les jours l'usure de mon corps - et que je dois désormais passer au contrôle technique, comme les voitures, à intervalles réguliers. Ceci n'est pas sans rapport avec mon humeur morose, causée également, cette humeur, par le désastre du monde qui m'entoure, certes. Mais si j'avais 20 ans, je supporterais sans doute mieux l'évolution catastrophique de mes contemporains.
En tout cas, mes contraintes professionnelles ont ceci de bon que je retrouve le goût du samedi matin, que j'avais quelque peu perdu.
Il faut travailler toute la semaine pour bien apprécier le samedi matin. Le réveil tardif, la conscience bienheureuse que non, on n'a pas à se lever, le tapotage de l'oreiller avant d'y replacer la tête de trois quarts, et l'épiage, par la fenêtre de la chambre, de la lumière du soleil qui monte... C'est encore meilleur quand il fait très froid dehors, et qu'un chat vient rontonner dans vos bras, histoire de vous raconter le plaisir qu'il a à vous voir...
Du coup, je retrouve mes vieilles marques, et notamment les moments solitaires, une fois descendue dans la cuisine, où je fais chauffer de l'eau, m'occupe vaguement de petites corvées ménagères, prépare la théière, me verse de l'earl Grey, vais dehors me rafraîchir en déposant de la margarine dans la mangeoire aux oiseaux, traîne le rocking chair dans la cuisine, face à la fenêtre, pour pouvoir mater les passereaux qui viennent s'y nourrir, et ouvre France CUl. (Clopin, lui, le matin, ne supporte pas le bruit de la radio. C'est donc un plaisir solitaire et donc, dirait Marcel Proust, impie et coupable, que de m'adonner à l'écoute de Répliques, d'Alain Finkielkraut - que j'honnis par ailleurs, bien entendu.)
Ce matin, pendant que les passereaux s'en donnaient à coeur joie, le plaisir était précisément là, car l'invité était Hector Obalk, dont je suis "friande", dirais-je. IL y a six ou sept ans, j'avais même plagié Brassens en me décernant le titre de "la fan d'Hector". Cela faisait très longtemps que je ne l'avais pas entendu (depuis qu'on ne le voit plus à la télé sur Arte, en fait), et c'était un vrai plaisir d'entendre sa voix - qui ressemble pour moi au pépiage de ces jolis oiseaux qui viennent, légers et graciles, se nourrir à mes frais.
Si je me sens en "intimité" intellectuelle avec Obalk, outre le fait qu'il m'apprend tant de choses que j'ignore car c'est un authentique érudit, c'est à cause, je crois, de l'arrière-plan jubilatoire qui l'entoure. Pour son dernier ouvrage sur la Sixtine, il est monté sur un échafaudage, du type de celui que Michel-Ange a emprunté. Finkielkraut était encore ému de l'exploit (pensez ! Monter sur un échafaudage ! ) et je reconnaissais tellement "mon" Obalk dans l'anecdote que je m'en balançais un peu plus vite dans mon rocking-chair -au risque d'effrayer,, au-dehors, les mésanges charbonnières, toujours nerveuses quand elles sont trop proches de la maison.
Ca me faisait tellement de bien, l'enthousiasme juvénile, volubile et jubilatoire d'Obalk, en ce triste surlendemain d'investiture américaine du Roi des Cons, que mon humble cuisine devenait pavée de toutes les couleurs de la Renaissance. Certes, les hypothèses iconoclastes d'Obalk sur Michel-Ange doivent être sujettes à caution, dans les cercles 'autorisés". Moi, je m'accorde à les trouver originales, surprenantes et surtout éclairantes.
Ainsi, pour lui, l'illustrissime scène où Dieu, sur son nuage, effleure sans les toucher les doigts d'Adam : scène donnée comme "clé" de l'Humanisme de la Renaissance, homme et dieu sur le même plan, se regardant en miroir et si semblables qu'on devine tout de suite, comme dans un mythe grec, que le fils va bien finir par zigouiller son papa.
Obalk la voit tout autrement, cette scène si célèbre qu'on ne la regarde plus que détournée vingt mille fois par la publicité : notre vision moderne nous empêcherait de percevoir la perspective voulue par Michel-Ange, la scène devant se lire comme un énorme dieu, très loin, que des yeux du 16è siècle percevaient parfaitement comme relevant d'un effet d'optique perdu pour nos regards contemporains...
J'adore ça, ce genre d'hyptohèses, quand c'est Obalk qui les développe. Parce que ce type est d'une ingéniosité qui repose sur une sorte d'humilité sincère, dans laquelle je me reconnais. Pas le genre à affirmer une théorie un peu aventureuse, à l'asséner, puis à se retirer dans le silence, Obalk. Non : il commence par s'excuser, presque, d'avoir de telles idées, semble cligner un peu de l'oeil, et puis, avec le même plaisir que le prestidigateur sort un joli lapin de son chapeau, vous donne, un peu pataud, le résultat de ses cogitations.
Ca m'a fait beaucoup de bien, parce que je suis un peu frustrée en ce moments, à cause de débats littéraires commencés ailleurs, et qui ont tourné court. Du coup; entendre un type de la stature du critique d'art avoir une telle modestie dans une hypothèse qui, sous ses airs fantaisistes, doit puiser ses racines dans une érudition réelle (je suis sûre que son bouquin sur la Sixtine doit être particulèrement dense !), c'est comme partager -enfin- sur un pied d'égalité, une jolie conversation...
Et c'est donc fort plaisant, pour une fan d'Hector !!!
Une Polémique Marcel (différente, donc, de la Polémique Victor !)
Le 18/01/2017
ais
Alors voilà : je fréquente un blog dédié à Marcel Proust, plus précisément à la Recherche du Temps Perdu, blog qui est sous-titré "voyages extraordinaires dans la Recherche" et qui est tenu par un certain "fou de Proust".
Une sorte de discussion s'y est engagée entre un internaute "Jean Adloff" et moi-même, à propos... de deux adjectifs employés par Proust dans une des plus célèbres scènes du premier tome de la Recherche : "du côté de chez Swann", dans la partie "Combray".
Je me rends bien compte, allez...
Un débat pour deux adjectifs... Et où je m'engage, moi qui n'ai aucun titre pour ce faire, alors que des litres et des litres et des litres d'encres universitaires ont été répandues et n'ont même pas encore eu le temps de sécher, qu'on élucubre là autour depuis des lustres, et que, s'il y a UN livre qui ouvre légitimement à toutes sortes d'interprétations, c'est bien la Recherche.
Alors, pourquoi ne pas admettre bien tranquillement l'opinion de Jean Adloff, et vouloir "batailler" (avec le sourire quand même, hein !) là autour ? Je me mets en danger, avant tout d'être renvoyée dans mes foyers pour cause d'impertinence et d'illégitimité, et après tout pour un résultat couru d'avance : Jean Adloff est particulièrement convaincu d'avoir raison, et il semble qu'il ne soit pas le seul de son opinion, sur ces deux fameux adjectifs.
D'autant que la lecture induit cette liberté d'interprétation, puisque chaque lecteur introduit dans le texte qu'il aborde une part de lui-même...
C'est peut-être justement cela. De la même manière qu'un Onfray chaud bouillant, s'appuyant sur "le livre noir de la psychanalyse", entreprend de déboulonner la statue de Freud, de la même manière j'ai envie de défendre "ma" lecture de Proust, fondée sur le respect du texte littéral et et quelques considérations sociologiques générales, notamment sur les clichés entourant la question de l'homosexualité.
Si le débat pouvait s'ouvrir, j'en serais enchantée...
En attendant, voici les deux adjectifs incriminés : "impie" et "secret",
et voilà le passage en question. Un des plus célèbres, à juste titre, dans la richesse psychologique du tout est superbe :
"Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : « Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi ? » maman lui répondit : « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable ; j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin, d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux : je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas ici. » Mais je connaissais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle me dit en riant : « Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres. »
Bon, voilà, nous y sommes.
Alors, thèse de Jean Adloff. Le "geste de la main impie et secrète" serait une masturbation du jeune Narrateur, masturbation qui serait un secret si lourd à porter qu'il en expliquerait toute la Recherche, construite à partir de ce geste "primitif" (comme la "scène primitive" de Freud, qui prétend que chaque enfant assiste aux ébats sexuels de ses parents et éprouve du même coup le complexe d'Oedipe, désir sexuel de la mère et envie de meurtre du père).
Ma thèse : le "geste de la main impie et secrète" serait une métaphore non d'un acte masturbatoire commis pendant la scène racontée, mais simplement du chagrin que l'enfant, dans sa victoire à la Pyrrhus, cause à sa mère, elle-même prise dans un conflit de loyauté.
Les arguments pour ma thèse sont les suivants :
(suite à plus tard).
38,5 degrés de critique littéraire (suite)
Le 06/01/2017
Allongée dans le lit maternel, la maison enfin vide autour de moi et les genoux relevés portant tous les livres que je voulais, je bénéficiais apparemment du calme préconisé immuablement par le médecin : mais ce calme concret dissimulait une telle intensité d'émotion et de pensées, au fur et à mesure que je tournais les pages, qu'une seule héroïne littéraire peut rendre compte de ce tumulte : la petite Jane Eyre, derrière son rideau. Une frangine, sans aucun doute.
Tout m'était bon, certes, mais déjà je trouvais plus de matière dans Victor Hugo que dans Enyd Blyton. Moi aussi, comme la soeur d'Alice, je commençais à préférer les livres "où il n'y avait pas d'images" et parfois, quand les passages trop difficiles (mais il y en avait de moins en moins) me faisaient obstacle, je ne cherchais pas d'explications à l'extérieur, mais reprenais mon élan, reculais d'une page ou deux, et arrivais généralement, contexte aidant, à emporter l'explication.
Je pense que c'est vers 8 ou 9 ans qu'à l'occasion d'une grippe, j'ai commencé sérieusement à vouloir savoir "comment c'était fait". Comment de simples mots pouvaient aboutir à de tels ravages, de tels emportements : pourquoi n'étais-je déjà plus libre de suspendre ma lecture, s'il s'agissait de savoir si Claude Gueux allait mourir, la petite Fadette être aimée de Landry ou Raskolnikov être démasqué. Plus tard, ma rage de lecture me fit craindre d'être atteinte de bovarysme - mais je savais déjà trier, laisser tomber les stupidités type Guy des Cars.
Je crois que c'était la fièvre qui m'aidait à opérer ce tri, ce classement, cet embryon de "critique littéraire". La fièvre est une formidable alliée pour affiner son goût et son analyse (même si, découvrant avec ravissement la grammaire à l'école, je compris très tôt que savoir agencer des briques n'a rien à voir avec la beauté d'un mur, sinon, bien entendu, que cet agencement est l'art même de le faire tenir debout), parce qu'elle correspond, chez le lecteur, à la poussée créatrice de l'écrivain.
La limite était très claire : 38,5 °; Au-delà, la chambre commençait à tourner, mes yeux se brouillaient, ma tête retombait sur l'oreiller : je ne pouvais plus lire. Mais mes plus belles appréhensions de ce qu'était un texte se situaient juste un peu en-deça. Je dirais que 38,3 ° est une excellente température pour comprendre comment Hugo, après un long passage explicatif, concentre son propos en une phrase balancée entre paradoxe, oxymore et brillante formule : adjectif plus image contre oxymore plus image, par exemple.
Les textes hors de ma portée étaient ceux écrits sous une fièvre plus intense encore. Il me fallut même être adulte, et apprendre ce qu'était l'ivresse alcoolique pour pouvoir "situer" des textes comme ceux de Joyce, ou certains Céline. Mais enfin, Hugo, Dickens ou Balzac étaient déjà passablement enfiévrés comme ça !
Toute empirique, naïve et peu crédible que puisse paraître cette méthode de "critique littéraire," elle m'est toujours cependant apparue fiable, enfin, plus fiable que ce que j'ai eu le loisir de découvrir ici ou là. Je me souviens ainsi d'un "exercice", appelons ça comme ça, d'un de ces structuralistes (je ne me souviens plus de son nom, mais disons qu'il avait fleuri dans le parterre semé par Barthes) des années 70/80. Il s'agissait du Rouge et Noir, et l'auteur avançait sans trembler que le livre avait été écrit par Stendhal suivant les mêmes règles qu'un jeu de cartes. A preuve, les quatres Dames étaient distribuées. Evidemment, les Dames de coeur et de pique étaient respectivement Madame de Rênal et Mathilde de la Mole , mais la belle Amanda était la reine de trèfle, et Madame de Fervaques, de carreau. Le tout argumenté, bien voyons. C'était drôle, intelligent, bien construit... et totalement absurde. Qui pourrait sérieusement croire que le Rouge et le Nor a été élaboré mentalement par un Stendhal pendant qu'il jouait à la belote ?
(par contre, le soupçon que l'essai structuraliste en question ait été écrit par un étudiant venant de passer une soirée arrosée à jouer au tarot est lui, beaucoup plus fondé, à mon sens...)
Quand on sait ce que le structuralisme a causé de dégâts à l'enseignement du français, on peut avoir de l'indulgence pour la méthode parfaitement empirique avec laquelle j'ai bricolé mes propres critiques littéraires. Et l'on peut me comprendre, je pense : déchiffrer un livre en étant soignée, (c'est-à-dire ce qui ressemble le plus à être aimée), n'est-ce pas la condition sine qua non pour comprendre le pouvoir de la littérature sur l'âme humaine ? D'autant que, notamment ici, je mesure et restreins bien évidemment ce pouvoir aux limites thermographiques des fièvres d'une fillette pourvue d'un rhume carabiné...
(et hier, j'ai atteint 38,6°).
38,5 degrés de critique littéraire
Le 06/01/2017
Je crois bien que ce sont les maladies que j'ai préférées, dans mon enfance. Je crains que les enfants uniques, régnant sans partage sur l'attention que leur mère peut leur porter, ne puissent me comprendre. Mais pour moi, dans ma famille nombreuse, être malade était une bénédiction. En tout cas, moi qui étais une fillette des plus pleurnicheuses, "jamais contente" et de l'avis de tous une source de problèmes, j'étais une petite malade aussi idéale (sans la fin tragique) qu'un petit prince d'Oscar Wilde.
D'abord, je n'allais pas à l'école. Mais ce mot "école" ne rend pas compte du soulagement que j'éprouvais, et peut tromper ; car ce n'était pas "l"école" qui étati un problème : dès mon arrivée dans la classe, je me sentais généralement bien, occupée, intéressée. Ce qui me chagrinait d'ordinaire, et à quoi je coupais quand je restais à la maison, c'était la crainte d'être soit en retard, soit en avance ; c'était le "sas" entre la maison et l'école qui me préoccupait chaque jour. Si j'étais malade, eh bien, la question ne se posait plus.
De plus, ma mère, qui n'était ni câline ni encline à donner aux enfants de trop bons sentiments d'eux-mêmes (mais elle compensait ce trait de caractère par une loyauté et une vaillance jamais démentie), baissait un peu la garde, en cas de maladie. Elle promettait des récompenses, en échange du courage à supporter l'épreuve de l'absorption des médicaments. Et puis, quand on était malade, on était ainsi seul avec elle, pendant l'absence scolaire des autres enfants. Je crois bien, ma parole, que je me serais incoulée moi-même l'angine ou la rougeole, pour obtenir ce fabuleux résultat.
D'autant que, malade, j'avais le droit d'être dans la chambre et le lit parental, pendant la journée. Ca, c'était le mieux. Le lit m'apparaissait aussi vaste que l'océan, et si la fièvre me faisait chavirer, l'illusion était alors parfaite.
Quant aux douleurs des maladies enfantines, eh bien, j'ai eu la chance d'être enfant quand les médecins, dits "de famille", se déplaçaient encore chez leurs patients. Quel qu'ait été l'état de ma gorge, il me suffisait d'entendre le pas lent et pesant du médecin grimpant l'escalier du perron pour commencer à moins souffrir. Car si ce pas était souvent fatigué, il était aussi déterminé et bienveillant. Je me rends compte, avec la distance, que le médecin était aussi le seul homme adulte de mon entourage qui prenait le soin de m'interroger, d'écouter mes réponses. J'adorais sa venue, j'adorais tout le petit cérémonial des visites, la cuiller à soupe que ma mère allait chercher dans le tiroir de la cuisine pour que le docteur m'ausculte la gorge, la discussion dans le couloir entre le médecin et ma mère, l'oracle qui tombait : "elle en a pour quatre jours... ", jusqu'aux paroles redondantes qui tombaient à chaque visite : "mais cette petite est bien trop nerveuse, le calme lui fera du bien".
Je pense aujourd'hui que ces visites à domicile avaient, outre la vertu de simplifier la vie d'une femme comme ma mère, accablée d'enfants et sans moyens de transport, l'avantage de permettre au médecin d'entrer dans la vie même de ses patients. De voir l'intérieur des maisons, d'estimer non seulement l'évolution des angines mais aussi le degré de fatigue des mères et le niveau du ménage, de jeter mine de rien un coup d'oeil à la cuisine ou de poser la main sur les radiateurs, histoire de voir si le chauffage marchait, de suivre les évolutions, aussi. Je me souviens de discussions entre ma mère et le médecin sur la télévision (une des premières de tout le quartier), et de l'usage que l'on en faisait.. .
Peut-être que les médecins généralistes d'aujourd'hui, qui passent les quinze premières minutes de la consultation l'oeil rivé sur l'écran de l'ordinateur, à vérifier votre dissier tout en vous écoutant sans plus même regarder votre visage, sont plus renseignés ainsi que leurs confrères d'antan sur l'état réel de leur patient. Mais j'en doute.
Il n'y a pas eu une seule maladie de mon enfance qui n'ait été pour moi la source d'un contentement suprême : pouvoir lire jusqu'à plus soif. Je ne peux décrire le plaisir que je ressentais, accoudée aux oreillers du grand lit, les genoux relevés, la porte entrouv'erte sur le couloir et les allées et venues de ma mère dans la maison perceptibles et rassurantes, le chat en boule au bord du lit, et le livre grand ouvert. Ma parole : je crois bien que je pouvais lire toute la journée sans en être fatiguée, au contraire...
Et tout enfant, c'est également pendant ces périodes de maladie et d'intense lecture, très tôt donc, qu'une des questions qui allaient, par la suite et sans prétention de ma part, se poser constamment dans ma vie, a pour la première fois surgi : à savoir "Comment c'était fait ? Comment cela fonctionnait-il ?"
(la suite à demain)
Le 31/12/2016
Si je m 'accorde une qualité, c'est bien celle de lectrice : mais cela ne signifie rien, hélas, sur l'art d"écrire : car mes lectures faisaient partie d'un temps qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et ce qu'utilisaient les écrivains n'est plus "valable" (quel vilain mot), tel le ticket du métro, pardon, du RER, au-delà d'une certaine limite.
l'art décrit, l'art d 'écrit, l'art des cris dornavant , est, à mon sens, de plus plus en difficile à utiliser, si le but que l'on recherche est celui de décrire ce moinde, et sa propre posture;
Et ce, parce que la littérature avait toujours fait bon ménage avec la nature, dans une relation disons "essentielle", et que ce n'est plus le cas : le petit Marcel embrassant en pleurant ses aubépines était tout entier issu d'un temps littéraire où les émotions humaines étaient peintes avec le matériau du monde sensible.
En un mot, il suffisait de parler du rouge-gorge sautillant sur l'appui de la fenêtre et nourri par une jeune fille blonde aux cheveux tressés pour faire naître, tour à tour, l'amour mélancolique pour les jeunes recluses, le coeur bondissant sous l'ennui quotidien, et le feu sous la glace si cher aux blondes hitckockiennes et à Catherine Deneuve.
Je sais parfaitement (et les jeunes gens, nos grands fils et leurs compagnes, qui hantent désormais Beaubec, aussi rapides, vifs et intermittents que les hirondelles revenues nicher sous la grange tous les printemps, m'en persuadent un peu plus à chacun de leurs haltes passagères) que la "nature", le "monde sensible", le registre des pierres, des plantes, de l'eau, du feu, de l'animal aussi, les éléments quoi, (de moins en moins "premiers") ne sont plus "pertinents" pour exprimer ce que mes jeunes contemporains vivent, et comment ils perçoivent le monde qu'ils partagent et qui les nourrit.
IL faudrait avoir vingt ans, peut-être, et bien du talent sans doute, pour comprendre et retraduire ces nouvelles (et pour moi, mystérieuses) manières d'être au monde : arriver , en décrivant comment un pouce glisse sur la matière transparente, dure et monolithique d'un écran tactile, arriver à faire sentir l'effroi d'un appel amoureux, ou au contraire la désinvolture d'un égoïsme, ou l'angoisse d'un désarroi sans nom : mais je suis bien trop vieille pour comprendre et partager cela.
Oh, ma génération a bien pressenti les choses, pourtant : le parallélépipède noir et glacé de "2001, l'odyssée de l'espace" préfigurait assez bien, à mon sens, ce qui nous arrive. Et c'est un défi formidable qui attend aujourd'hui celui qui voudrait se servir des mots pour parler de soi et des autres : par exemple, la tentation d'un suicide pourrait, devrait sans doute, être illustrée par une panne de téléphone portable, allez savoir...
J'éprouve donc une ormidable incapacité à sentir le monde actuel comme descriptible, saisissable, à portée de mots. Mais c'est cette incapacité même qui m'aide à vivre aux champs, alors que c'est une existence dure et solitaire...
Car ici, (et contrairement, donc, j'insiste, à ce que vivent l'immense majorité de mes contemporains, de plus en plus éloignés du monde sensible et donc de moins en moins aptes à en profiter pour l'humaniser de mots l'usage de la métaphore comme médium entre le sentiment éprouvé et le monde réel est aussi aisé, apaisant, évident que le geste de boire un verre d'eau pour étancher sa soif.
(etsi je connais un peu mieux maintenant le vocabulaire de la ruralité - alors que nos jeunes gens sont bien incapables de distinguer un rouge-gorge d'un chardonneret, par exemple, je ne sais pas même simplement nommer la moitié des objets qu'ils manipulent tous les jours, d'un autre côté).
Le givre, qui s'est installé deuis hier, un peu partout, après un vilain brouillard dense, en est un parfait exemple. La conscience du mouvement de toute chose est d'habitude comme cachée, imperceptible. Mais la gaine étincelante, de ce blanc inflexible du froid, qui enveloppe chaque objet "du dehors" produit le même effet qu'un cliché pris sur le vif : les branches comme entravées par leur élan, et ployant sous le poids de glace, révèlent chaque arbre à lui-même : comment ne pas se servir de ce qui est fourni, ici, à portée de regard, pour exhaler le sentiment si humain, en ce 31 décembre, de nostalgie du temps qui passe et d'appréhension de l'avenir ?
Nous sommes tous (et j'entends ici les occidentaux), aussi "révélés" par notre époque que la géométrie et le mouvement des choses sensibles le sont par le givre. Et sans doute n'est-ce pas un hasard si ce mot sert, en qualificatif, pour la désignation d'une sorte de folie.

Le 26/12/2016
Tojours le coeur gros pendant cette période. L'impression habituelle d'être en demande de reconnaissance, avivée par les efforts de sociabilité à faire , et si jamais l'on oublie de me dire "merci", je me sens inévitablement réduite au pentagone table-frigo-évier-four-machine à laver la vaisselle - c'est bien évidemment paradoxal, car je ne suis obligée à rien, ce que l'on me fait parfois savoir avec un ton disons acerbe.
Je ne peux pas m'empêcher à la fois de donner raison à l'argument -puisqu'effectivement, je ne suis obligée à rien, (et surtout pas à être là n'est-ce pas), et en même temps de me dire que le "merci" serait peu de chose, et qu'il pourrait même venir de coeur, allez savoir...
c'est la dépression des fêtes : une sorte de période où je pourrais, je m'en rends compte avec effroi, entamer moi aussi le dialogue de la femme rompue...
Mais je ne suis pas, ne veux pas être rompue. S'il le faut, je plierais aussi bien que le roseau ; ce n'est pas le vent qui manque.
Le 22/12/2016
Bien entendu, le pire est qu'on s'y habitue. Non, le terme "habitude" n'est pas le bon : disons que l'usure émousse notre empathie - ma première pensée, après Berlin, n'a pas volé vers les victimes, mais a été "à qui le tour maintenant ?", tant nous avons finalement accepté que la question ne soit plus "pourquoi ?" mais "où et quand ?".
Après Charlie, je n'avais pas eu de "première pensée" : juste une horreur qui m'avait prise à la gorge, bien enfoncée, et dont j'ai goûté si journellement l'acidité qu'elle est désormais incorporée à la texture de ma vie quotidienne.
L'impression, aussi, d'avoir à transmettre un monde bâclé. Je suis d'une génération utopiste, secouant gaiement les interdits d'antan, qui était prête à aller danser sur des décombres de mondes anciens . Et voici tout ce que ma génération a su transmettre : uen planète à la dérive, une fin de civilisation rougeoyante, et toutes les idées que je combattais devenues prépondérantes.
La nature, avec son immoralisme et ses lois fondamentales, ne bâcle pas, elle. Comment, pourquoi l'être humain se sent-il affranchi de ces contraintes-là, qui sont sa vie même ? Eh bien, la nature se fout particulièrement de cette derières question, et de nos pitoyables tentatives de réponse.
Et cette absence d'intérêt est peut-être la seule chose réconfortante à laquelle se raccrocher : au moins, cette indifférence est l'inverse de la damnation (que nous avons pourtant si abondamment méritée).
Le 20/12/2016
Qu'est-ce qui évolue (un peu) dans les dessins animés proposés à la télé pendant la période de Noël ? Les techniques d'animation, bien sûr, toujours plus ébouriffantes, le rythme de l'histoire, car l'explicite cède la place à un implicite qui permet d'aller vite, et... La vision de la femme chez Disney.
Ben oui, j'ai regardé la Reine des Neiges hier au soir, et j'étais assez contente, même si pas totalement, de quelques avancées darwiniennes dans la description de(s) héroïne(s).
D'abord, et merci qui ?, il semble qu'on ait enfin échappé au ménage obligé comme illustration des vertus féminines. Cendrillon et Blanche-Neige ont cessé d'être à genoux à passer la wassingue, ce qui est ma foi une bonne chose. Anna, elle, commande son cheval, grimpe dessus et s'en va fièrement à l'aventure retrouver sa soeur, en laissant la morne intendance du royaume à son fiancé.
Ensuite, les princes charmants ne sont plus ce qu'ils étaient (re-ouf), et surtout les héroïnes ont le droit de se planter, et de ne pas commencer par le bon. Symboliquement, ça en met un sacré coup au mythe de la virginité cette histoire, si le prince charmant du début n'est plus le même que celui de la fin...
Enfin, les princesses ont désormais le droit d'avoir des parcours initiatiques aussi exaltants que leurs frères. Je m'explique : avant, la princesse devait en chier notablement pour y arriver, toujours dans la douleur (se faire battre par des orties la nuit, devoir nettoyer l'auge aux cochons avec une peau de bête, se faire dévorer par le loup, etc.) : fallait que t'en chies un max, quoi.
Ici, la douleur est toujours présente (la reine est infoutue d'avoir uen copine) mais elle est compensée par l'attribution de pouvoirs magiques somptueux. Ahahah. Le destin ne passerait donc plus par l'acceptation de la soumission, mais on pourrait préférer une solitude créatrice, voire, attendez attendez attendez, la jouissance du POUVOIR ?
Bon, évidemment, ce n'est pas aussi simple. Arrivée à peine possession de ses pouvoirs, voici notre reine qui se transforme en une sorte de pétasse sexy qui ondule vers le spectateur, ce qui pourrait être à la limite intéressant si c'était moins stéréotypé dans le genre représentation de la sexualité féminine, soupir, mais de toute façon, la scène est brutalement interrompue par une porte qui claque en se refermant.
y'a encore du boulot...
M'enfin je trouve que les petites filles ont quand même à portée de la main uen représentation d'elles-mêmes bien plus riche que celle auquelle ma génération a eu droit. Elles n'attendent plus le Prince qui, un jour viendra. Elles sont, même si elles en chient pour ça, "libérées, délivrées"....
(par contre, nous, on en prend pour "la Reine des Neiges" pour quelques années. Avant, c'était "Les Choristes"... c'est quand même dingue, le mauvais goût musical qui semble nécessaire pour les films pour enfants...)
Le 18/12/2016
NOEL 197…
Michel C. était le garçon le plus recherché du lycée. A cela, deux raisons : ses cheveux longs, épais, bouclés, qui dansaient sur ses épaules au moindre mouvement et encadraient une tête d’’ange aussi blond que celui de la flagellation du Christ de Fra Angelico, et sa chambre en ville, luxe inouï qui n’était pourtant dû qu’aux exclusions successives des internats de ses précédents établissements. Il passait en effet son temps à faire tourner la tête des filles : il était charmant. Un jour, il avait embrassé par derrière la prof de maths dans le cou : il l’avait confondue avec une de ses copines.
Il avait tant de succès qu’il était charmant avec moi aussi, qui n’était pourtant qu’une terne camarade de classe : et ce fut ainsi que cela arriva.
Il s’agissait de la fête de Noël du lycée. Il y tiendrait un rôle de tout premier plan, car il avait été sollicité par la prof de français pour jouer des scènes d’une pièce de Ionesco, « Rhinocéros » : il était fabuleux, et je l’écoutais avec tant d’attention que, prenant soudain conscience qu’il me racontait tout cela à moi, qui n’avait évidemment aucune chance d’être sollicitée pour quoi que ce soit, il me proposa, sous le coup de la pitié et de l’inspiration, de participer également au spectacle.
Evidemment, il n’y avait plus de place pour la pièce de théâtre : tous les rôles avaient été distribués. Mais peut-être pourrais-je intervenir avant, en lever de rideau en quelque sorte ? Voyons, je devais bien avoir un talent caché : n’y avait-il rien que je sache faire, vraiment ?
Si, répondis-je. Je connaissais un poème par cœur.
Un poème ? Oui, cela pourrait peut-être faire l’affaire, il allait en parler à la prof (qui, visiblement, ne savait rien lui refuser). Et de quel poème s’agissait-il ?
Je pris une profonde inspiration, le regardai droit dans les yeux : « Il n’y a plus rien », de Léo Ferré.
Rien que ça.
Léo Ferré a dû en effet écrire le plus touffu et surtout le plus long poème de sa carrière pour déclarer « qu’il n’y avait plus rien ». Non seulement le nombre de mots pour le dire est considérable, mais encore le tout, sur fond de Rejet Absolu et Défintif de la Société, est panaché d’anathèmes, de déclarations emphatiques, et d’amères considérations sur l’Ingratitude Humaine.
Cela correspondait tout-à-fait à la jeune fille de 17 ans que j’étais, bien entendu.
Mais mémoriser ce monstrueux texte était un exploit en soi, et je savais que je pouvais le faire : j’avais le temps nécessaire pour cela, n’est-ce pas, et pouvais y consacrer toutes mes soirées…
Et c’est ainsi que par un soir de décembre de l’année 197…, l’élève la plus mal dans sa peau (car si certaines jeunes filles étaient en fleurs, j’étais plutôt en boutons…) , la plus encombrée d’elle-même, la plus mal fagotée de tout l’établissement (je portais un chandail avachi, dans les tons roux, boutonné sur le devant et aux antipodes des modes « indiennes » de ce temps-là) se présenta debout, seule sur scène, devant tout ce que le lycée comptait de personnes influentes, assises en rangs serrés.
Le proviseur et les professeurs les plus importants, bien sûr. Mais aussi les représentants des associations de parents d’élèves (comme ma propre mère, qui était la Présidente de l’association catholique et de droite), les grands élèves de Terminale, qui occupaient les premiers rangs, et enfin la piétaille lycéenne.
Oh ! Patti Smith peut bien décrire combien elle a tremblé, devant le jury suédois du prix Nobel de littérature ! Elle peut bien, la main sur le cœur, raconter comment elle s’est emmêlée dans sa chanson (elle devait, pour célébrer Bob Dylan le récipiendaire même pas foutu de venir chercher un prix immérité, chanter « It’s a hard rain ») : « Unaccustomed to such an overwhelming case of nerves, I was unable to continue. I hadn’t forgotten the words that were now a part of me. I was simply unable to draw them out. This strange phenomenon did not diminish or pass but stayed cruelly with me.”
Elle ne m’arrive en réalité pas à la cheville ! Car, arrivée au trois quart du poème (et cela devait faire environ vingt bonnes minutes que j’étais ainsi livrée aux lions), moi aussi j’ai eu, non un banal trou de mémoire, mais un « case of nerves », dû à la brusque conscience du silence absolu qui entourait ma voix imprécative : tous m’écoutaient, et c’était à la fois si inattendu et si impressionnant que j’ai flanché, j’ai reculé, et me suis précipitée dans les coulisses.
Où Michel C., déjà grimé pour la suite du spectacle (et je ne le reconnus pas, car il était affublé d’une fausse barbe), me demanda d’une voix émue si j’avais fini, et, apprenant que non, me prit carrément par la main pour me rapporter, comme une mère chienne transporte son chiot dans la gueule, sur le devant de la scène.
Le silence avait continué ! Tous attendaient ! J’ai donc fermé les yeux, repris le poème là où je l’avais laissé …
J’ai encore dans l’oreille le tonnerre d’applaudissements qui a accueilli le dernier vers : « Nous aurons tout… Dans dix mille ans ! »
Mais moi, n’est-ce pas, je n’ai pas eu besoin d’attendre dix mille ans pour « tout avoir ». Car le soir même, quand la soirée s’acheva, que les chaises furent rangées le long du mur, les élèves à l’internat et le proviseur dans son appartement de fonction, Michel C . m’a raccompagnée à la maison, et là, dans le jardin, sous les froides étoiles de décembre qui brillaient moins que l’unique projecteur du lycée, j'ai reçu un long baiser.
Le 12/12/2016
Bon. Dylan a tellement plein de pognon qu'il s'en fout d'aller chercher son Nobel, s'asseyant du même coup (car le prix n'est remis qu'en présence du lauréat) sur plus de 800 000 euros. Ou bien il exècre tellement l'usage du monde que les prix, pour lui, c'est comme un morpion pour le vulgum pecus : ça le gratte et il a décidé de s'en passer le plus possible. Ou encore il est tellement étonné qu'on puisse lui attribuer, à lui le barde, un nobel de "Littérature", qu'il boude dans son coin.
Vous aurez compris que je ne suis pas vraiment d'accord avec cette attribution, qui ridiculise surtout le jury suédois, à mon sens. M'enfin si le but était de faire le buzz, bon là c'est réussi...
Mais ce qui m’énerve moi, c’est qu’on ne peut remettre en cause ce Nobel sans être soupçonné d’appartenir aux « détracteurs de Dylan ».
Alors qu’on peut aimer Dylan, pousser « Hard Rain » sous la douche (sic) tant qu’on peut (à parité avec Carmen, autre grand classique de salle de bains, d’autant que l’on peut transformer les couinements que vous arrache le shampooing dans l’oeil en imitation de Julia Migenes), avoir écouté la biographie de François Bon et visionné celle de Scorcese, connaître précisément la date où Dylan a trahi (passant du folk à l’électrique, comme Higelin abandonnant Areski et Fontaine), et ne PAS apprécier qu’on lui ait refilé un Nobel « de littérature ».
Et c'est quelqu'un qui a longtemps longtemps longtemps, c’est-à-dire entre treize ans et demi et quatorze ans et huit mois, rêvé d'être une "Fille de la Pochette" (celle de « Freewheelin », avec le combi Volkswagen à gauche, toute une époque), qui vous le dit.

Soupir.
La rose du papier peint (ma non-rencontre avec Riad Sattouf)
Le 23/11/2016
C'est un peu de la faute des enfants : ce sont eux qui m'ont mise au courant. Les enfants, c'est-à-dire le Clopinou et sa nouvelle amie C.,qui habitent ensemble et se séparent le matin à la gare de Rouen : elle part au Havre, lui à Paris. On pourrait en faire une chanson de Maxime Le Forestier...
C. est une très jeune femme qui m'étonne "tant et plus", et parmi ses caractéristiques, elle a un don de l'écoute étonnant. Je ne suis pas habituée à une telle attention, qui me surprend et me ravit toujours. Du coup, j'ai bien peur de me "lâcher" devant C., qui écoute toujours "tout", avec cet air extrordinairement sérieux et concentré qu'elle prend et qui n'arrive pas à atténuer sa joliesse (car elle est diablement jolie, parbleu !!!).
C. a retenu que je plaçais très haut Riad Sattouf, donc zou : nous voici partis tous les trois à l'Armitière, ce lundi où l'auteur venait présenter le dernier tome de son autobiographie.
J'étais ravie, et je me promettais de faire des efforts : car je sais que Clopinou me surveille comme du lait sur le feu, et qu'il craint toujours mes divagations et débordements. Mais pour que je sorte de ma solitude et que j'aille ainsi au-devant de quelqu'un, il faut cependant que j'ai de l'enthousiasme. Oh, je remets parfaitement l'évènement à sa juste valeur, et j'ai appris à ne pas trop attendre de "rencontres" organisées sur fond promotionnel. Impossible de parler vraiment à qui que ce soit : ce ne sont que des "non-rencontres". J'ai ainsi "non-rencontré" ni Michel Onfray, ni Pierre Assouline. J'en hausse encore les épaules...
Mais ce soir-là, me projetant face au dessinateur (génial) qu'est Riad Sattouf, j'avais encore une autre motivation : je suis tant à la recherche de réponses. Depuis les attentats de Charlie Hebdo et des autres, depuis l'incroyable coloration en brun néofasciste que prend le monde, me voilà comme une girouette cherchant le vent.
Sattouf, grandi en Irak, en Syrie, Sattouf, témoin de l'incroyable évolution paternelle , Sattouf, qui venait de quitter Charlie quand... Mon sac était plus que plein de questions débordantes. Certes, mes questions sont assez tristes, surtout pour un auteur "comique", qui fait, comme ses deux premiers films en témoignent, dans la dérison. J'ai désormais besoin d'autre chose que de pochades, même si celles-ci, comme des bonbons au poivre, cachent derrière leur bouffonneries quelques vérités bien senties sur la déliquescence générale du genre humain !!!
J'étais assez émue d'être avec les deux jeunes gens - comment ne pas avoir honte de ce que ma génération leur propose ? - mais je tentais, dans la file d'attente qui s'épaississait de minute en minute, de sérier les questions que je voulais poser lors du débat qui clôturerait la conférence...Quelles étaients les plus importantes ? J'en discutais avec les enfants, dans la queue, au milieu des profs (elles et ils avaient des têtes de profs et des fringues qui sentaient la camif) et les dignes Dames qui patientaient trouvaient évidemment que je parlais trop fort, quand soudain je me rendis compte de mon erreur : il ne s'agissait pas d'une conférence, mais d'une séance de dédicaces.
Patatras. Ce fut la Dame qui me précédait dans la queue qui me précisa les choses, en se retournant : "Vous ne pourrez pas poser de questions,voyons... Vous ne savez donc pas comment ça se passe, vous n'avez jamais été dans un salon du Livre, devant un dessinateur ?" Je rougis intérieurement, en pensant à mon unique non-rencontre assoulinienne... "Il va faire un dessin par livre, ", reprit la Dame. "C'est pour ça qu'il y a tant de monde. Sinon, pensez !..."
(suite à... tout de suite)
Le 17/11/2016
J'éprouve, comme Fontenelle sur son lit de mort (mais je suis encore vivante, hélas...), une telle "difficulté à vivre" en ce moment, que je tente par tous les moyens de trouver des ressources. Comme ce ne sont pas mes contemporains qui semblent pouvoir m'en procurer, il faut donc que je descende, que je creuse, que j'exhume de moi-même ce qui pourrait me permettre de retrouver ma belle aisance d'autrefois. Non que j'aie jamais été si assurée que cela, mais cependant : mes doutes étaient légers, relevaient de la spéculation intellectuelle, et n'étaient pas entachés de cette culpabilité qui m'étreint aujourd'hui, quand je pense aux générations futures de l'humanité, et plus spécialement, évidemment, à nos enfants, à Clopin et à moi...
Aujoud'hui, le poids est si lourd, l'avenir si sombre, et la Terreur si proche : décrire cet espèce d'étau que je ressens est au-dessus de mes forces. Tout juste puis-je évoquer ce monde où Trump est aux manettes là-bas, Poutine en tsar ici, Daech à la Barbarie et où la banquise fond, pour peindre mes appréhensions.
Désolée d'être pédante, mais le doute s'enveloppe d'effroi, et le plus simple serait donc certainement de se voiler la face et de ne rien dire, comme l'Agamemnon de Timanthe : mais il y a le mot "pèse" dans le concept d'"aposiopèse" (ce qui signifie "ne pas pouvoir décrire l'affliction donc utliser des stratagèmes pour laisser la place à l'imagination...").
C'est là où pourrait pointer, oh, juste par le bout de son nez, le regret d'être athée : ni consolation, ni vertu ne s'offrent - a priori - à moi. La foi en un autre monde merveilleux pourrait être aussi commode que le voile de Timanthe - mais je ne l'ai certes pas à ma disposition.
Quant à la vertu... Le christianisme a eu beau jeu de reprendre les quatre vertus platoniciennes, "cardinales", (c'est-à-dire qui demandent des efforts personnels) et d'y ajouter, parmi les trois vertus "théologiales" (c'est-à-dire tombant tout droit de dieu, boum gare là-dessous, rien à faire, pas à se biler, tu l'as ou tu l'as pas, c'est pas ta faute à toi, Lolita), l'espérance...
Qu'est-ce que je peux bien faire, aujourd'hui, de ce mot d'"espérance" ? Que peut-on "espérer" "de bon ? Que Juppé devance Le Pen, l'an prochain ? On n'a vraiment plus que ça, comme perspective ? A part hausser les épaules, l'athée que je suis ne voit pas trop en quoi espérer...
Mais pourtant, je sursaute. Je ne vais pas me mettre à laisser l'espérance, à côté de la compassion, de l'hymne national et de la figure historique de Jeanne d'Arc, dans les seules mains des croyants, c'est-à-dire de ceux qui m'inspirent une vague pitié, quand ils sont sincères, et une vraie répulsion, quand animés de leurs croyances débiles, ils entendent régir le monde...
Il faudrait inventer des vertus "athéologiales", et placer l'espérance au premier rang d'entre elles. Seule l'espérance poosède la fermeté de l'aiguillon, pour continuer d'avancer...
(mais en suis-je encore capable ?)
Ne plus sauver Ovide, mais partager la cambrure aux reins...
Le 16/11/2016
C'est peu de dire que l'élection de Trump m'inquiète. Elle m'attaque aussi totalement que la feuille de chou est mangée par les chenilles de la piéride : de tous les côtés à la fois...

Et me voici effrayée à l'idée de me racornir, de me réfugier dans la solitude et la plainte : du coup, je divague, pense à ceci, cela, à Sisyphe sans l'imaginer heureux, Pas plus qu'Ovide, d'ailleurs, finissant si tristement sa vie...
Et du coup, je me souviens des "tristes pontiques" , la traduction de Darrieussecq d'Ovide. Et voilà : c'est de la fin de la préface du livre que survient l'espoir, ou, au moins, (et du coup, j'ajoute un peu de moi à la si belle langue de Darrieussecq) une sorte de consolation...
"Qu’un homme triste et désespéré ait écrit sur une plage perdue, il y a deux mille ans : ce geste me concerne, ce texte me demande quelque chose. Quoi exactement, je ne sais pas. Je ne peux plus sauver Ovide, et il ne saura pas que je le lis. Le lire, pourtant, c’est participer à quelque chose qui, malgré tout, ne disparaît pas. Un monde commun. Une humanité, un espoir atemporel, une gravité. Partager la cambrure aux reins, la parole, la pensée. Quelque chose qui fait que nous sommes debout sur la Terre, à tourner dans le vide, sous des étoiles qui restent inconnues."
Le 09/11/2016
Il y a ceux qui voient dans cette victoire de Trump une "leçon" donnée par le peuple aux "élites", et qui se réjouissent d'avance d'un "changement" radical, avec le pouvoir donné à ceux qui ne l'ont pas...
Mais Trump, c'est juste l'opposé. C'est celui qui, s'arrogeant une légitimité provenant de la brutalité, de la violence, de la xénophobie et du repli sur soi, va en profiter pour écraser tout ce qui ne correspond pas à une vision du monde basée sur l'arrogance (l'homme blanc serait supérieur) et la peur (de l'autre). Or, le peuple est en majorité non-blanc, et est constitué en majorité de ces "autres" qui sont si différents... C'est donc la négation du peuple. Trump est ce que le peuple devrait redouter le plus, parce que justement il prétend lui ressembler.
Comment affronter le regard si clair de mon fiston de 22 ans, en sachant le monde dans lequel il va devoir (sur)vivre ?
...
Faudra-t-il qu'il affronte de (trop longues) années de chaos, avant que les valeurs fondamentales, les seules qui puissent légitimer l'espèce humaine, les valeurs humanistes et universelles, ne refassent surface ? Avant que les extrêmistes de tout poil, ici Daech, là Poutine et son rêve de Russie impériale, et plus loin Trump et ses barrissements hystériques de tribun dicatorial, soient ensevelis dans le linceul de leurs haines et de leurs violences ?
Il faudra oublier l'amertume de voir ma génération aboutir à ce si pitoyable résultat. Il faudra avoir le courage de l'espérance. Il faudra combattre tous les Trump et tous les Le Pen, en se persuadant que nos armes émoussées -la démocratie, la fraternité, la justice, le soin de l'autre, la préservation de notre planète- auront finalement raison de tous les batelages racoleurs des néofascistes.
C'est pas gagné. Mais l'effroi doit être maîtrisé, et la plus grande rigueur doit être apportée à la lutte, ici et maintenant : combattons les idées du F Haine, exigeons de nouvelles formes de représentativité démocratique, expliquons en quoi le communautarisme est le plus grand danger de la démocratie, et pensons à ce monde si vulnérable, qui est pourtant notre seul bien commun.
Le 18/10/2016
Je ne l'ai exprimé qu'à ma grande soeur, mais mon agacement n'est pas loin d'être universel. Pourtant, ce n'est pas "mon genre" de fustiger pour un motif qui, finalement, est léger... Mais justement : c'est un peu de "genre"qu'il s'agit.
Sans doute est-il très humain de "se venger", d'autant plus s'il s'agit plus d'une simple moquerie, d'un petit pied de nez, qu'une réelle volonté de blesser l'autre. Mais cependant, le peu de subtilité de ceux qui m'infligent, soit sans le savoir, soit en le sachant, la petite piqûre de rappel concernant mon nom, (c'est-à-dire, en fait, mon identité) me saute aux yeux à chaque fois.
Car oui, c'est vrai, je suis mariée, devant Monsieur le Maire et deux témoins, et j'ai signé "le parchemin" honni par Brassens. Ce qui a dû prendre, allocution du Maire comprise, environ dix minutes.
Quand on m'en parle, je réplique généralement que certes, je suis mariée, mais si peu, qu'on ne saurait en faire état sans se tromper sur mon compte...
J'ai hélas l'impression que personne ne me croie. Ni celles (elles sont plus nombreuses qu'on ne croit) pour qui le mariage a été un aboutissement ou un commencement. Ni celles qui n'ont pas trahi leur célibat.
IL aurait fallu que j'aie la certitude de vivre dans une société affranchie de tout son poids de patriarcat, de tout son machisme, de toute idée de bien à transmettre, pour éviter la question. Or, la société dans laquelle je vis ne correspond en rien à mes idéaux. La réalité étant têtue, c'est sur le conseil du notaire que nous sommes, Clopin et moi "passés à l'acte", juridiquement parlant. Brassens, lui, n'avait pas d'enfant (et encore moins de deux lits différents !)
Mais je ne me sens pas mariée. La lecture du "deuxième sexe" a été déterminante pour moi : fonder une vie commune sur un serment, c'est surtout "rentrer dans le rang", ne plus poser problème, ne plus être 'autre", ne plus être "soi".
Mon opinion sur le mariage n'a donc pas changé, et pourtant : malgré mon sursaut, on me parle de "mon mari", on semble même m'en féliciter...
Pourtant, je peux agiter mes mains devant mes interlocuteurs : ils n'y verront aucune bague. Je peux leur montrer mon courrier : on m'y appelle du seul nom que je me connaisse, certes celui de mon père, mais pas celui de mon compagnon. J'ai dû, à deux reprises, envoyer un courrier à l'administration fiscale, qui s'obstinait, ben tiens, à m'appeler du nom de Clopin... J'ai obtenu gain de cause. Mes bulletins de salaire en font autant, ainsi que la sécurité sociale.
Pas de photo au mur, pour commémorer "l'évènement". Nous aurions voulu, Clopin et moi, ne le dire à personne - mais dès le lendemain, un "bon copain" du Clopinou a été lui raconter. L'enfant fut, à l'époque, fort mécontent d'avoir été tenu dans l'ignorance : c'est qu'il devenait, l'horrible mot, "légitime"...
Je trouve que ceux qui m'apprécient devraient tenir compte de ces signes, ou plutôt de cette absence de signes, qui entourent mon statut légal. Et parler de "mon compagnon" plutôt que "mon mari"...
Quant aux autres, l'espèce de sourire narquois qu'ils arborent en parlant de mon "mariage" (décidément, je ne m'y fais pas !) est le signe de la connivence qu'ils entretiennent, autour de ce sujet là comme de tant d'autres... la bonne conscience de ceux qui veulent que vous leur ressembiez...
Je devrais prendre cela comme un exercice de mortification salutaire : tu te crois différente ? Je te rappelle gentiment que, malgré tes grands airs, la gourmette sociale qui pèse à ton poignet n'est pas un bijou, mais une menotte, même si elle te protège...
Madame.
Pourquoi j'aime Eric Chevillard...
Le 14/10/2016
... A cause, évidemment, de phrases comme celle-ci (qui pourrait servir de citation à la feuille de l'A.R.B.R.E., par exemple !) :
Le 13/10/2016
Je crois que cela fait quelques siècles que chacun se plaint de son époque. Mais j'ai cependant l'impression (partagée visiblement par les membres de ma famille...) que tous nous souffrons d'un mal endémique à notre temps où, soi-disant, la "communication" est libre, facile, aisée d'un bout à l'autre de la planète, prépondérante et à la portée de tous...
Allez j' illustre.
C'est un sujet qui intéresse, à mon sens, tous les candidats qui sont comme moi à la veille (ou presque, disons que cela se compte désormais en mois...) de la retraite. A combien se montera la pension mensuelle ? Toutes ces années, passées à l'intérieur des murs, à louper le printemps et mal vivre l'automne, combien vont-elles me "rapporter", finalement ?
Intéressante question, à laquelle j'ai eu un début de réponse grâce aux calculs et estimations envoyées par courrier...
Oui, mais voilà. Si je veux partir non à la date prévue, mais en prolongeant de quelques mois, histoire de mettre un peu de beurre dans mes épinards (et autres légumes clopiniens...), ça va se chiffrer à combien ?
Bref, j'étais en demande d'une simulation, une vraie, hein, pas du genre de celles que certaines filles avisées pratiquent couramment dans leurs rapports avec l'autre sexe...
Pas de problème, me direz-vous. Il y a des gens qui sont là pour ça, dans ce très estimable établissement qui se nomme la "CARSAT" et qui est chargé des relations entre le futur retraité, celui qui a vu partir, mois après mois, les sous gagnés à la sueur de son front, et sa (ses) caisse(s) de retraite.
C'est bien entendu là que le bât commence à blesser, et j'invite tout de suite les âmes sensibles à stopper net la lecture de ce compte rendu - rigoureusement authentique, mais si navrant, au fond, qu'on en viendrait presque à envier les anglais brexités et réfractaires aux droits sociaux, c'est dire...
DONC, j'ai téléphoné à la CARSAT, un beau matin tireli tirelo, et un petit peu sur mon temps de travail, je l'avoue...
Je suis bien évidemment tombée sur une saloperie de répondeur, qui énumérait les choix possibles, aucun d'entre eux ne répondant à ma demande de simultation, et qui m'invitait fortement à aller consulter le site internet de la CARSAT.
Ce que je fis tout aussitôt, sacrifiant sans regret ma pause de midi.
Oh qu'il est beau, le site de la CARSAT. On vous y invite à vous inscrire pour avoir un "identifiant", on vous propose des tas d'informations, et on va même jusqu'à mettre, à droite de la page d'accueil, un encart intitulé "prendre rendez-vous avec un conseiller".
Ca me plaisait bien.
Je me voyais déjà arriver dans un bureau, avec mon dossier sous le bras, m'asseoir devant un(e) fonctionnaire ou assimilé(e) (maintenant, quand on va dans un bureau, la probabilité de parler à une stagiaire prétendant à un CDD de six mois et quatre jours a fortement augmenté...), et apprendre le montant prévisionnel de ma pension, si je partais le 1er août 2018, ou le 1er octobre...
J'ai donc cliqué.
On m'a alors demandé de remplir un questionnaire attestant de mon identité, de mon domicile, du motif de ma demande de rendez-vous, etc. J'ai rempli, l'âme sereine et l'estomac vide (ben oui, c'était, je vous le rappelle, la pause du midi...) tous les renseignements demandés.
je suis donc passée à l'écran suivant, qui vérifiait les renseignements fournis à la page précédente. Quelle conscience professionnelle, me disais-je in petto, remplissant ligne après ligne et consciencieusement tout ce que l'on me demandait...
Et je suis passée à l'étape suivante, la trois, qui s'intitulait "Chosir votre lieu de rendez-vous".
Là, il n'y avait rien.
sauf un choix "autre lieu de rendez-vous", qui semblait déplacé, puisque je n'avais encore rien choisi...
J'ai quand même cliqué dessus, puisqu'il n'y avait rien d'autre. Que ceux qui n'auraient pas fait comme moi lèvent le doigt !
On m'a répondu qu'il n'y avait pas d'autre lieu de rendez-vous...
Au bout d'un moment, j'ai laissé tomber et suis allée me rassasier, mais enfin j'étais mécontente, car si mon estomac était calmé, ma légitime curiosité sur ce qui allait m'arriver, elle, ne l'était pas.
Alors j'ai poireauté un peu et, à une heure décente, soit 14 heures, j'ai rappelé au téléphone la CARSAT.
Je suis évidemment tombée sur le même répondeur que le matin, avec aucun des choix ne me convenant. Or, prise d'une subite inspiration, j'ai décidé de patienter au bout du fil après l'annonce enregistrée qui me conseillait, après tous les autres choix et pour la modique somme de 0,75 euros la minute, de retourner sur le site internet.
C'est un tuyau que je vous donne confidentiellement : accrochez-vous quelques minutes après les annonces enregistrées, et, ô joie, vous entendrez une voix humaine en direct.
un vrai être humain, constitué comme vous et moi !
et qui vous répond avec un vraie voix...
Pour vous annoncer, un peu gênée, que la CARSAT ne donnne pas de rendez-vous avec un conseiller.
Comment ça ?
Béh non.
Mais encore ?
Non, vous dis-je.
Mais pourquoi, alors, le site, et l'encart, et les renseignements, et les étapes, et les beaux écrans ?
Ah, ça ?
....
Ca, c'est parce que le site est national, et que les agences CARSAT sont régionales. Et l'agence régionale ne donne pas de rendez-vous avec un conseiller...
J'ai senti ma digestion se bloquer d'un coup. Ce n'était pas que j'étais contrariée. C'est juste que je trouvais que la CARSAT était une belle enfoirée, que je sentais que la personne qui me répondait foireusement n'allait certes pas partager mon indignation (surtout qu'on risquait, d'après le répondeur, d'être enregistrées...) et qu'éberluée, j'apprenais qu'il me faudrait faire les simulations moi-même, ou bien attendre les bulletins envoyés de façon systématique mais tous les cinq ans (c'est-à-dire en 2021 pour un départ prévu en 2017-2018 !!!), ou bien lui donner les éléments là maintenant mais de toute façon je ne saurais que le montant correspondant à ce que j'avais fait dans le privé... Pour le public, c'était ailleurs (mais pourtant, j'avais bien reçu par la poste un récapitulatif complet, privé + public, non ?)
A l'heure où je vous écris, je ne sais toujours pas le montant estimatif de ma pension de retraire, s'il me venait à l'idée de partir le 1er août 2018...
Mais je continue à payer tous les mois, bien entendu.
Soupir.
Le 03/10/2016
Je me rends bien compte que ce blog est en déshérence, et qu'il devient aussi désert que l'Atacama. C'est que je suis confrontée au même problème déontologique que tous ceux qui utilisent cette drôle d'arme à double tranchant que constitue le net : à savoir, la déontologie...
Oh, certes, tant qu'il s'agit de vous et de vos petites histoires, c'est une préoccupation du même type que celle qui se joue, tous les jours, avec votre miroir : suivant le souci de l'apparence que vous risquez de donner de vous-même, (et, en ce qui concerne le net, il s'agit tout de suite d'être sous le regard d'un nombre important de personnes, pour la plupart de parfaits inconnus et qui le resteront...), vous recourrez plus ou moins lourdement aux artifices du maquillage. Perso, j'ai résolu le problème en tournant carrément le dos au miroir - ce qui ne m'empêchera pas d'être en butte aux accusations spontanées et bienveillantes d'egocentrisme, d'exhibitionnisme, etc.
Tant qu'il s'agit de vous, tout va bien cependant, malgré l'implacable cruauté du web. Mais quand il s'agit des autres...
Le silence ne peut que s'installer peu à peu, car la sincérité atteint ici ses limites. Bien entendu, il ne s'agit de "rien de grave" : mes proches, mes potes, toux ceux que je croise ici ou là, sont tout comme moi installés dans une "normalité" qui exclut le registre de la révélation infâmante. Mais cependant, si l'on ne vit pas chez Disney, et si l'on veut que l'écriture "rende compte" de quelque chose, alors il faudrait, inévitablement, parler des tensions, des conflits, des appréciations et des "ressentis du vécu".
Et, de la même manière que mes lèvres sont prudemment scellées sur la partie professionnelle de ma vie, comment pourrais-je mettre en cause le moindre, même le plus légèrement du monde, l'un de mes proches ? je sais trop que la plus petite réticence n'est pas acceptée, que l'opinion négative est ressentie comme une gifle...
Et comment se contenter de dépeindre le rose bonbon de ma vie ? Peut-on seulement imaginer une palette de peintre, sans les gris, les noirs, les lignes du tourment, de l'effroi ou de la déception ?
Et comment se contenter de limiter ma vie à ma seule personne, alors que ce sont bien mes proches, ou mes lointains même, qui me constituent, tout autant que mes lectures, mes rêves, mon passé, mes regrets ou mes envies ?
J'aurais pu raconter sur mon blog des accidents et des ruptures, des soirées et des invitations, des conversations et des confidences, bref, ce que j'ai vécu avec le parfum de la Vie des Autres. Des soirées passées à chanter et des réunions familiales. Des nourritures terrestres et des dépenses imprévues, venant grever mon budget. J'aurais pu vous raconter mon dentiste et la fête Brévière, les balades et les soirées d'été, les attentes déçues, les cris et les reproches, les frustrations et les victoires...
Mais je ne m'en sens vraiment pas le droit. La vie, ma vie, devient trop courte et trop grave pour que je me risque à blesser qui que ce soit, ni à "révéler" quoi que ce soit...
C'est la limite du blog, et je l'ai atteinte.
Alors, quoi ?
Ceci, peut-être :
L'écoute, sur la cinq hier au soir, d'Onfray jugeant Mélenchon. J'aurais pu, avant même qu'Onfray s'exprime, parier sur ce qu'il allait dire : reprocher à Mélenchon son "jacobinisme" - cependant, entendre Onfray déclarer benoîtement "je suis un Girondin" m'a fait le même effet que, jadis, ces communistes repentis qui tentaient néanmoins de se justifier en se déclarant "léniniste, pas staliniste". Ou même "marxiste, mais pas communiste"...
Onfray a beau jeu de se déclarer Girondin, puisque la Gironde n'a jamais exercé le pouvoir dans la durée. Certes, leurs idées étaient sans doute plus généreuses, plus intelligentes, moins destructrices que celles de Robespierre - qui ont débouché sur la Terreur... Mais que seraient-elles devenues ? On sait aujourd'hui que les pogroms, le goulag et autres réjouissantes perspectives se profilaient toutes entières dans le programme de Lénine (qui, simplement, n'avait pas prévu que ce serait le camarade Staline qui allait utiliser toutes ces armes... A son profit...). Que, dans Marx, à côté de la lucidité et de l'intelligence qui présidaient à son décorticage des forces en oeuvre dans l'histoire humaine, il y a en germe l'idée de la nécessité de la domination... Alors, la Gironde, toute belle qu'elle soit...
Mais c'est le tour de passe-passe d'Onfray. Il y a quelques années, c'était Nietzsche qui lui servait ainsi d'auto-justificatif. Onfray est passé du domaine des idées à celui de l'histoire, mais, même si je crois qu'il est plus sincère que ce qu'on dit de lui, c'est nénmoins un boni-menteur !
Autre chose :
J'étais ce samedi à Flamanville, à une manifestation anti-nucléraire. Pluie de grêle à terrifier l'australopithèque lambda, (qui du coup aurait inventé la religion et se serait instantanément mis à genoux), pile poil au moment où la manif s'ébranlait. Mais le zef (et le vent, en Cotentin, est particulièrement efficace) a séché nos vêtements, et au final j'ai passé une excellent journée, avec ce contentement du devoir accompli qui anime l'âme militante...

Pendant la marche, je me souvenais de toutes les manifestations anti-nucléraires auxquelles, depuis 40 ans, j'ai participé...

En fait, je suis arrivée à l'écologie par des chemins différents de ceux de Clopin. Ce dernier a été tout de suite sensible aux argumentaires écolos, à la candidature de Dumont et à la mouvance issue du Larzac, de Lanza del Vasto en passant par Pierre Rabhi.
Moi, j'ai été antinucléaire parce que libertaire. Et libertaire parce qu'ayant reçu, cooptée par des profs trostkystes de mon lycée, des cours d'éducation politique - histoire de la révolution française certes mais aussi la révolution russe, les différentes pensées du 19è siècle, les mouvements ouvriers, l'histoire du syndicalisme et les répressions sociales, Rosa Luxembourg et Proudhon... Avec l'intransigeance des très jeunes gens, seul le jusqu'auboutisme anarchiste me semblait représenter l'espoir et la suele pensée intelligente à appliquer. Autogestion et fédéralisme, féminisme et révolution, quoi ... Et du coup, la société nucléaire, fortement étatisée, se dressant sur le silence et la nécessité d'un ordre policé, me paraissait le signe même de cet hexagone exécré...
Je me surprends aujourd'hui à apprécier de payer des impôts, à considérer que la tutelle de l'Etat est la seule garante des droits fondamentaux et la seule capable de protéger l'lintérêt général des intérêts particuliers, bref, je ferais frémir d'horreur la libertaire que j'étais... Mais quand j'entends les profondes désillusions du Clopinou (qui comprend peu à peu les rouages, notamment économiques, du monde moderne et qui en ressort accablé, malgré ses 20 ans...) je préfère encore avoir eu le panache de rêver d'un monde autre à 20 ans, plutôt que d'avoir tout compris tout de suite...
Voilà ce que je peux encore écrire sur ce blog. Et puis vous parler de nos animaux, bien sûr : eux, jamais, ne m'en voudront d'une parole maladroite. Ils sont trop bien pour ça...
Le 12/08/2016
Ma lamentable incapacité à produire le plus petit et le plus mal foutu des haïku, le plus humble et timide soit-il, démontrée amplement par un échec oulipien dont il faut que je me relève, ne révèle pas seulement un orgueil mal placé : c'est devenu une sorte de combat entre mon inconscient et moi.
Car mon insconscient est anti-nippon, je dois bien le constater : ce petit salopard a dressé, entre le Japon et moi, une sorte de barrage contre le pacifisme, aurait dit Duras. En vrai, ce que je reproche au Japon, c'est d'être japonais, et ce n'est pas ma récente défaite qui va éclaircir le pourquoi du comment...
J'ai donc décidé de contrattaquer, et pour pousser à la tâche la couenne de mon surmoi, je déclare officiellement que j'officierai ici même, dès demain, dans le genre poétique.
Poétique français, évidemment, je ne suis pas masochiste à ce point
Mais poétique tout de même.
le challenge, ce serait donc de caser des cerisiers en fleurs...
Mais je sens que je vais m'autoriser les pommiers, tiens, d'abord...
à demain, nom de dlà, je remonte en selle et taïaut !
Le 07/08/2016
Ca n'a l'air de rien, une ligne de flottaison, m'enfin : il y faut de la rame, quelquefois !

Le 06/08/2016
Bon, ben j'en ai ras l'bol d'entendre comparer les jihadistes suicidaires qui viennent jusque dans nos bras (recouverts d'ambre solaire indice 50) égorger nos fils et nos compagnes, de "fous" ou de "nazis islamistes".
Ils ne sont pas fous : cf. l'excellent article dans Charlie Hebdo de cette semaine, qui revient sur la définition exacte de l'acte criminel exécuté par soumission à l'autorité... Il y a une logique dans Daech, faudrait peut-être arriver à l'admettre...
Et quant au qualificatif de "nazis", qui certes déniaient l'humanité à leurs cibles (ce qui est bien commode quand il s'agit de génocider à tour de bras), mais qui ne se mettaient pas eux-même directement en cause, je trouve qu'il est impropre : je préfèrerais comparer les jihadistes aux kamikazes japonais de la seconde guerre mondiale.
Vous me direz que le kamikaze avait plutôt tendance à faire péter la gueule aux marins d'un porte-avions, aux soldats d'un camp militaire, bref, à des personnes militarisées plutôt qu'à n'importe quel pékin occidental (je dis "pékin" pour faire ressortir le côté nippon du kamikaze, bien entendu).
Certes, mais Hiro-Hito "en avait sous la pédale", question identité nationale, valorisation des valeurs guerrières, arsenal militaire, base terrestre solide, empire dûment constaté, croyances divines et obéissance aveugle. Daech n'en est encore qu'à ses débuts, alors il fait un peu dans l'amateur, encore. Mais vous verrez qu'après quinze ans de "vrai" état islamique, le "vrai" jihadiste sera certes récompensé d'avoir égorgé un cureton, une rédaction de journalistes, des passants qui passent, des voyageurs déjà pris en otage par les grévistes dans une gare ou des amateurs de (mauvaise, m'enfin bon) musique mais on chipotera "oui, c'est bien, m'enfin, peut mieux faire" : se faire péter la gueule en faisant exploser une centrale nucléaire, par exemple, voilà ce qui se rapprochera le plus le jihadiste contemporain du bon vieux kamikaze...
Une fois avoir pensé à tout ça je m'en suis allée faire un tour sur wikipédia, histoire de me renseigner. 17 000... Il y avait 17 000 bonshommes qui étaient engagés, dans l'armée japonaise, dans des unités kamikazes, c'est-à-dire ayant accepté l'idée du suicide, pendant la dernière guerre mondiale
Sur ces 17 000, 5 000 ont été "vraiment" kamikazes, c'est-à-dire, avec plus ou moins de réussite, se sont vraiment suicidés en causant la mort de l'ennemi.
5 000.
Si on se dit, que, grosso modo, daech arrivera un jour à recruter via le pôle emploi de là-bas la même proportion de gars, et que seule une petite vingtaine d'entre eux sont venus s'égailler ici dans le but volontaire de se buter (certes, ils sont arrivés à faire annuler la braderie de Lille, ce porte-avions de la civilisation occidentale, m'enfin on peut toujours faire mieux les gars, il reste du boulot, allez, hop, hop, hop), ça nous en laisserait 4 480 à se coltiner...
je dis ça, je dis rien.
Le 05/08/2016
L’appel à tartes (8) : pratiquer le jeté d’éponge.
Avec son accent anglais prononcé qui augmentait encore la bonhomie du personnage, M. Monk (non ! Je ne parlerai pas à sa tête ni à aucune autre partie de son corps, même à la récré !) nous donna ses consignes oulipiennes, d’une simplicité enfantine.
Il s’agissait d’écrire un Haïku, au beau milieu d’une page. On allait commencer par ça, et on verrait après.
Tout le monde connaissait-il les haïkus ? Oui, n’est-ce pas ? C’était court, japonais, ça mélangeait les plans du rapport au monde, et il suffisait surtout de respecter le fameux rythme des trois vers :
5
7
5
Mais ce ne serait pas très grave, même si ça dérapait un peu, parce que le but du jeu allait être, in fine, de mélanger les haïkus produits les uns après les autres, façon shaker, pour goûter la saveur collective et légèrement exotique qui allait en sortir.
Le soupir de contentement qui s’échappa des diverses poitrines, de divers formats, situées autour de moi fut unanime, ainsi que la détente provoquée par l’accessibilité de l’animateur, parlant à toutes, demandant les prénoms, et prodiguant conseils et encouragements…
Et toutes se mirent avec ardeur au travail, se permettant même quelques plaisanteries… Des journées pareilles, clôturées comme le voulait la tradition, en début de soirée, par un apéro-spectacle (nos animateurs se mettant scène deux par deux voire tous à la fois, comme le jeudi soir, pour des séances hilarantes façon « papous dans la tête »), réalisaient enfin les promesses du menu qui m’avait amenée jusqu’ici, m’asseoir à cette table.
Sauf que j’en sortis, sans rire, les larmes aux yeux.
Oh, pour une fois, ce n’était pas le froid glacial de l'animateur, ni un « bon conseil » donné par une personne à qui je n’en demandais pas, ni même une phrase de rejet, ni même un haussement d’épaules qui m’empêchait de partager la liesse collective.
C’était le haïku.
Moi qui, par plaisir, griffonne parfois sonnets et madrigaux, et qui peut produire des alexandrins comme une poule de Gournay pond des œufs (elles sont réputées pour ça), j’ai un sérieux, mais alors, un sérieux, hein, vraiment très sérieux problème avec les haïkus.
Et pourtant ! La « musique de l’impair » verlainienne m’est familière… Et mon surnom l’indique : mes quelques problèmes pédestres, sur cette terre, me permettent, surtout dans les escaliers, de claudiquer à tous les rythmes imaginables.
On aurait pu donc croire que, pour écrire un « simple » haïku, il me suffirait de monter ou descendre, en imagination, un escalier tournoyant sur lui-même : cinq marches, une pause, sept marches, une pause, cinq marches, le palier.
Eh bien cela m’était tout simplement impossible.
Sans rire.
Pendant que mes camarades, impatientées, me regardaient biffer des feuilles entières de débuts de phrases, et prenaient très certainement mes difficultés (qui retardaient, une fois de plus, « tout le monde » ) pour une nouvelle démonstration de singularité voulue, vaniteuse et imbécile, pendant que l’animateur me soufflait qu’il me suffisait de prendre des mots, sans trop me soucier ni du sens ni de l’effet, qu’il fallait que j’oublie tout ce que pouvait comporter, comme sens plus ou moins sublimés, le concept même du haïku, bref, que je n’avais qu’à faire n’importe quoi et que ça irait très bien comme ça, je soufflais comme une baleine, croisais et décroisais les doigts, tambourinais sur la table pour compter mes pieds, et finissais par tout raturer.
J’en appelai à la Fontaine, que je tiens pour le maître absolu de l’aisance rythmique :
« La Cigale, ayant chanté » ( youpi !!! 7, indiscutablement !!!)
« tout l’été » (noooon… 3, seulement 3 !!! )
Je pensais simultanément à quatre, six, huit phrases à la fois, je tentai de me dépêcher, mais le verdict tomba aussi verticalement que la lame du bon docteur Guillotin sur les vers d’André Chénier.
Je n’étais capable que d’écrire des bouts de phrases de quatre, six, huit pieds, ou autre, mais aucun de cinq, ni encore moins de sept.
Point final (3). Impossibilité absolue (9). J’ai envie de vomir (6).
« On « me conseilla (toujours sans que j’eus sollicité quoique ce soit), de faire des alexandrins et d’en prélever des bouts : mais j’étais devenue trop paniquée pour ça, et retournais à mon pitoyable résultat :
« Trop difficile (5, et encore, avec l’indulgence du jury, si on veut bien quoi)
Je n’aime pas le Japon
Ni non plus souffrir »
Il fallut bien s’en contenter, et je passais le reste de la matinée à faire semblant de participer, tout en me demandant ce qui avait bien pu m’arriver.
Certes, je ne suis pas foutue de manier des baguettes pour manger mes nouilles yakisoba à la sauce au gingembre, je ne raffole pas non plus des sushis, ni d’ailleurs de la civilisation japonaise, en gros, et en particulier sa constante propension à construire des centrales nucléaires sur des zones sismiques. Je reste si froide devant un jardin zen que j’en viens à réclamer une petite laine, n’ai vraiment aimé, du mont Fuji, que la scène de « lost in translation » où il est transformé en trou de golf, et je n’ai aucun goût pour les films de Takahata ou Yamazaki, sans compter mon impatience devant les moindres mangas, qui me font le même effet que les poupées de porcelaine aux yeux vides asseyant leurs rubans au-dessus des téléviseurs d’antan.
Mais de là à être infoutue d’aligner cinq mots, puis sept, puis cinq…
A la pause déjeuner, je croisai devant le marchand de sandwichs notre animateur Ian Monk, à qui je tentai de décrire l’effet terrible et destructeur que mon impuissance à écrire le moindre haïku causait à mon ego. Il eut envie de me tapoter sur l’épaule, je le vis bien, fut plein de gentillesse à mon égard, et me conseilla simplement de « ne pas trop intellectualiser tout ça ».
On voyait bien qu’il ne faisait pas partie du groupe d’Hervé Le Tellier, tiens…
Je me suis résignée et ai terminé comme j’ai pu, une semaine aussi décevante qu’inutile. Aussitôt le dernier texte écrit pour le « roman collectif » (je ne voulais quand même pas partir en laissant le travail collectif « en plan »), je me suis levée et suis partie, sans vouloir « profiter » du repas du soir et de la grande soirée de restitution des chefs d’œuvre de la semaine, que toutes attendaient pourtant avidement… La seule question qu’on posa, à ma sortie, ne fut pas pour s’inquiéter de mon départ ou de ses motifs, ni même pour me souhaiter un bon retour, mais fut : « mais qui donc allait lire mon texte (de cinq lignes…) le soir ? ».
C’était leur seul souci… Je répondis « n’importe qui fera l’affaire », et sortis donc sans dire « au revoir »… Il est vrai, dieu me pardonne, que personne ne m’avait dit « bonjour ».
Voici ma triste histoire finie. Pas tout-à-fait, cependant. Mon mail figure dans la liste d’adresses du « groupe », j’ai donc (pour combien de temps ?) accès aux échanges post-formation… J’ai donc appris par ce biais, sans que quiconque m’en avertisse autrement que par omission, que le groupe avait décidé de n’utiliser aucun de mes textes pondus pendant la semaine.
…
C’est un nouveau jeu oulipien, supposé-je : le lipogramme en correction, bienveillance et chaleur humaine…
FIN
PS :
Hervé Le Tellier a aussi présenté, le soir de son « show », un numéro basé sur les homonymies d »André Breton » : le « mur » de l’appartement du poète rapproché des « murs » sur facebook, où des inconnus postent leurs photos de vacances. C’était plutôt féroce pour le poète, mais surtout très cruel pour les malheureux « André Breton » qui étaient ainsi ridiculisés : je n’ai même pas souri. Par contre, affublé d’un égouttoir à nouilles et d’un tuyau d’aspirateur sur la tête, le même Le Tellier a tenu sa place dans une parodie hilarante, façon Monthy Python, qui célébrait les morts conjointes de Shakespeare et Cervantès, où le loufoque le disputait à la drôlerie. J'aurais donc goûté au moins cela, mais ma voisine m’apprit, d'une petite voix savourant sa satisfaction "d'en être", que l’auteur de la pochade, Olivier Salon, était avec Le Tellier considéré comme le « must du must », la "crème", du club très fermé des oulipiens, « loin devant les autres ».
Bon sang.
Même entre eux, c’était donc la compèt ? Peut-être était-ce pour cela que je n’avais pas trouvé ma place, et sans doute vraiment "dérangé le monde ": je n’aime pas non plus les compétitions : comme une tendance à jeter l'éponge...
L'appel à Tartes (7) : l"X" dans les équations oulipiennes...
Le 02/08/2016
Le récit vengeur que j'ai commis ici, fraîchement revenue, visait bien entendu à me réparer. Je vais le finir, mais j'en demande d'avance pardon (sait-on jamais !).
Car je ne voudrais pas que quelqu'une que j'aurais croisée, là-bas, en ressorte froissée, ici.
Sauf "X", bien entendu ; dans son genre, "X" a en effet atteint des sommets.
Le "couloir" me l'a appris dès le premier jour : "X" était " la maîtresse de Y", (je n'ai pas bien compris qui était "Y"" , et en plus je m'en foutais royalement, m'enfin on ne pouvait échapper à cette information, semblait-il ). Cela lui permettait d'avoir pour le coup une attitude royalement conquérante et irradiant la confiance en soi (malgré une nervosité certaine, une beauté déjà bien attaquée par l'âge et une sorte de fausse réserve -comme si elle avait eu envie de rompre un incognito subi malgré elle - tout en allant fumer clope sur clope à la fenêtre, ).
Ce statut particulier semblait lui accorder quelques privilèges : arriver avec deux heures de retard, sans même s'excuser, s'asseoir pour débiter son texte, échappant ainsi à celui des onze autres produits la veille , dont nous écoutions patiemment le rendu oral depuis le début de la matinée, distribuer conseils et avis en faisant bien sentir qu'ils étaient "autorisés" et donc "indiscutables", et enfin bien spécifier à l'organisatrice venue relever les noms des participants au banquet final, "qu'elle, elle ne faisait pas partie des stagiaires, n'est-ce pas, mais de "l'équipe" des organisateurs, 'invités d'honneur et personnalités".
Ben voyons.
Nos rapports furent évidents de suite : elle eut envie de me gifler aux premiers et derniers mots échangés.
Qu'aurions pu nous dire, d'ailleurs, puisqu'ellle trouvait, elle, "absolument génial qu'il n'y ait eu aucun tour de table ni aucune espèce de dynamique de groupe mis en place : au contraire, la création littéraire des textes écrits en commun serait ainsi sublimée par notre absence d'esprit de groupe, car nous n'étions pas là pour nous aimer, mais bien pour acquérir des techniques qui allaient nous permettre d'approcher la génie littéraire dans ce qu'il avait de plus fondamental. "... Elle approuva bien évdemment sans réserve (voire en le suggérant) le choix final du texte "écrit en commun", clou de la semaine qui devait être enfoncé devant l'ensemble des participants pendant la dernière soirée, et qui fut évidemment à l'opposé de mon goût personnel.
Je reconnais que peu de gens y sont arrivés, mais "X" me fit taire : j'atteignais, avec elle, un tel niveau de non-communication que seul le silence pouvait permettre notre coexistence dans la même pièce, et j'eus la sagesse de m'y tenir...
Mais ce serait évidemment mentir que de brosser ainsi le portrait de toutes les participantes. En réalité, nombre d'entre elles étaient des femmes empathiques, intelligentes et cultivées, plutôt fines et aux remarques frappées du bon sens. Je me souviens du sourire réconfortant de l'une d'elles (la seule, d'ailleurs, qui me tendit la main à mon départ...) : j'avais tenté d'expliquer mon malaise, elle m'avait écoutée (vraiment, pas comme d'autres dont la conviction d'être au nirvana bouchait les oreilles pire que le cérumen ) et crue - mais m'avait répliqué, avec justesse, que le manque de convivialité que j'éprouvais au sein du "groupe" provenait peut-être aussi de ma propre attitude : pourquoi faire l'effort d'aller parler à quelqu'un à la mine renfrognée et à la nette tendance à l'isolement ?
C'était parfaitement juste. Or, si j'ai beaucoup de défauts, j'ai au moins une qualité : quand on me met le nez dans ma merde, j'admets qu'elle sent mauvais.
Après tout, je n'avais pas à juger l'attitude de Le Tellier, et à balancer si sa froideur provenait de la timidité, de l'arrogance, ou d'une réserve pédagogique visant à l'égalitarisme en vigueur dans nos écoles républicaines. Certes, son stage était si scolaire que, dès le second jour, j'en étais venue à lever le doigt pour poser une question, et j'avais spatialement dégringolé du premier rang (près du maître) à la toute dernière place, la plus éloignée (au bout de la pièce) ; certes, ostensiblement, ma plus proche voisine avait changé de place. Certes enfin , j'avais l'impression que nos "créations littéraires fondamentales" nous valaient un bon 12, et que s'il n'y avait pas de quoi rougir, il n'avait pas non plus à pavoiser...
M'enfin, si ça ne lui posait pas de problèmes, à Le Tellier, et s'il était aimé ainsi, de quoi donc me mêlé-je ? Le malaise pouvait provenir de ma personnalité rebutante... C'était elle qui me valait cette froideur et ces avanies...
Bref, en un éclair de lucidité, je me suis dit :
"Mais c'est bien sûr ! Michel Houellebecq, c'est moi !"
Je sentis aussitôt que cette formule n'aurait pas grand avenir, et surtout qu'elle ne m'aiderait pas à passer la semaine. Heureusement, les coups de fil quotidiens de Clopin, qui insistait pour que j'insiste, m'aidèrent à tenir le coup.
Eux, et une 'intervention chaleureuse et débonnaire, qui seule, je crois bien, aurait pu me servir de bouée, ustensile devenu si nécessaire à ma ligne de flottaison, totalement défaillante : Yan Monk (officiellement chargé des "débutants"), oulipien patenté, vint s'occuper de notre "groupe" pendant une matinée.
La veille, on avait entendu, à travers les cloisons, de longues rafales de rires provenant de la séance qu'il animait, qui rendaient encore plus assourdissant, par constraste, le terne silence qui entourait nos travaux appliqués.
Dès que Yan, avec bonhomie, entra dans notre salle, il apporta une chaleur que j'avais crue incompatible avec l'esprit oulipien. Non seulement il remarqua d'emblée que la disposition des tables n'était guère conviviale, et nous la fit changer (mais "X", dès le lendemain, rétablit celle d'origine, et sur une question demandant pourquoi on changeait à nouveau , elle eut ces mots sublimes "J'ai décidé unilatéralement de rétablir la disposition de départ, car sinon je manque de place" (*) , réplique qui vous montre à quel point ma résolution de garder le silence avec elle était héroïque, en vrai), mais il tint à nous rassurer d'emblée sur les consignes, dont le respect pouvait être relatif, sur la valeur de notre travail, qui n'avait aucune importance, et nous recommanda surtout de prendre du plaisir...
J'étais sauvée.
L'étais-je vraiment ?
(suite encore plus pathétique à plus tard, mais j'ai des bagages à défaire, alors...)
(*) : totalement authentique.Hélas.
Le 23/07/2016
Tarte N°6, dite « et pour cela préfère l’impair »
Bien entendu, j’ai accumulé un tel nombre de gaffes, pendant cette semaine oulipienne, qu’il faudrait un souffle un peu plus puissant que le mien pour en dresser l’inventaire avec exactitude.
Je vais vous en citer cependant quelques unes, histoire de me déculpabiliser un tantinet :
- A l’annonce des résultats, je veux dire quand j’ai appris que je rejoignais, (ô surprise), l’atelier animé par Hervé Le Tellier, j’ai interpellé ce dernier dans la cour de l’école. D’un ton léger (enfin, d’un ton léger dans ma tête, toute encore imprégnée des facéties Le Telliériennes en matière de courrier à François Mitterrand), je l’ai abordé en ces termes : , « Dites, Monsieur Le Tellier, je voulais vous dire « merci », car c’est grâce à vous si je suis ici… » Et puis j’ai voulu faire ma maline, et j’ai ajouté d’un ton plaisant, cherchant la complicité quoi, (le tout toujours dans ma tête, évidemment) : « mais vous savez, je suis difficilement soluble dans le collectif, alors en cas d’échec, je vous en tiendrais responsable…. »
Le Tellier (qui sifflait son gobelet de café sans daigner même regarder celle qui lui adressait ainsi la parole), me répondit, impeccablement imperturbable : « Bien entendu ». Et il me tourna le dos. Aussi sec.
Gloups.
- La pause de midi me troubla encore plus, car personne ne sembla s’occuper de personne. En pareille occurrence, généralement, l’animateur dit quelques mots sur les modalités pratiques des repas, se joint souvent au groupe et en profite pour faire faire connaissance aux uns et aux autres. Là, pfffouuu… Tous les oiseaux s’envolèrent d’un coup, laissant quelques isolées, qui avaient le seul tort de venir pour la première fois, mâcher solitairement leurs sandwichs touristiques. Dont moi, évidemment.
Re-gloups.
- Mais là où je compris que j’allais vraiment être exclue de cette Cène où, de part et d’autre du Christ-Oulipien, 12 disciples s’agitaient, ce fut quand on m’expliqua qu’il était fort mal venu, de ma part, de râler contre le prix à mes yeux excessif de la bouteille d’eau vendue, non dans une épicerie qui n’existait pas dans ce centre ville touristique, mais dans une « paneterie » : d’abord, « ce n’était pas si cher que cela », estima-t-on ( eh oui, tout est relatif, même la pauvreté). Enfin, une bonbonne était à disposition de toutes, dans la salle. Ne l’avais-je pas vue ?
- Beh non, je n’avais pas vu la grosse bonbonne, et je commençais à comprendre qu’en plus du strict règlement intérieur
du Jockey Clubde l’Oulipo, il y avait, dans les ateliers ouverts au vulgum pecus, un règlement non écrit mais qui classait les participantes entre « celles qui en étaient » et « celles qui n’en étaient pas ».
Re-re-gloups : je vous laisse deviner quel camp était le mien.
Je n’avais cependant pendant encore pris bien conscience que toutes ces gaffes étaient de ma faute, de ma très grande faute, comme de ne pas savoir où étaient ces p… de toilettes particulièrement bien cachées et non signalées, dans l’immense bâtiment harmonieux mais négligé où des restes de l’année scolaire, grands cartons, toiles bâchées, trainaient encore un peu partout.
Je les cherchais longtemps, ces toilettes, n’osant pas interrompre les groupes de travail par une question intempestive, et pourtant il était urgent que je libère ma vessie, mais disons qu’à ce stade mon méat ne culpait pas encore, enfin, pas trop.
Mais ça allait changer très vite, et j’allais m’apercevoir que j’avais définitivement tiré la « boule noire » du blackboulage qui allait être mon lot.
- J’avais en effet cru que les ateliers oulipiens, certes adaptés à un « grand public » moins érudit et moins spécialisé que les écrivains « officiels », mais néanmoins pourvu des références nécessaires, avaient comme but de nous distraire, voire même de nous instruire en nous amusant, comme chez ce cher Rabelais.
Qu’on était là pour rire, quoi, comme on rit en écoutant les Papous de Françoise Treussard…
Je croyais même , simplette que j’’étais, qu’on allait jouer à des jeux papous : le délicieux et terrible diagnostic à l’aveugle, le « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », le « +7 », les lipogrammes en « w « (les seuls à ma portée…), les « experts contre faussaires », les fables revisitées, bref, tout ce qui m’ enchantait auditivement, pendant que je dégustais mes poulets dominicaux. Tout ce à quoi j’ai joué avec le pauvre Jim, pendant tant d’années, pendant qu’il me faisait écouter Satie et qu’il comparait l’humour de Perec à celui de Carroll… (nostalgie !)
Or, toutes les filles étaient formelles, et même le prof le préposé Oulipien.
Ici, on ALLAIT TRAVAILLER, NON MAIS.
Il ne s’agissait pas de batifoler, mais bien d’acquérir très sérieusement les rudiments des techniques que les grands ancêtres vénérés avaient utilisés pour bâtir leurs chefs d’œuvre.
Ou, pour employer une autre image, il ne s’agissait pas de faire tourner, comme le petit Marcel sur les Champs-Elysées, la roue de l’Homme de Vitruve de Léonard sur elle-même, à l’aide d’une baguette pour voir combien de temps elle tournerait avant de se casser la gueule. Il s’agissait plutôt, armé de règles, de compas et d’équerres mentales, de calculer les angles qui servaient au contraire à la faire tenir debout…
Nuance.
L’atelier tout entier se déroulerait, journée après journée, en deux phases : un, chacun de nous écrirait un texte respectant des consignes et les contraintes formulées par le maître, le prof, euh, l’animateur-écrivain de l’atelier, même si ça devait durer 6 heures d'affilée,
Deux , chacun de nous lirait son Oeuvre à toutes les autres, réunies dans la concentration d’une audition respectueuse, pendant disons une heure et demie-deux heures.
Ce programme n’était encore rien.
Le travail étant du coup « difficile », on nous demandait de la concentration, de l’humilité et, si possible, le « moins de bruit possible ».
Je vous jure ; quand j’ai appris ça, une fourmi commença à parcourir doucement mes orteils, puis mes chevilles, remonta vers mes genoux, traversa rapidement ma région pelvienne, explora mon ventre rebondi, dédaigna mon soutien-gorge et s’implanta directement dans ma gorge, où elle se ficha droit, empoisonnée telle une pointe sarbacanée par un arumbayien tintinophile.
Car bibi, j’étais venue en VACANCES.
D’ailleurs, je suis formelle : toutes les affiches, tracts, flyers annonces sur facebook et autres précisaient que la manifestation oulipienne s’appelait :
« RECREATIONS »
(vous pouvez vérifier, je vous en prie)
Récréations ! Mon cul sur la commode, oui…
Et c’est alors que je me rendis compte que :
- D’abord, il avait fallu attendre onze heures pour que quelqu’un propose qu’on affiche nos prénoms, et je n’avais pas pu les lire, vu la disposition malcommode des tables. Je ne savais donc pas du tout avec qui j’étais, d’autant qu’il n’y avait même pas eu le traditionnel « tour de table » où chacune, en trois phrases, se nomme, dit de quelle région elle vient et pourquoi, en trois mots, elle est là, si c’est la première fois ou non, etc.
- Ensuite, l’annonce du programme, à savoir qu’on allait TRAVAILLER et ACQUERIR DES TECHNIQUES que chacune, à sa guise, pourrait ensuite exploiter avec le brio qui serait le sien, n’avait semblé épouvanter personne, sauf moi. Toutes mes compagnes, sauf une ou deux (dont je reparlerai), semblaient aussi volontaires pour ce programme épouvantable qu’un groupe de scouts de France embarquant pour une petite croisière au large des côtes bretonnes, sous l’égide de leur berger spirituel préféré (quoique rude). Le vent, résolument positif, fouettait les visages et élargissait les sourires…
- Ces deux circonstances mises en parallèle me firent d’un seul coup comprendre l’évidence. En fait, mes compagnes entassées autour de cette maudite table de cours, trop longue et trop étroite, qui empêchait toute convivialité, JE LES RECONNAISSAIS.
Comment avais-je pu les oublier ?
Certes, elles avaient un peu changé, étaient plus souriantes que dans mon souvenir, d’un abord ma foi un peu plus plaisant qu’autrefois.
Mais c’étaient bien elles : c’étaient toutes mes anciennes professeures de mathématiques, d’anglais, d’histoire-géographique ou d’économie, enfin, toutes celles dont j’avais eu tellement la trouille : ils n’y avaient qu’elles qui pouvaient ainsi se pourlécher d’avance à l’annonce d’un programme aussi laborieux.
Mon intuition se confirma très vite, dès que j’ouvris la bouche malgré l’interdiction. (ça aussi, c’était du vécu).
Quand j’ai demandé au prof quelques explications supplémentaires sur l’énoncé du problème qu’il nous exposait, ma voisine de face m’informa en effet, assez sèchement, que « poser de telles questions, c’était bien, m’enfin que ça enlevait du temps à tout le monde, ça dérangeait quoi, et que je n’avais qu’à faire comme les autres, ce n’était pas si difficile à comprendre, tout de même »
C’était elle !
Le ton de la voix, la légère commisération de la phrase, la sûreté du jugement sur moi, l’assurance du bon droit avec lequel elle allait me coller un 2/20, la condescendance consciente de l’évidence du service rendu en me remettant à ma place « pour mon bien » : c’était bien Madame Grangier, ma prof de maths de la quatrième 4è 3 de 1969 (ou bien c’était sa descendante directe, enfin quelqu’un qui partageait visiblement le même ADN) . Et elle était là avec toute l’ancienne salle des profs…
Donc, en résumé et à quelques exceptions près, j’allais consacrer ma semaine de « vacances » à « travailler » avec les descendantes directes de celles qui avaient marqué, au fer rouge de l’ennui, les heures les plus longues et les plus pénibles de ma vie scolaire…
« RECREATIONS »
!!!
Douze culs, au moins, sur la commode, oui.
(la suite moins indignée mais tout aussi désastreuse, voire plus, demain.)
Le 22/07/2016
Tarte N° 5, dite « comment creuser soi-même sa propre tombe ».
J’étais assez curieuse de savoir comment l’organisation en chef allait répartir les quelques 70 participantes, (les mecs présents étaient si peu nombreux que j’ai audacieusement décidé de surseoir, ici, à la règle du masculin l’emportant sur le féminin, qu'il faudra quand même songer un jour à abolir de la Constitution) dans les six ateliers proposés.
Cette répartition fut assez honnêtement menée, disons assez « impartialement » : après avoir écouté l’énoncé, par les six écrivains oulipiens , des thèmes des ateliers que chacun d'enre eux proposait, il nous fallait en choisir 3 , et les hiérarchiser, du plus convoité au pis-aller, sur un petit papier carré distribué à cet effet à chacune d’entre nous, et dont les sommités s'empareraient par la suite pour organiser le tout.
Mon choix numéro 1 fut vite fait : j’étais ici à cause de mon écoute régulière et dominicale des Papous dans la Tête, et de la formidable rigolade qui avait suivi ma lecture du dernier livre (génial) de Le Tellier : « Moi et François Mitterrand ».
Donc, sans même attendre le speech de présentation de son projet, pendant lequel Le Tellier nous a expliqué sérieusement que son atelier à lui allait nous permettre d’acquérir « les règles du roman à contraintes pour déboucher ensuite sur une œuvre romanesque collective » , j’inscrivis son nom en « premier choix façon boucherie", c’est-à-dire sans hésiter.
De toute manière, s’il avait proposé, comme thème, « comment écrire une histoire de Toto que personne n’a jamais encore entendue », j’aurais fait pareil, alors…
Mais une question me taraudait : si tout le monde faisait les mêmes choix , qu’est-ce qui risquait de se passer, hein ?
Je veux dire que la célébrité agit sur les êtres humains comme les cris des crapauds bufo bufo sur les femelles de leur espèce : ça les attire !
Alors, prenons pour hypothèse que, parmi les auteurs présents, il y ait eu une célébrité surpassant toutes les autres. Michel Houellebecq, tiens. N’y aurait-il pas eu une ruée vers son atelier à lui ? (même si son thème avait été un truc franchement bandant, du genre « comment participer à un atelier littéraire avec un bon sujet de rigolade comme la misère affective de l’homme contemporain ?» )
Bon, en fait Houellebecq est un mauvais exemple, parce que, même célébrissime, je suis sûre que mes voisines auraient hésité, à cause de son côté disons légèrement antipathique (oh ! si peu !) . Elles se seraient finalement rendu compte, ( même en sublimant la baisse de la libido du public féminin dont les plus grands artistes pâtissent, hélas, quand ils commencent à s’adresser à une certaine génération),, que « Pablo Martin Sanchez », par exemple, sans être sacré « meilleur écrivain de sa génération », semblait, par rapport à Houellebecq, disons plus détendu, plus sympathique, plus rigolard et qu’en un mot, son physique aux beaux yeux catalans attestait aimablement qu’il était né vers la fin des années 70. Lui.
Houellebeq n’aurait donc pas fait le poids. Y’aurait eu trois zombies dans son atelier, (et sans moi, ben tiens), et flop.
Là, je cherche juste à vous expliquer que, même avec toute l’impartialité et l’égalité humainement possibles, ça devait être un tantinet complexe, la composition d'ateliers à peu près équivalents en nombre de participantes, et ceci en se basant sur des critères censés ne tenir compte (soi-disant) de rien d'autre que des thèmes littéraires proposés, donc en faisant abstraction, (ben tiens), de celui qui les proposait, ces thèmes.
Surtout si tout le monde faisait comme moi...
Ben ouais. Comme je ne connaissais personne, que l’énoncé des thématiques ne m’évoquait guère que de nébuleuses théories fort lointaines de ma galaxie littéraire, et que je n’avais pas envie de m’être tapée 600 kilomètres pour me retrouver face à un écrivain inconnu à un atelier « poésie » (pour des raisons strictement personnelles que je me ferais un plaisir de vous raconter à tous et toutes quand ça me prendra) , j’ai rédigé (sous cette forme) sur mon carré de papier, afin que nul n’en ignore :
Choix 1 : atelier d’ Hervé Le Tellier
Choix 2 : les techniques de romans à contraintes d’Hervé Le Tellier
Choix 3 : l’écriture d’un roman collectif avec Hervé Le Tellier.
J’attendis avec confiance le verdict des sommités. Je trouvais qu’en rédigeant ainsi mes choix, j’avais brouillé astucieusement les pistes. On allait me prendre pour une débile qui n’avait rien compris aux consignes (et encore, ce n’était que le début !) , c’était à peu près sûr, m’enfin disons que s’ils faisaient mine de ne pas comprendre dans quel atelier je voulais être affectée, c’est qu’ils y mettraient de la mauvaise volonté ; et j’espérais donc avoir ainsi la chance d’échapper à Ian Monk (pas Thélonius, hein !) , Pablo Martin Sanchez, Eduard Berti, Frédéric Forte ou encore Olivier Salon.
J’avais eu raison :
Ca a marché. J'ai été affectée, hosannah, à l'atelier littéraire autant qu'Oulipien d'Hervé Le Tellier.
Youpi ?
…
…
Hélas !
(suite à demain, à moins qu’un ami d’Hervé Le Tellier, craignant de nouvelles et sensationnelles révélations de ma part, ne supporte plus ma subjectivité pourtant assumée et ne vienne me ficher une baffe. On verra.)
Le 21/07/2016
Tarte n°4, dite « où l’on passe à table pour les aveux. »
Jadis, j’ai vécu une vie antérieure, tous comme les Bretons aux Bonnets Rouges : « sous de vastes portiques », ou pour préciser encore « dans un pays lointain » comme disait Racine cité par Yourcenar, sur Radio France Culture, dans le générique de l’émission « Concordances des Temps » du samedi, par Jean-Noël Jeanneney, de 10 heures à 11 heures du matin.
(cette dernière phrase que vous venez de lire, ô vous mes quatre lecteurs curieux et légèrement inquiets, est censée en fait vous rassurer sur l’état global de ma culture générale, sans pour autant trop l’étaler, n’est-ce pas… Car j’ai bien conscience que les drames divers qui vont se succéder dans mon récit pourraient fort bien être attribués à la faible étendue de cette dite-culture générale, donc je cherche à prendre les devants, et à vous persuader que cette dernière est, comme la tournure grammaticale dont je viens d’user dans ma dernière proposition, juxtaposée, subordonnée et relative. En clair, quelqu’un qui écoute (au hasard) tous les samedis Jean-Noël Jeanneney doit pouvoir, normalement, encaisser le choc d’un atelier oulipien autant que berruyer... Disons au moins que je le croyais, et n’oublions pas que le chapitre d’aujourd’hui constitue des aveux. Allez, je poursuis, c’est comme un médicament, c’est difficile à avaler mais après on se sent mieux.)
Dans cette vie antérieure, donc, j’administrais une salle de spectacle qui, quoique municipale, invitait souvent des vedettes. J’assistais, depuis les coulisses, à l’attente du public avant le commencement des shows, et, rien qu’à leurs réactions, je pouvais deviner l’état d’esprit des spectateurs : parfois « flûté » comme la bouche pincée d’une Guermantes qui sait qu’elle est à l’endroit à la mode, ou bien « impatient et nerveux » comme un fan de Johnny, « curieux et crédule » pour une séance de prestidigitation, et « frémissant d’avance d’un plaisir extatique » , en cas de (re)connaissance d' artistes prestigieux.
A Bourges, ce fut ce dernier frémissement d’aise qui s’empara de la salle et qui prédomina les réactions des 80 personnes de l’ampli. Je sus donc d’avance que toutes et tous seraient ravis de ce qui allait se passer, que tous en goûtaient déjà le fumet et le goût, que tous seraient enthousiastes et prêtes à tout….
Sauf moi.
Car ce e fut à ce moment que je commençai à prendre l’exacte mesure de ma tragique situation.
En effet, les 6 écrivains artistes complets qui présentèrent, tour à tour, leurs projets d’ateliers, semblaient tous parfaitement connus de mes voisines (et de mes rares voisins).
Or, je n’en connaissais qu’un, et encore ! Les autres, à savoir Ian Monk, Pablo Martin Sanchez, Eduard Berti, Frédéric Forte, Olivier Salon, m’étaient parfaitement inconnus. Mais alors là, vraiment ignorés, hein. Rien dans mes fiches. Que pouic. Pas l’ombre d’une réminiscence, d’un « ah mais c’est vrai, celui-là c’est celui qui… » ; Ni le souvenir d’ une émission, d’une citation, d’un livre acheté quelque part…
Le vide.
Et puis, ce n’était que des hommes qui étaient là, devant ce parterre en grande majorité féminin. Je souligne bien « féminin », car j’estime que, même ménopausé, (et la plupart des participantes, à vue d’œil, avaient passé ce cap ) le sexe des femmes a de l’’importance. Bref.
En tout cas, ce fut la toute première question naïve que je posais à mes voisines, toujours extatiques : « Il n’y a donc que des hommes, dans les animateurs ? »
On me répondit avec brièveté (car il ne fallait pas perdre le fil du discours de l’orateur qui, en bas, expliquait son projet) que « c’était normal, à l’Oulipo il n’y a pas beaucoup de femmes ».
J’ai continué (non mais, vous avouerez, quelle bécasse !) « Mais enfin, Dominique Muller, Clémentine Mélois, Eva Almassy ??? »
La voisine du rang du dessous se retourna, impatientée, et m’asséna : « Mais ce ne sont pas des oulipiennes ! Ici, on est à l’ OULIPO, voyons… ! »
J’allais continuer mes questions simplettes, mais des « chuuuttt » sonores protestèrent contre mes interventions (c’était la première fois qu’on me rappelait à l’ordre mais ça n’allait pas, dieu jésus, être la dernière…)
Je me tus donc, mais je sentis comme une sueur qui me montait au front…
Je croyais savoir ce qu’était l’OULIPO ; et si, le samedi, j’écoutais Jeanneney, le dimanche, je goûtais goulûment les Papous de Françoise Treussard, ce qui faisait, d’ailleurs, que je connaissais (entre autres) le nom d’Hervé Le Telllier.
Mais un gouffre s’ouvrait sous mes pieds : n’aurais-je pas commis comme une confusion, une erreur d’appréciation, un délit d’ignorance, et n’étais-je pas en train de monter, avec la cuillère de ma légèreté coutumière, comme une mayonnaise qui risquait fort de tourner, avec la moutarde Le Tellier, le jaune d’œuf Papou et l’huile Oulipienne ? (et pourtant, moi aussi ménopausée depuis un bail, j’aurais dû ne plus rien risquer du tout…)
Et si je m’étais ainsi fourvoyée, qu’est-ce que ma présence signifiait exactement, ici, puisque, malgré ma bonne volonté tendue à l’extrême (d’ailleurs, ma bouche s’en tordait un peu et mes yeux se plissaient, comme à chaque fois que j’ai le net sentiment de faire une gaffe et que je cherche à l’éviter, ce qui l'aggrave souvent…), je ne partageais visiblement pas l’extatique qui s’était emparé des gradins ?
Et qu’en plus, HONTE A MOI, HONTE, HONTE, HONTE, je n’avais aucune connaissance des personnalités littéraires avec lesquelles j’étais censée passer une pleine semaine (sans compter que, même sans parler "personnalités", mes voisines, elles, m'étaient toutes aussi inconnues, bien qu'elles semblaient se connaître toutes les unes les autres ???)
(la suite à demain, parce que pour aujourd’hui les aveux, ça suffit. Je veux donc que Guy Marchand aille, à la demande de Lino Ventura, me chercher un sandwich et une bière, avant de continuer mon récit, en garde à vue.)
Le 20/07/2016
La tarte N° 3 : la Crème de la crème
Une lettre.
L’organisatrice en chef avait envoyé une lettre à tous les inscrits, elle pouvait le certifier, accompagnée de tous les documents imaginables : itinéraires divers et variés suivant de là où on venait, places de stationnement repérées par de grosses croix rouges sur des plans se dépliant et se repliant facilement, modes d’emploi des parcmètres municipaux au cas où, photo du buffet organisé à l’arrivée avec déclinaison des choix possibles entre les quatre sortes de thés et les 7 mini-viennoiseries offertes, suggestion de la marque recommandée pour les stylos dont nous devions être pourvus, plans des salles où se dérouleraient les ateliers, avec indication des meilleures places (celles près des fenêtres), mention des lignes vertes qui seraient peintes sur le sol pour faciliter le repérage des toilettes, emplacements des prises électriques à chaque étage avec précautions d’usage rédigées en 4 langues, et énumération des 8 numéros de téléphones portables qu’on pouvait appeler en 24/24, pour chaque incident potentiellement conducteur d’annulations, des plus courants comme la bête panne d’essence aux plus imprévisibles (qu’il convenait pourtant d’envisager), comme les typhons ou les décès subits du premier, second et troisième degré ( il suffirait aux participants d’indiquer le motif de leurs défections, le décès de la vieille tante de province faisant partie, par exemple, de la troisième catégorie).
Lettre que je n’avais jamais reçue.
Evidemment.
C’est exactement dans ce genre de situations qu’on regrette de ne pas être japonais.
(ceux qui me connaissent bien pourraient s’étonner de cette déclaration, mais en l’occurrence, c’est exactement ce que j’ai ressenti !)
Car au Japon, on SAIT. On sait parfaitement ce qu'il convient de faire en pareil cas.
Ah ! Si seulement la table qui nous séparait, l’organisatrice en chef et moi, n’avait pas été installée à Bourges, mais à Takitomi, préfecture d’Okinawa !
L’organisatrice en chef, dans ce cas, devant ma bouche béante et mon air niais qui témoignaient, en ma faveur, de ma sincérité, se serait confondue en excuses hypocrites et m’aurait proposé avec ferveur et sollicitude ses services, pour atténuer les insupportables désagréments que l’inqualifiable erreur des services postaux nationaux avait causés à mon estimable équilibre intérieur….
J’aurais bien évidemment surenchéri : quelle stupidité avait été la mienne, d’envisager un seul instant qu’une personne compétente comme elle eût pu commettre une seule erreur, alors que toute la faute m’incombait, puisque c’était bien l’incurie coupable des services postaux nationaux qui était en cause, et que j'aurais dû, le subodorant, filer me renseigner à l'agence postale de mon village (celle qui, désormais, est ouverte une demi-heure le vendredi matin et entre quinze heures treize et quinze heures vingt-quatre le mardi après-midi) ! Comment avais-je pu être assez indigne pour oublier que prévoir et organiser le bien-être requis par une telle manifestation, relevait du savoir-faire de mon interlocutrice, dont la réputation était connue de tous les continents ? Non, non, la faute était entièrement mienne, j’aurais dû me renseigner, et la seule réparation que je pouvais offrir, en signe de repentir sincère et d’admiration, à mon interlocutrice, serait de lui envoyer le double du courrier indigné que j’allais rédiger aux inqualifiables incompétents (sûrement des grévistes) des services postaux, dès mon retour dans ma si mal desservie patrie natale…
Bref, nous n’aurions perdu la face ni l’une, ni l’autre.
Mais nous étions à Bourges (France) . Donc nous avons simplement répété sur un ton impatienté, perdant ainsi encore cinq bonnes minutes, l’une qu’elle avait envoyé sa b… de f… de m.. de missive, et l’autre qu’elle ne l’avait jamais reçue, cette b… de f… de m… de lettre.
Manière bien française de ne pas perdre la face, certes, mais quelque peu stressante et inefficace…
Et puis je suis entrée sous le porche, rouge de honte d’avoir ainsi fait attendre « tout le monde », et me suis enfin retrouvée quelques minutes plus tard assise parmi tous ceux qui attendaient, depuis une demi-heure, d' entrer dans l’amphithéâtre où l’on allait procéder à l’élaboration des groupes des six ateliers de la semaine.
Ce fut là qu’entrant à la queue leu leu, 6 personnages en quête d’apprentis nous firent face….
Je n’en reconnus qu’un, celui à cause duquel j’étais là : Hervé Le Tellier. Les autres m’étaient inconnus, mais je me suis doutée cependant que j’avais devant moi la crème de la crème, car quelques applaudissements, discrets mais efficaces, saluèrent leur présence devant notre parterre…
(suite, ou plutôt aveux supplémentaires, à demain).
Le 19/07/2016
La deuxième tarte, dite ‘tartare ».
Il existe en fait DEUX Bourges. (un certain « Dark Pioupiou » de ma connaissance dirait que deux, ça fait déjà trop, mais lui, faut dire qu’il est alternatif libertaire, alors…).
D’abord, une ville « normale », c’est-à-dire ayant adopté, comme partout, la laideur gangrenée propre au vingt et unième siècle néo-capitaliste. (et voilà ! Dès que je pense à Dark Pioupiou, je me sens aussi contaminée par les idées anarchistes que Fukushima l’est par les particules radioactives, mais c’est que je suis influençable, au fond…).
Je veux dire que Bourges est une ville avec d’innombrables ronds-points, des centres commerciaux, des grils courte-paille et des halles aux chaussures, des panneaux publicitaires géants, des façades d’HLM varicellées d’antennes paraboliques et des bretelles autoroutières usant d’un vocabulaire aussi innovant que difficilement géographique. Par exemple, alors que vous cherchez (vainement) la pancarte « centre-ville », une énorme signalétique électrique vous informe : « BARCELONE- MONTPELLIER: suivre la C45-B33a jusqu’à la sortie 22 de l’A 76 ».
Bref, que de l’explicite.
Ensuite, Bourges est aussi une « vraie » ville, ce qui signifie historique. Une ville piétonnière, où les bagnoles ne circulent pas, ce qui est une bonne chose, mais doivent donc se garer, ce qui compliquait dans mon cas un tout petit peu le respect de l’horaire sacré du rendez-vous de 9 heures pétantes, dans cet endroit précis que j’ignorais encore.
Bourges est une des villes de France qui a le moins morflé, architecturalement parlant, des petites embrouilles de voisinage survenues lors du siècle dernier : tout est à peu près resté debout. Imaginez une de ces magnifiques maisons particulières rouennaises, aux façades à colombage, au voisinage de l’église Saint-Maclou, par exemple . Ben, à Bourges, vous en avez des rues entières, en losange et croix de Saint-André. Sans rire, si j’avais eu le temps de regarder autre chose que les sens interdits, j’en serais restée médusée.
En prime, est installé un réseau de caméras de surveillance bigbrothérien, qui, d’un seul coup d’un seul, te rappelle que tu es tout de même au 21è siècle, et qu’il faudrait pas effaroucher le propriétaire du porte-monnaie chargé d’euros à qui tout ceci est destiné : le touriste ordinaire…
Touriste qui est détendu, donc, mais qui est incapable de te donner la moindre indication, vu qu’il est désolé, mais qu’il n’est pas d’ici.
Ahahah.
Il était 8 heures quarante. Je devais prendre une décision, et une place de parking.
Je trouvais les deux ensemble, à 8 heures quarante-quatre, et arrêtais ma twingo qui venait de rouler cinq heures d’affilée juste en contrebas du Palais Jacques Cœur. En face du parcmètre qui refusa ma carte bleue, pour des raisons qui auraient dû m’être expliquées sur un écran électronique que je ne fus pas foutue, hélas, de faire fonctionner. Le monsieur qui attendait son tour, derrière moi, finit, soit de guerre lasse (car je n’avais pas non plus de monnaie), soit par pitié, par me donner cinquante centimes. C’était peu, mais la machine avala la pièce. Ca me donnait un bon quart d’heure pour trouver, à pied, et sans craindre de PV, l’endroit où j’allais…
Hélas. Les réponses des authentiques autochtones (je les repérais à leur absence de tongs) furent toutes à peu près les mêmes, bien que posées successivement à 8 heures 50, 58, 9 h 06 et 12.
Pour aller au restaurant « La Gargouille », ben suffisait de suivre le chemin de la Cathédrale, oui, celle qu’on voyait là-bas, c’était beau, hein ? Et la Gargouille, ça, on me le recommandait sans réserve.
Mais pour les ateliers littéraires consacrés à l’OULIPO, là, la réserve semblait de mise.
Personne ne savait quoi que ce soit.
Je devins, vers 9 heures 15, définitivement héroïque : je refusai l’entrée du désespoir dans ma cervelle désemparée. Du coup, (et comme, au palais Jacques Cœur, la seule personne que j’avais vue devant les portes fermées était une femme de ménage qui, entrant dans les lieux à 9 heures vingt et une, m’avait indiqué que « ça l’aurait beaucoup étonnée qu’il se passe quoi que ce soit avant 10 heures, vu qu’elle devait passer la toile à laver dans le hall avant l’ouverture des portes…), je me suis rabattue sur la seconde partie de mon altière native : l’école des Beaux-Arts.
Où j’arrivais vers 9 heures vingt-cinq.
Et où je fis la connaissance de l’anonyme que je vais me permettre de nommer « l’organisatrice en chef ».
J’étais dans un sale état. Suante, sichoufflante, perdue, inquiète, pensant sans arrêt que les cinquante centimes étaient bouffés depuis longtemps et me demandant combien ça coûtait, un PV juste en-dessous du palais Jacques Cœur, un peu nauséeuse et surtout honteuse : car moi qui ai horreur de ça, j’étais en retard. Un retard tartare, cru, saignant, sous la selle de mon cheval fourbu, tirant la langue. Un retard qui allait peser son poids de pénibles minutes…
Bref, un état psychologique assez voisin de celui de la petite fille qui, à l’école primaire, n’ose pas demander à aller aux cabinets, devant toute la classe.
L’organisatrice m’a donc instantanément reconnue, et, pour couper court à mes explications désordonnées, mes tentatives de demandes d’aides et le commencement d’un soupçon d’exaspération qui me montait, malgré moi, aux narines, elle adopta le ton ferme et compétent de la maman qui te me va l’éduquer, tiens, l’enfant récalcitrant.
D’abord, elle m’indiqua aimablement que cela faisait donc une demi-heure que « tout le monde m’attendait », et que « ça causait un sacré retard dans l’organisation ».
C’est un point de vue d’organisatrice en chef qu’en d’autres temps, j’aurais parfaitement accepté. Après tout, moi aussi, il m’est arrivé, des fois, d’être competente, efficiente, organisée, sévère-mais-juste et sûre de moi. Et même bénévole…
Mais là, je voulais juste qu’on réponde à mon affolement, et surtout je sentais une envie irrépressible de comprendre ce qui venait de m’arriver, qui montait de mes nerfs crispés. Pourquoi donc les autres, les quelques 80 personnes que je voyais au loin, dans la cour carrée du bel immeuble des Beaux-Arts, prendre un petit déjeuner détendu, n’étaient-elles pas, comme moi, debout devant une femme assise qui vérifiait méticuleusement que, malgré mon retard et le trouble que je causais déjà (qu’est-ce que cela allait être par la suite !!!), j’avais bien rempli mes obligations et avais donc le droit d’être là (encore que… Le retard…)
Je fus sauvé par un jeune homme à catogan et cheveux bouclés, un stagiaire ?, à qui l’organisatrice, prenant conscience que mon désarroi atténuait encore des compétences dont, d’un seul coup d’un seul, elle venait de prendre la faible mesure, enjoignit de s’occuper de moi.
A 9 heures trente cinq, j’étais au volant de ma twingo. A trente-huit, j’entrais dans le parking sécurisé « prévu à cet effet » dont les 79 autres personnes avaient eu connaissance, à part moi. A 9 h 40, le jeune homme me sourit, un peu navré, et j’eus la soudaine intuition que sa sollicitude (qui me détendait à la hauteur d’un tube de valium) provenait peut-être aussi d’un passé rugueux avec l’organisatrice en chef, qui sait ?
Ca m’est déjà arrivé, dans ma vie, d’avoir le soutien silencieux de galériens timides qui, cherchant à prévenir les dangers vers lesquels, avec mon inconscience habituelle, je me dirigeais tout droit, me venaient spontanément en aide, parce qu’ils étaient déjà passés par là…
N’empêche que, même en empêchant 80 personnes de respecter un horaire aussi scrupuleux qu’utile, je voulais comprendre ce qui venait de m’arriver. A savoir, entrée en Bourges à 8 h 35, ne franchir le porche de l’école des Beaux-Arts qu’à 9 h 50…
Et donc, revenue devant la directrice de l’école primaire, l’organisatrice en chef, je posais la question qu’il n’aurait pas fallu…
(la suite à plus tard. Je demande humblement pardon à toutes celles qui ne sont intéressées du récit de mes souffrances qu’à cause de la présence, dans les parages, d’Hervé le Tellier : il n’apparaîtra qu’à son heure… Disons qu’elles pourront alors choisir leur lecture « à la carte ». Mais moi, j’ai besoin d’écrire mon histoire « par le menu » !!!)
Le 18/07/2016
L’appel à tartes.
- La première tarte, dite « l’arrivée ».
La première tarte, évidemment, ce fut celle que je me suis à moi-même donnée : partir dans une ville inconnue, à un atelier littéraire tout aussi ignoré, sans savoir exactement où je mettais les roues.
N’importe quel individu aurait eu envie d’en savoir un peu plus…
Ahahah.
Mais l’incertitude étant la soupe primitive dans laquelle j’ai bouillonné avant même d’arriver sur terre, toute l’aventure me parut, à moi, certes assez imprécise mais justement : ça devait être voulu. Décidé. Soigneusement élaboré.
Car si j’avais scruté et re-scruté la page « renseignements pratiques » du site internet de l’atelier « Récréations 2016 » de l’OULIPO, mis en lien à partir de la page Facebook d’Hervé Le Tellier, je n’en avais tiré que deux conclusions :
- l’atelier commencerait à Bourges, le lundi matin, à 9 heures pétantes.
- Il se déroulerait soit au palais Jacques Cœur, soit à l’école des Beaux-Arts, selon.
(selon quoi ? Ce n’était pas précisé, mais ma confiance inébranlable dans l’efficience des webmasters, qui était la bouée de ma soupe primitive pré-existentielle, me fit ignorer superbement ce genre de détail.)
Donc, puisque j’avais décidé de consacrer, sur mes trois semaines de congés payés, une semaine entière consacrée à la découverte d’une activité littéraire, je n’avais plus qu’à me lancer, munie de ces deux viatiques…
Et dans la nuit du dimanche au lundi, en grimpant vers quatre heures du matin dans ma vaillante petite twingo, je m’en fis le serment : je serai à Bourges le lundi matin, à 9 heures pétantes, soit au palais Jacques Cœur, soit à l’école des Beaux-Arts.
Selon.
Et ça n’a pas loupé.
Je fus seule. Ce fut long.
Car j’ignorais ce que je ne savais pas, et qu’il aurait fallu que je susse….
(la suite à deux mains).
Le 25/06/2016
Je n'aurais jamais cru en arriver là, mais puisqu'il le faut (grâce à Paul Edel, d'ailleurs, qu'il en soit remercié) ! J'appelle donc à manifester dès aujourd'hui tous les habitants rassemblés entre Neufchâtel-en-Bray, Gournay-en-Bray et Forges-les-Eaux, pour tenter d'arrêter tout de suite la mauvaise brise qui nous vient de nos anglais voisins...
Car ce serait folie que de quitter la Normandie !
J'en suis convaincue : tout nous attache ici !!! Nous sommes dans une boutonnière : si nous quittons l'affaire, le pardessus sera mal attaché, les pans de la veste flotteront, et il y aura une dissension fondamentale entre le cul et la chemise...
Je vous en conjure : parons tout de suite le mauvais coup que nous inspire la perfide Albion :
PAS DE BRAYXIT ICI !
Le 22/06/2016
82 %. Nous étions 82 % à voter Chirac, en 2002. Bien entendu, cette dernière phrase est grammaticalement correcte mais politiquement complètement absurde. Car dans ces 82 %, la moitié à peu près, disons 41 %, ne votaient pas Chirac : ils votaient contre le F. Haine.
J'en étais.
Moi qui ai toujours voté Parti Socialiste au deuxième tour, point dupe mais convaincue que ce parti pouvait avoir la volonté de contenir les appétits de la droite, cette année-là, j'avais comme une moiteur qui remontait de ma main vers l'urne...
Ma main est sèche aujourd'hui.
Demain, une fois de plus, je ferai grève et irai défiler à Rouen... Les dents serrées.
Car ma résolution est prise : quel que soit le cas de figure, je dis bien QUEL QUE SOIT LE CAS DE FIGURE, je ne voterai pas P.S. au second tour de l'élection présidentielle de 2017.
Je ne voterai pas pour un parti qui me trahit, qui nous trahit, et dont la seule argumentation est de dire "avec la droite ce sera pire qu'avec nous".
Ce sera pire sans vous, sans doute. Mais ce sera SANS VOUS.
Tous ceux qui, demain, vont arpenter les rues, s'en font dorénavant la promesse !!!
Le 18/06/2016
Mon ami parisien, Jacques Barozzi, se démène tant et plus : il vient de publier ceci, au Mercure de France :

C'est un savoureux choix de textes autour du thème, mais hélas... Jacques a beau y mettre du sien : ça ne fait pas revenir le soleil...
Pourtant, la lecture des extraits (surtout celui de Giono, d'une ampleur lyrique qui fait remonter chez moi, à chaque fois, comme des réminiscences virgiliennes !) m'a ramenée à quelque dix ou quinze ans en arrière. Moi aussi j'avais célébré l'été, cette année-là, à ma manière bien sûr...
Voici :
Le cahier d’été
Cette année-là, ce serait du solide. Du sérieux. Le cahier en attestait : pas moins de 132 pages, format 21 x 29,7, petits carreaux, couverture plastifiée, grammage à 120. Puisque le clavier azerty allait rester près de l’ordinateur, autant voir large. 132 pages, voilà une ambition avec de la tenue, en trois semaines d’été…
La résolution était prise : il serait posé là, à sa place, sur la table du jardin, dès la fin du petit-déjeuner. Ou, à la rigueur, emporté près de la rivière : les larges pierres bossuées où l’on étalait les serviettes, pendant les parties de baignade, lui serviraient d’assise. Ou encore il serait placé dans le panier du vélo, afin d’être utilisé sur les tables des cafés, pendant les pauses que l’on s’accorderait, au village, en attendant le retour du marché de l’un, la fin de la promenade de l’autre, ou l’arrêt des tours de manège des deux petits…
Mais en tout cas, pas une journée sans en noircir les pages, sérieusement, et avec de la littérature, s’il vous plaît. Peut-être pas les 132, en fait. Mais au moins 10… 8… disons 5 par jour…
Hélas, en tout et pour tout, ce furent trois pages seulement du beau cahier sérieux qui furent remplies. Et encore. Sur la première, on pouvait voir une liste de courses, qui s’égrenait ainsi :
- 2 kilos de pêches
- 2 kilos de tomates
- Chips
- Glaces à la fraise
Sur la seconde, deux enfants avaient colorié un magnifique dessin, une sorte de couple improbable où un Goldorak piétinait un monstre assez indéterminé, mais plein de couleurs, avec des zébrures rouges et un gros soleil jaune, dans le coin à droite. Le cahier se souvenait fort bien de l’après-midi où les enfants s’étaient emparés de lui : on n’avait pas pu aller se baigner, cette fois-là…
Quant à la troisième, il y était indiqué, de biais sur la page, d’une grosse écriture ronde qui prenait une large place, qu’on était parti pique-niquer près de la retenue d’eau, et que, si par hasard l’envie prenait le lecteur de venir se joindre au groupe, qu’il n’oublie surtout pas d’apporter une bouteille de rosé…
A la fin de l’été, le cahier, oublié sur la table du jardin, n’était plus feuilleté que par le vent, qui en tournait les pages… Et le vent faisait naître ainsi un petit bruissement narquois, empli de l’écho des rires et des « ploufs dans l’eau », du goût des fruits mûrs et du balancement paresseux du hamac, un petit bruissement joyeux et satisfait, qui se moquait bien des cahiers d’été, des sérieuses résolutions, et de la littérature.
Clopine Trouillefou
(Chamborigaud, au bord du Luech)


L'été, quoi.
Le 12/06/2016
J'ai ranconté l'histoire de l'oiseau que j'ai sauvé d'une mort certaine, l'autre jour. Mais ce que je ne savais pas, c'est que les assassins, que je dissociais jusqu'ici, opèrent en fait en bande organisée...
Sisi.
Tenez, ce matin même : la pluie ayant cessé depuis le lever du jour, à 8 heures j'étais dehors : assise sur le banc encore un peu détrempé mais au soleil, dans mon jardin, mon mug plein d'earl grey à la main, regardant vaguement mes roses et me demandant si nous allions pouvoir déplier la table de ping-pong : petites questions pour un petit quotidien de peu de soucis, et rien de bien grandiose ni de bien dramatique...
Quand soudain...
Le gros Roucky passa comme une flèche devant moi, ayant à la gueule un petit corps brun d'où dépassaient, de chaque côté, de minuscules mains roses, presqu'humaines.
On ne se méfie jamais du Roucky, car c'est un chat lent, qui semble avoir moins de réflexes que d'autres, et qui ne saute sur les tables, d'un souple mouvement sans appel, qu'en cas de refus : il commence d'abord par quémander en miaulant qu'on lui évite cet effort en le portant à la bonne hauteur (je sais, ça paraît dingue, mais c'est comme ça chez moi. Le chat saute sur les tables... Nous sommes en réalité au service de nos animaux, qui profitent sans scrupule de notre faiblesse collective)... Mais cette lenteur et cette paresse proviennent surtout du fait que sa mère a été tuée trois semaines avant son sevrage : certains apprentissages lui ont ainsi manqué.
Mais, même sans apprentissages, un chat reste un chat, bien sûr. Ce n'est pas la taupe de ce matin qui me contredira : elle a compris sa douleur...
Roucky s'était bien gardé de la tuer d'un coup : il comptait sûrement, après l'avoir relâchée, jouer un peu avec - même en n'ayant jamais lu le Maüs de Spiegelman, on sait bien cela !
Mais l'autre assassin était là lui aussi, j'ai nommé le grand chien maladroit Ti'punch, qui ne lâchait pas son coéquipier d'une semelle. Et sitôt que Roucky eût laissé tomber sa proie, le voici qui bondit dessus, l'emporta comme un fromage et finit le boulot...
Puis revint, me demanda un câlin en posant sa tête sur mes genoux, fit une sorte de caresse au chat (qui se demandait encore où était passée sa taupette), et reprit, comme si de rien n'était, sa posture de chien modèle...
Franchement, de quoi gâcher mon déjeuner : aucun scrupule dans les yeux tranquilles de mes assassins préférés. C'est bien la peine d'avoir des animaux qui se prennent visiblement pour des êtres humains, si on n'arrive pas à leur inculquer un peu de culpabilité, deux sous de remords et un peu de sens moral...
Soupir.
L'inquiétude d'une étrange beauté...
Le 09/06/2016
L'être humain est quand même pas terrible, quand on voit ce que la nature produit ailleurs (et je ne parle pas seulement des tigres !) : ici même, au beau milieu du pays de Bray, dans un milieu parfaitement inattendu (mais stratégique en regard de certains thématiques), un pote à nous a trouvé un champ "d'orchis abeille", des orchidées protégées et garantes de biodiversité...

C'est quand même autrement foutu, question esthétique, que notre à peu près glabre peau rose, nos membres qui pendouillent et nos extrémités fourchues. C'est beau, quoi, une orchidée, même si cete beauté a quelque chose d'inquiétant, à force, comme tout ce qu'on a du mal à comprendre...
Il parait que celle-ci se déguise, pour mieux la tromper, en abeille, d'où son nom. Mais qu'importe le nom, pourvu que ce genre de splendeur continue d'exister, même (et surtout) sans nous...
Etienne et Jules (ou plutôt Antoine et Pierre !)
Le 08/06/2016
Ce billet est mis en ligne ici pour contourner sournoisement la modération assoulinienne. Que ceux qui n'y comprennent que pouic passent gaillardement leur chemin, on ne leur en voudra pas !
aouh la polémique, Victor !
Je tape vite, j’ai donc retranscrit le billet d’Antoine Perraud sur France Cul, tout en l’écoutant. Voici :
« « tout part alors du blog de Pierre Assouline, la République des livres. Ecrivain, critique et membre de l’académie Goncourt, Monsieur Assouline, qui cloisonne en général assez bien les choses, s’adonne au conflit d’intérêts le 13 mai (cette date tient du mauvais signe, en République). Le connaisseur de la vie littéraire, sournoisement, cède le pas au juré vexé. Joseph Andras a mordu dans la main qui le primait, il mérite une fessée. La correction de Maître Assouline prend la forme d’une intrigue. Fondé sur des cancans, son billet de blog, allusif et vipérin, devient rampe de lancement de la rumeur. A partir d’une évidence, sans importance, (Joseph Andras est un pseudonyme, le domaine littéraire en regorge…), la calomnie s’insinue, comme dans le Barbier de Séville. Nous aurions affaire à une imposture, une nouvelle « ajaritude » (Emile Ajar fut le prête-nom de Romain Gary, qui roula ainsi les Goncourt en obtenant une seconde fois leur prix en 1975 pour « la Vie devant soi »).
Misère de la critique littéraire, incapable de faire entendre une voix « experte », capable de tordre le cou à une telle ineptie.
Profitons-en pour saluer ici, le dernier géant de la critique encore en vie, Jean-Pierre Richard, né en 1922, auteur de « littérature et sensations » (quel titre !), en 1954, de « poésie et profondeur », en 1955 , mais également d’ouvrages plus récents, chez verdier, dans lesquels il se penche sur des auteurs contemporains comme Marie Desplechins.
Faute d’arbitres avertis, la presse verse dans le petit sensationnel, le Monde publie ainsi, jeudi 2 juin, une prétendue enquête qui consiste à faire le tour de la rumeur pour constater, sans vraiment l’avouer, qu’il s’agit d’un tuyau crevé. Non, ce Joseph Andras ne cache pas un autre auteur tel Khamed Daoud, mais feignons d’y croire un peu, dans notre société faisandée où il faut bien vendre du papier.
Et voici que Pierre Assouline en re-gazouille une couche, sur twitter, toujours le jeudi 2 juin : « un coup de Tarnac derrière le mystère Joseph Andras ? Un collectif radical écrivant, pourrait être derrière l’auteur de « de nos frères blessés ».
Tout cela relève de la cabale des ignorants. Joseh Andras , qui ne veut rien lâcher de spontané, s’interdit de parler à la radio ou à la télévision. Chacun est en droit d’ironiser sur cette forme de constipation mentale. Pour autant, cela n’autorise personne à propager un délire sur-interprétatif. Joseph Andras, de surcroît, refuse toute conversation avec un représentant d’une presse écrite, ocultée, à ses yeux, par les capitaux. Point de vue difficilement contestable, tant des capitaines voire des chevaliers d’industrie ont fait main basse sur les journaux. Le romancier n’accepte donc que les interviews par courriels, ce qui nourrit bien des suspicions en retour.
Il se trouve que votre serviteur a parlé avec Jospeh Andras, à l’occasion d’un entretien pour Médiapart, mis en ligne mercredi 1er juin. Je fus le seul à être traité en interlocuteur, c’est-à-dire en « passeur », et non en simple boîte aux lettres. Nous nous sommes entretenus plus d’une fois au téléphone, et je peux ici affirmer, en connaissance de cause, qu’il s’agit d’une personne singulière, identifiable : Joseph Andras à l’oral est « raccord » avec le Joseph Andras à l’écrit. Alors, lisons ce qu’il a écrit de mieux jusqu’ici : « De nos frères blessés », aux éditions Acte Sud. »
Eh ben, dites donc !
Alors là, j’ai envie de dire deux-trois trucs. Un, c’est que, lorsque j’ai lu le billet que Pierre Assouline a consacré au refus du Goncourt par Andras, je n’ai pas décelé une quelconque allusion au fait que ce serait Kamel Daoud qui aurait en réalité écrit le livre. Non. Pierre Assouline regrettait le refus du jeune homme en s’étonnant qu’un être si jeune soit si arrogant, et en relevant le mystère qui régnait sur son identité, point.
c’est dans les tweets que Pierre Assouline a commencé à faire planer un sérieux doute sur la paternité de l’ouvrage. Il a toujours employé le conditionnel, et s’il se faisait le relais d’une rumeur (il disait d’ailleurs que c’était une rumeur), on ne peut cependant lui attribuer, tout de go comme cela, la paternité de la rumeur. Après tout, de bonne foi, Pierre Assouline a pu ajouter foi à des rumeurs qu’il a entendues…
D’autant que, si Antoine Perraus a personnellement rencontré Joseph Andras, bibi j’ai personnellement, ici même, interpellé notre hôte sur la question : était-il suffisamment vexé pour vouloir du mal au jeune homme ? Certes, si la rumeur était vrai, les vertus de Joseph Andras pâlissaient rudement. M’enfin il n’empêche que le bouquin était bon, et que la « misère critique » que dénonce Perraud ne l’est pas tant que cela, miséreuse, puisque justement le livre a emporté le prix…
En fait, j’ai envie de dire à Antoine Perraud ce que j’ai dit à Pierre Assouline. A savoir que sans procès équitable et productions de preuves, tous les propos relèvent un tant soit peu de la calomnie.
Si Antoine Perraud n’a d’autres preuves que celles qu’il avance dans son billet, alors à son tour il calomnie Pierre Assouline, ou au moins il lui dénie la présomption d’innocence. Imaginons que Pierre Assouline prouve qu’il a entendu l’histoire de Tarnac au restaurant, avec tel ou tel, et qu’il ait simplement décidé de la relayer, en toute bonne foi. L’accusation de Perraud, à savoir que c’est SCIEMMENT qu’Assouline fait courir les bruits, pour se « réparer », tombe…
Sans compter que bibi, je lui ai carrément posé la question, et qu’il m’a calmement répondu que non, il n’était pas vexé…
Bref.
Et qui nous dit qu’Antoine Perraud n’est pas berné à son tour ? Le voici si flatté d’avoir été le seul interlocuteur autorisé par Andras qu’il ne peut même soupçonner ce dernier de perdurer dans son attitude mystérieuse… Parce qu’en fait, il y aurait bien un loup…
Bon, alors je me répète. Tant qu’on n’aura pas étayé les dires de l’un, ou de l’autre, par des preuves, tout restera incertain. Mais je maintiens que les tweets assouliniens étaient rédigés au conditionnel et avec points d’interrogations, alors que les accusations pernaudiennes sont à l’indicatif.
Par contre, là où les deux hommes sont carrément à l ‘opposé, et chic ! C’est quelque chose de facilement vérifiable, c’est sur la posture d’Andras face aux médias. Assouline nous a dit qu’ayant beau avoir refusé le prix, l’auteur ne s’en répandait pas moins dans les médias. Perraus affirme précisément l’inverse ! Là, nous pourrions vérifier nous-mêmes, non ?
Bon je vous laisse, je suis un peu amusée par toute cette affaire, assez découragée par l’aplomb des uns et des autres, et je m’en vais finir par l’acheter, moi, ce bouquin si ça continue. Comme ça je m’en ferais la critique à ma propre aune, en laissant les remugles du marigot à nos deux représentants…
Et ça me fait penser à Etienne et Jules, du si regretté Roger Riffard. Vous connaissez ?
Un jour, mon pote Etienne
Me dit sans préambule
Il faut que j' t'entretienne
De notre copain Jules
Certes, reprit Etienne
J'éprouve un grand scrupule
Et même de la gêne
A parler mal de Jules
Le diable, ajoute Etienne,
Me change en libellule
Si j'ai la moindre haine
Contre notre ami Jules
Mais voilà, fit Etienne,
Le secret qui me brûle
Prends-en bien de la graine
Et méfie-toi de Jules
Et d' la bouche d'Etienne
J'appris quelle crapule
Rôdait comme une hyène
Dans le cœur noir de Jules
Mais v'là que je trouve Jules
Place de la Madeleine
Trois jours après que j'eus le
Plaisir d'entendre Etienne
Du coup, j'apprends par Jules
Autant qu'il m'en souvienne
Quel vilain bruit circule
Sur le compte d'Etienne
Depuis lors, je stipule
Qu'on distingue avec peine
Le contenu d'un Jules
De celui d'un Etienne
Le contenu d'un Jules
De celui d'un Etienne
(remplacer Jules par Antoine, et Etienne par Pierre !) http://www.deezer.com/search/des%20jules%20et%20des%20%C3%A9tienne
Le 08/06/2016
Ca s'affolait dans la grande salle : j'y suis allée voir. Grands battements d'ailes, coups sourds de l'oiseau étourdi contre les vitres et les meubles... Et présence de deux Assassins, ce qui n'arrangeait rien aux affaires de l'oiseau...
Non, ne vous récriez pas : ce sont vraiment deux assassins que ces deux-là, j'ai nommé le Gros Chat Roux et le Chien Fidèle. En ce moment, dès sorti dans le jardin, Rouky n'a que ses griffes à cran d'arrêt à tendre, et il chope musaraignes et oisillons, à foison, et hier, un jeune loir. Quant à Ti'Punch, n'est-ce pas lui qui, en février, a tué un tout jeune agneau, comme ça, par plaisir ? S'il avait été vraiment chien de berger, un tel meurtre lui aurait valu un coup de fusil, dans la grange. Mais, soupir, nous sommes contre la peine de mort, et avons changé le jugement en simple (mais formelle) interdiction de pré, à perpétuité...
Là, l'oiseau égaré dans la maison n'en menait pas large : le gros chat roux était déjà monté sur le dossier du divan, et, fixant de ses yeux verts et cruels l'emplumé, il calculait son élan... Quant au chien, à la porte d'entrée, il suivait toute la scène en gémissant un peu, par convoitise de ce qui allait se passer...
Je suis donc intervenue, tel dieu retenant la main d'Abraham. J'ai crié après le chat, qui en a sursauté de surprise et a filé sans plus demander son reste. Intimé l'ordre au chien de sortir de la pièce. Ouvert en grand les trois fenêtres.
L'oiseau s'était réfugié derrière le secrétaire : j'ai poussé le meuble, pour lui permettre de passer plus facilement, et suis à mon tour sortie de la salle, en fermant derrière moi la porte vitrée. S'il n'était pas blessé, il saurait bien sortir tout seul. Sinon, il serait toujours temps de le prendre dans mes mains, et de tenter de voir ce qui n'allait pas...
Cinq minutes plus tard, je suis donc revenue dans la pièce. Plus personne derrière le secrétaire : très bien. Je me suis retournée : l'oiseau était là, posé sur la table basse, parfaitement immobile.
C'était une merlette, une jeune, au plumage brun. Tétanisée de frayeur, sans doute, et mes cris n'avaient sûrement rien arrangé... Je me suis adressée à elle le plus doucement que je le pouvais : "Oiseau, tu es libre, tu peux t'envoler maintenant".
La merlette ne bougeait pas, sauf son oeil, qui me dévisageait. Avez-vous déjà été regardé par un oiseau ? Ou plutôt, avez-vous déjà échangé un regard avec un oiseau ? C'est une expérience fascinante, à mon sens, car le lien, si improbable, si indéfini, si peu compréhensible de part et d'autre, existe bel et bien. Nous nous sommes vraiment regardées, la merlette et moi...
Elle restait toujours immobile, et je suis une humaine : j'ai avancé la main, toujours en parlant doucement, et le coeur s'est mis à me battre. Allais-je réussir ? Derrière nous, les trois fenêtres étaient largement ouvertes. L'oiseau allait-il me laisser le toucher ? Le prendre ?
Je voyais, dans la glace qui recouvre la table basse, le reflet compact de la merlette, et l'ombre de ma main qui avançait vers elle...
PFFFRRRTTT...
A la dernière seconde, l'oiseau s'est envolé.
Soupir. La mansuétude n'est pas toujours récompensée...
(Je me suis consolée avec Berlioz : cliquer ici !)

Le 31/05/2016
Je pense au courage des oiseaux : la pluie de ce printemps, froide, épaisse, et continue, ne doit pas leur rendre la vie plus facile que ça. Et pourtant, dès qu'ils le peuvent, sans attendre que les arbres, l'herbe, le jardin, aient eu le temps de s'essuyer, dès la dernière goutte tombée et en attendant la prochaine averse, les voilà qui lancent leurs appels et leurs chants, au-dessus du jardin détrempé et des flaques d'eau encore stagnantes.
Les plantations, elles, n'ont pas cette volonté : les roses trémières, encore à l'état de projet, vont avoir du mal avec la moisissure qui plombe déjà les larges feuilles. Quant au potager...
Une dizaine de départements, nous dit la météo, sont en alerte (pendant qu'ailleurs dans le monde, une terrible sécheresse s'abat, notamment sur l'Inde, et que la famine s'installe à Madagascar), et pendant que je vous écris, en face de moi, une longue dégoulinure humide vient endeuiller le mur - pendant l'averse, il nous faut mettre un tupperware en-dessous de la fuite, endémique à cet endroit de la toiture (une dizaine de traces sombres, autour du recoin où mon bureau est installé, en témoigne, et même si les dégâts des eaux ne sont pas très graves, se réduisant à quelques traces, le "ploc-ploc" de la goutte tombant dans le récipient n'est pas sympathique à mes oreilles) : Clopin combat cette fuite avec la même vaillance que les oiseaux, certes, mais lui est obligé d'attendre "que ça s'arrête" avant d'envisager la moindre intervention.
A chaque fois, on tente de se rassurer : cela arrivait aussi, avant le dérèglement climatique... Mais bof, cette pensée-là ne m'aide pas beaucoup.
Je préfère tendre l'oreille au chant des oiseaux : tant qu'eux tiennent le coup, n'est-ce pas ?
Le 26/05/2016
Eh oui, Clopin est un voleur ! Tout apiculteur l'est un peu, puisqu'il s'agit de piquer aux abeilles (tout aussi butineuses que lui) le miel que ces admirables insectes confectionnent... Mais Clopin est AUSSI un mec de l'image : alors, non content de faire dans l'apicole, il fait aussi dans le reportage sur mesure... Et ça donne un clip-clap qui vient enrichir la caverne d'Ali-Beaubec, là où est entreposé le butin de Beaubec Productions !
En fait, les images étaient engrangées depuis l'été dernier, à ma demande. Je voulais les illustrer par une musique entendue sur France Musique l'année dernière, mais je n'ai trouvé personne pour me donner les renseignements nécessaires (et pourtant, je suis allée jusqu'à téléphoner 6 fois aux services des auditeurs de france mu, et j'ai envoyé une lettre avec une enveloppe timbrée à mon adresse : peine perdue ! Soupir)
Et puis, cette année, j'ai écouté une nouvelle musique (moi aussi je butine !) qui m'a fait penser aux rushes inemployés : on a essayé avec Clopin et bingo ! Ca fonctionne !
Je dédie donc le clip-clap à deux entités :
- à Jacques CHESNEL, dont la passion pour le jazz ne s'est jamais démentie
- aux abeilles butineuses, qui ont sacrément le moral, puisqu'elles continuent à survivre aux lobbies de l'agro-chimie, et aux "élus républicains" qui ne butinent pas, eux, mais qui lèchent le cul des lobbies sus-nommés (voir la décision du Sénat de continuer à autoriser l'utilisation du round-up de Monsanto...)
Et pour les lecteurs de ce blog, ils auront bien compris qu'en butinant ces images, ce n'est pas seulement un peu de miel que Clopin aura mis en pot. Il s'agit aussi de ces belles fins d'après-midi d'été, où je prépare le repas du soir en écoutant Onfray, sur France Culture, me parler philosophie, pendant que les abeilles récupèrent le miel resté au fond des hausses, après la récolte. Un de ces moments hédonistes, aussi parfait qu'une alvéole emplie d'ambroisie, qui éclairent parfois, pendant quelques secondes trop vite envolées, le cours de nos vies...
Le 25/05/2016
Demain je vais faire grève... Mais. Ben oui, il y a un "mais" : et ce n'est pas celui de 68...
Je m'explique. J'étais trop jeune en 68, mais cependant, quand je repense aux photos de ce temps-là, c'est la bouille réjouissante de Cohn-Bendit narguant un CRS que je revois. Je crois que tous se souviennent de ces photos là :


Ah, certes, il devait être être bien agaçant, ce jeune homme... Mais on ne peut lui retirer une chose : il s'amusait. Il était narquois, provocateur, insupportable... Et rigolard...
Eh bien, vous pouvez toujours chercher dans les cortèges d'aujourd'hui : ça ne rigole plus. Du tout.
Réhabilitation du capitaine France
Le 23/05/2016
Enfin ! sur le blog du "Fou de Proust", Patrice Louis, j'apprends qu'Anatole France a été cité par Xavier Dolan, à Cannes... Commencerait-on à réhabiliter cet écrivain ? J'en serais enchantée, parce que je trouve qu'on la fort injustement traité, celui-là.
D'ailleurs, il y a dix ans, je lui avais écrit une lettre, qui est passé sur le site "bibliobs" du Nouvel Obs. Du coup, ce matin, je suis allée la relire : eh bien, je pense toujours la même chose... Voici ce que j'avais écrit :
Cher Maître (je n’ose vous donner du « Cher Anatole » )
Vous êtes mort, bien mort, on ne peut plus mort. J'en suis si désolée pour vous que je vais vous dévoiler le secret de votre trépas, si les anges ne l'ont déjà colporté jusqu'à vos oreilles à l'aide de leurs harpes célestes: ce sont ces salopards de surréalistes qui ont jeté, encore et encore, des pelletées d'outrages sur votre tombe illustre.
Pourtant, votre repos éternel avait bien commencé: vos funérailles furent nationales, et grandioses. On n'avait pas vu ça depuis Victor Hugo. Et de votre vivant, vous aviez récolté maintes couronnes... Mais voilà. Wikipédia (nous dirons que c'est le nom d'un célèbre documentaliste du 21è siècle, pas toujours fiable au demeurant) est formel à votre sujet:
après sa mort, il [vous-même, donc, ndlr] est la cible d'un pamphlet des surréalistes, "Un cadavre qui ne ménage personne", auquel participe Aragon avec un texte intitulé: "Avez vous déjà giflé un mort?" dans lequel il écrit: “Je tiens tout admirateur [de vous, donc] pour un être dégradé. ”Pour lui, "il" est un exécrable histrion de l'esprit, représentant de l'ignominie française. Gide le juge un écrivain “sans inquiétude” qu'“on épuise du premier coup.” Sa réputation devint ainsi celle d'un écrivain officiel au style classique et superficiel, auteur raisonnable et conciliant, complaisant et satisfait, voir niais».
Allez ne pas vous retourner dans votre tombe, après ça : de quoi vous gâcher l'au-delà, à coup sûr, et raréfier les visites que vous pourriez y recevoir. Et pourtant, je vous le dis tout net, vous êtes à mon sens la victime d'une injustice flagrante et qu'il faudrait réparer.
Comment en suis-je arrivée à cette conclusion, alors que d'autres illustres oubliés, comme Paul de Kock tenez, ou Novalis, me laissent indifférente? Par hasard, bien sûr, il fait généralement bien les choses. Figurez-vous, cher Anatole (allez, je saute le pas), que j'ai eu la chance de tomber sur vos ouvrages, lors d'une expédition dans un grenier, au moment précis où mon goût se formait, presque malgré moi, et où j'acquérais une sorte de petite conscience personnelle, qui me faisait douter du «littérairement correct» de l'époque et me fier à mon propre plaisir. Et du plaisir, vous m'en avez donné. Vous m'en donnez encore. Vous êtes un des rares qui m'accompagnez depuis toujours, depuis mes seize ans, et que je sens toujours plus proche de moi.
Bien plus: je n'arrive pas à haïr votre langue, dite «classique» (vous étiez nourri de grec) mais que je trouve surtout limpide, coulante, légère, ironique, belle en un mot. Non que les âpres écrivains de ma jeunesse, à la recherche du degré zéro de l'écriture aient été dénués de toute pertinence et de tout talent. Je pouvais me plonger dans un Butor, comme en apnée et déambuler, muette d'admiration, dans les entrelacs mentaux d'un Roland Barthes... Mais votre langue à vous, mon cher Anatole, est cependant une de mes préférées.
Vous, vous étiez un grand'père malicieux et tendre, aux pieds duquel je pouvais toujours venir déposer mes petits chagrins, et m'en bien trouver, réconfortée et divertie, dans le plus noble sens du terme. J'ouvrais votre «Thaïs», qui commence par un ironique désert... tout peuplé -d'anachorètes il est vrai. Je souriais aux désirs de Jean Servien, je me réchauffais à la rôtisserie de la reine Pédauque et trouvais que, ma foi, votre bibliothèque où les chats passent parmi les livres était un endroit où j'aurais bien aimé vivre. Du diable si je ne le pense pas encore...
Quand j'ai grandi un peu, il le faut bien, et vous, l'auteur du si charmant «Livre de mon ami» qui vaut bien tous les Pagnol -et de loin-, le savez mieux que quiconque, j'ai commencé à avoir la plume qui frétillait. Si personne n'osait s'en moquer ouvertement devant moi, l'indifférence et l'incrédulité ont cependant accompagné mes premiers pas. J'ai passé outre, en pensant à vous.
Après tout, serait-ce un crime aussi grand que celui de Sylvestre Bonnard, que je le commettrais quand même. Plus personne n'écrit, plus personne ne peut écrire comme cela, me dit-on. Et pourquoi, au fait? Ma manie, puisque c'en est une, ne fait de mal à personne. Et si elle peut vous apaiser, vous tout malmené dans votre tombeau, et vous dire que bien sûr, on peut vous lire encore, et en tirer grand profit, au point d'espérer manier un jour une langue aussi pure que la vôtre, eh bien, ce serait déjà cela de pris. Je n'arrive pas, en effet, à vous mépriser, ou à vous refuser mon admiration. Et moi qui suis bien peu nationaliste, je vous avoue que c'est surtout grâce à vous, et à votre nom, que j'accepte de me sentir française, cher Anatole!
Clopine Trouillefou
affolement angoisse anxiété épouvante crainte effroi frousse horreur trouille vertige
Le 18/05/2016
J'ai souvent eu peur, dans ma vie. Petite, je craignais à la fois les monstres et les insectes, les échelles trop raides et le loquet impossible à rouvrir de la porte des cabinets. Grande, le vertige ne m'a pas quittée, me bloquant dans l'escalier de la tour de Delft ou sur la promenade au bord de la falaise d'Etretat. Mais j'ai cependant appris à distinguer les peurs vraies des fausses, les paniques des chimères et des appréhensions.
Et il est des peurs qu'il est assez facile de vaincre, de toute façon : celles qui, de tout temps nécessaires à la survie de l'espèce, sont causées par un danger réel ; il suffit d'ôter le danger, et la peur disparaît. La difficulté réside certes dans ce "il suffit", parfois malcommode à atteindre certes, mais le soulagement, lui, est facilement vérifiable.
Mais voilà que mes peurs changent, se modifient. Je n'arrive plus à identifier correctement, me semble-t-il, le danger. Il n'a plus une forme de gouffre, ou n'apparaît plus comme une énorme vague, à l'horizon. Il s'insinue désormais partout, dans le voile d'une jeune anglaise black de 17 ans, à la religion ostentatoire, dans le graffiti raciste de la cage d'escalier du parking, dans le sac posé sur le quai de la gare...
Plus cela va, plus c'est contre cette peur-là, et ce qu'elle peut engendrer, qu'il me faut me battre. Et je constate, là encore avec effroi, que la peur insidieuse ne peut laisser place à un franc soulagement : il reste toujours une ombre, celle de Charlie, et de tous les autres, derrière l'épaule...
En fait, on ne vainc pas cette nouvelle forme de peur : tout au plus peut-on arriver à l'effriter. C'est la seule manière de la combattre. Ne pas la nier, ne pas chercher à l'affronter directement, mais la démonter petit morceau par petit morceau, la réduire à chaque pas d'un infime lambeau. La circonscrire...
Effriter la peur, de cette façon-là, de cette seule façon-là : travail aussi minutieux que patient. Mais c'est le prix à payer de la violence éternelle...
Le 17/05/2016

La preuve est là : les gens ne voyagent plus pour regarder, mais pour prendre des photos... L' énorme erreur que j'avais donc commise, en suggérant à Clopin une visite à Giverny en pleine Pentecôte, c'est-à-dire là où l'affluence est, de toute l'année, une des plus fortes, était donc source d'une expérience pleine d'enseignement : plonger ce jour-là, en 2016, un photographe sur les terres de Monet (Money ?) , c'était l'exposer non seulement à une marée humaine, mais en plus une armée humaine armée d'appareils photos.
De quoi être narquoise, moi qui n'ai JAMAIS pris de photos : pour une fois, le regard singulier était de mon côté, et non du sien. Partout où il braquait son appareil, il était précédé ! Aucune chance, apparemment, d'ajouter quoi que ce soit de pertinent ou de personnel à ce raz-de marée d'images, toutes les mêmes, toutes tentatives de capturer quelque chose de l'ordre de l'universel : le jardin d'un peintre...
Les prospectus nous demandaient de "nous projeter" à l'époque du peintre, quand sa grande famille entrait et sortait de la maison verte, se répandait dans les jardins, pendant que la pièce d'eau prenait forme : mais comment faire, bon sang, quand le site est si peuplé qu'il faut toute la beauté des fleurs, le sineux des allées, les oiseaux présents, pour conserver une toute petite apparence de paix ? Certes, à Giverny, les enfants sont moins excités qu'au parc Astérix, et disons que tous ressentent la nécessité d'éviter les papiers gras par terre, les interjections sur fond de bonnes blagues - tous, ici, même se pressant, inévitables, sur le petit pont japonais, tentent de faire sourire leur âme...
Mais tous aussi cliquent à perdre haleine...

Qu'allait donc faire Clopin ici ? Il existe une toile de Jérôme Bosch, "l'enfer musical" - nous n'étions pas loin, ici, d'une sorte de paradoxal "enfer des images". Pardoxal, parce que malgré tout, le jardin de Giverny est irréductible, et garde sa beaué - mais qu'est-ce que Clopin allait bien pouvoir faire de tout cela ?
J'eus la réponse assez rapidement :
Ceci est destiné à "contourner" la modération assoulinienne
Le 14/05/2016
Que ceux qui ne comprendraient rien à ce qui va suivre se rassurent : tout va bien, et l'article du j our concerne une discussion qui, en réalité, se passe ailleurs. Je poste ici uniquement pour contourner une modération eu peu trop étrange dans ses atermoiements !
Et pour ceux qui suivent :
Je vais parler d’autre chose, parce que le billet de notre hôte me gêne : il y a dedans du « ressentiment de juré Goncourt qui a mouillé la chemise pour une oeuvre et qui voit dédaignée, à travers le refus de son prix, l’aimable corporation à laquelle il appartient désormais », et puis plus je vieillis, moins je supporte qu’on reproche à quelqu’un d’être jeune. Ce n’est pas un argument : Adam Nemo (ou Joseph Andras) ne semble pas poussé par cette jeunesse, mais par d’autres considérations. Lui retourner donc l’arrogance (qui serait l’apanage de la jeunesse) est donc un procès d’intention. Perso, j’ai de plus en plus de bienveillance envers les jeunes gens, garçons et filles, parce que mon coeur se serre souvent en pensant à ce que ma génération leur laisse en héritage : des illusions désillusionnées, et un monde triste où la terreur et le fanatisme rôde, sur fond de montée d’extrême-droite. Bon, d’un autre côté, je ne suis pas au courant de tout, hein, m’enfin avec la photo et le pseudo, et le nom de l’éditeur, le secret de l’identité me semble déjà compromis…
Pas perdus (pour tout le monde...)
Le 11/05/2016
Nous avions arpenté la ville en tout sens, monté et descendu des rues larges ou étroites, taggées à mort et colorées à souhait, pris des bus (étonnamment peu chers) vers des villages lointains adossés aux collines chères à Pagnol, parcouru la longue corniche qui ceinture les beaux-quartiers, avions maté (pas d'autre terme) les candides baigneurs des calanques reculées, nous nous étions intéressés à l' histoire grecque et romaine de la cité, à ses vestiges, aux immeubles des quartiers vidés et détruits par Hitler, à ses musées accueillants et diserts, bref, du tourisme, quoi... Mais au fur et à mesure que les jours passaient, j'aimais de plus en plus la Ville, et je m'y sentais mieux.

D'abord par comparaison : contrairement à Paris, où l'argent s'étale, indécent et boursouflé, dans des vitrines luxueuses où les étiquettes donnent le vertige, Marseille, elle, sait rester populaire et modeste. Conséquence ou cause de la présence, en plein centre ville, de "vrais gens", des "gens de peu", de ce peuple que tant d'autres villes exilent à leurs périphéries ? Je ne sais, mais en tout cas, si je n'ai pas vu, à Marseille, de trop somptueux édifices (à part la Bonne-Mère, of course !) comme Paris en regorge, j'en ai senti la chaleur humaine, omniprésente, qui compensait la brutalité du mistral, et que je n'avais jamais ressentie ainsi, au travers de la sociabilité compliquée, bougonne et distante de mon froid pays de Bray...
En vérité, nous étions ici entourés de prévenances et d'attentions. Il suffisait de prendre un petit-déjeuner dans un café arabe de Belsunce, parmi ces hommes seuls dont la présence m'avait tant frappée à mon arrivée, et nous recevions de larges sourires qu'on sentait sincères, et une reconnaissance spontanée et immédiate, comme si nous étions nous aussi d'ici... Le moindre pot, dans un bar, pouvait tourner à une discussion paisible et aimable autour de n'importe quel sujet. Je me souviens d'un patron de bar, chrétien époux d'une musulmane, qui opposait à notre athéisme l'argument commun : "sans religion, pas de valeur morale, et comment dans ce cas contenir l'égoïsme, la cupidité, le chaos ?", sans savoir qu'il débattait là d'un sujet jadis exploré - et résolu - par un Baruch Spinoza passible, pour cela, d'un sévère hérem... Que cette ville était donc aimable !

Et puis il y a eu cette soirée dans le quartier -jeune et branché- de la Plaine, où j'ai eu le grand plaisir de retrouver une "vieille" copine de ouèbe, Frosine à la quarantaine aussi intacte que sa trentaine, où je l'avais rencontrée. Nous avons dîné, avec elle et sa compagne, dans un bon restaurant indien, mais nous avions beaucoup à nous dire, et peu de temps : la gastronomie en a souffert, car du coup, pressée par le besoin d'échanger, je n'ai pas apprécié à leur juste valeur la multitude de plats qui nous étaient servis...
Qu'importait, puisque j'avais enfin compris que le trésor de cette ville, c'était ses habitants. Jusque dans notre petit hôtel-auberge de jeunesse, ce "Vertigo" perché tout en haut de la rue des Petites Maries, où les rencontres se multipliaient. L'organisation de ce modeste établissement nécessite la présence constante d'un agent d'accueil. Ils sont donc trois ou quatre à se relayer jour et nuit, et tous (notamment le plus présent et le plus constant d'entre eux, j'ai nommé le jeune Sébastien) absolument serviables et charmants. Sébastien était sollicité sans arrêt par les multiples arrivées et départs, jonglait entre l'anglais, l'allemand, l'espagnol et le français, guidait les jeunes filles (ah ! Quel plaisir de croiser des voyageuses solitaires, organisées et décidées...) dans le dédale des chambres, indiquait le meilleur des couscous du quartier, intitulé "Sur le Pouce", où l'on vous servait en 10 minutes une assiette copieuse à souhait, pour un prix défiant toute concurrence... J'ai rarement rencontré un jeune homme plus à l'aise dans ses fonctions, qu'il adorait visiblement. Il s'occupait aussi du petit bar, où l'on peut boire la bière et le vin rosé "les moins chers de Marseille"... Je m'y attardais souvent, le soir, quand l'activité commençait enfin à se ralentir, et nous avons beaucoup discuté Sébastien et moi, de tout, de Marseille, de Gaudin et des bobos, des nuits debout et des petits matins, de nous-mêmes enfin... Les barrières qui auraient pu exister (- l'âge, le sexe, le statut-) n'avaient même pas eu le temps d'être construites que nous avions, lui et moi, sauté par-dessus tels deux cabris ! Et l'embrassade d'adieu était sincèrement amicale...
(la suite à plus tard)
Le 10/05/2016
Si l'adhésion de Clopin au Mucem a été immédiate, et s'est traduite par une cascade de prise de vues, comme celles-ci :


Mon sentiment, lui, a été beaucoup plus mitigé : certes, ce musée flottant, caché derrière le fort Saint-Jeanet ne se découvrant qu'au dernier moment, relié à la terre par de simples passerelles, comme un bateau tout prêt à rompre ses amarres en (re)partance pour l'Asie Mineure, est une prouesse architecturale, je le veux bien ... Mais c'est aussi un simple parallélépipède rectangle, noir, massif, abrupt, qui, par résonance, m'évoquait la kaaba de la Mecque. Et si le jeu infini avec la lumière et les couleurs de l'eau, du ciel, des pierres blondes du port et du ferry pointant vers l'Algérie enivrait Clopin, j'y voyais, moi, les ombres multiples et protéiformes de toutes les femmes soumises, derrière les moucharabiehs de l'enfermement. D'où léger malaise : certes, s'il faut parler de "culture méditerranéenne", sans doute tous ces éléments sont à la fois pertinents et "identitaires" - et, en plein été, le patio ombragé doit être un vrai lieu de délices et de soulagement, un recours contre l'intensité de la chaleur et des couleurs, mais cependant, je me sentais comme oppressée, mise en cage...
L'exposition permanente ne m'a pas convaincue non plus. Oh, on comprenait bien le propos : rassembler en un seul lieu de multiples exemples, géographiques, historiques, sociologiques, des trois fondamentaux méditerranéens : les céréales, le vin, l'olive... Mais, pour moi, rien ne surgissait de cette sorte d'entassement hétéroclite qui faisait voisiner une hutte grecque et un sarcloir marocain, une roue à aubes du troisième siècle et une moderne noria, rien qui aurait pu améliorer ma compréhension de ce monde-ci... Heureusement, les expositions temporaires : Picasso et les objets du quotidien (la période Vallauris, surtout) et le colonialisme du 19è siècle en Algérie (via les cartes établies par les colons, et les documents qui étalaient, dans une splendide naïveté contente d'elle-même, les instruments de la domination française) ont, elles, tenu leurs promesses. Rien que pour elles, j'étais contente d'être venue à Marseille...
Et j'allais l'être de plus en plus, au fur et à mesure de notre séjour. La visite au Mucem a été comme un palier, une marche qu'il m'avait fallu enjamber avant de pénétrer plus avant dans la ville la plus méditérranéenne que j'ai jamais visitée : et toutes les impressions négatives de mes premiers pas allaient bientôt céder la place à une sorte de sentiment très doux, un peu tendre même, qui allait enrober mon passage dans ces lieux...
(la suite à plus tard !)
Le 09/05/2016
Comment tenter d'appréhender l'âme d'une ville, alors qu'on n'y est que de passage, en touriste, "extérieur" à ce qui s'y passe ? Marseille m'était tout d'abord apparue figée, presque désoeuvrée : en vain j'avais cherché, autour du touristique vieux-port, une trace de l'ancienne activité dont témoignaient des films débordants de vie, comme si, depuis l'arrivée des premiers Phocéens, tout un peuple s'était mis au travail, avec constance, pendant des siècles, avec les mêmes frétillements que les poissons dorés dans les paniers d'osier, désormais bien modestes... Certes, les "points de vue" offerts aux touristes restaient impressionnants : la montée à Notre-Dame de la Garde, l'excursion aux îles du Frioul, le quartier du Panier ; mais cela suffisait-il ?

Où s'était donc réfugié le coeur de cette ville ? Malgré tout son charme, ce n'était pas dans l'oasis de la Vieille Charité, halte splendide :

Et je pestais contre mon statut, qui semblait m'empêcher de comprendre ce que je voyais. Oh, d'un autre côté, je ne comprenais que fort bien, que trop : tenez, le Vieux Port... Eh bien, si vous mettiez la pointe d'un compas au centre du bassin, et que vous traciez ainsi un cercle de 2 km de rayon tout autour, et que vous lâchiez dessus la horde touristique, prendriez-vous la décision adoptée (car il y a forcément eu une décision municipale, à mon sens) qui consistait à ôter à tous ces braves piétons touristiques la possibilité de satisfaire leurs besoins naturels, autrement dit de vider leurs vessies ?
Il n'y a aucune toilette publique dans le rayon sus-décrit. Pire encore : les Musées qui jouxtent la Mairie et la Chambre de Commerce n'en offrent point non plus, ni aucun édifice public ! Nous voici donc dans le pays des 36 000 normes, et des "bâtiments recevant du public", ailleurs submergés d'injonctions comme d'aménager ici des passages standardisés, là des toilettes pour handicapés, semblent ici curieusement libres de ne point offrir un service pourtant indispensable... Il reste les cafés, mais ces derniers ont le soin d'afficher, à côté des précieux "petits endroits", la mention que ces derniers sont réservés à la clientèle (payante). Qui a décidé cela ? Le lobby des commerçants marseillais ? A deux euros, premier prix pour un café, cela peut effectivement se concevoir. Mais cela laisse l'impression d'un "racket à la vessie touristique" qui, pour peu onéreux qu'il soit, n'en est pas moins parfaitement désagréable...
Heureusement, de ce point de vue, tout s'arrange dès qu'on quitte la proximité immédiate du vieux bassin. Sans aller bien loin, juste au bout du bout du Port, on accède au luxueux Mucem. Et là, si les commodités sont parfaitement accessibles, elles en deviennent du coup complètement accessoires. Et je me rends compte, en écrivant, de l'iconoclastie qui consiste à parler de ce musée flottant en commençant par là !!!
Qu'il suffise donc que je vous dise que c'est là, pour la première fois, que j'ai cru rencontrer la Ville. Dans ce Mucem flambant neuf, symbole de l'année 2013 où Marseille fut sacrée capitiale culturelle européenne, et où le virage (irrémédiable ?) fut pris de remplacer l'ancienne image laborieuse de la Ville par cette large "ouverture culturelle" sur la Méditerrannée.
J'y perdis instantanément Clopin, rendu fou par le jeu des ombres et des lumières, admiratif devant les matérieux employés, l'exploit technique et architectural (même si l'on nous glissa, peu après, que les constructeurs avaient peut-être un peu oublié que l'eau méditerrannéenne est salée, n'est-ce pas, ce que n'aiment guère les visseries et autres boulons....). Mais je fus bien moins vite conquise que lui. En fait, au prime abord, le bâtiment m'apparut tout entier comme contradictoire...
(la suite à plus tard, peut-être cet après-midi ?)

Le 08/05/2016
Le quartier de Belsunce est traversé par la "rue longue des Capucins", et tous les noms de rue, ici, attestent de la présence passée d'ordres aussi religieux que catholiques. Mais pourtant, les premiers mots marseillais que j'ai entendus ont bel et bien été "salam aleikoum", et "aleikoum salam" ; les rue étroites, ici, forment un refuge pour des hommes seuls, solitaires et surveillés (merci Gaudin) 
- et les commerces de fringues en gros ou demi-gros, qui précisent sur leurs devantures "pas de détail", paraissent étrangement inoccupés. Comme un Sentier qui serai silencieux... Le quartier doit son nom à un évêque, qui s'est dévoué pendant la peste de 1720. Faut-il rappeler que cette peste s'est répandue à cause de l'esprit de lucre des échevins marseillais de l'époque ? Il s'agissait de vendre les étoffes rapportées d'orient par bateau à la Foire de Beaucaire. Pas question d'observer la quarantaine : on falsifia donc la réalité, et 100 000 personnes moururent...
Mes premiers pas marseillais étaient donc un peu à li'image, (la première image !) de ce quartier, et ce n'était pas la présence, dans l'hôtel-auberge de jeunesse où nous résidions, d'un petit troupeau de (très) jeunes filles anglaises, noires de peau et de vêtements, qui allait m'égayer. Bon sang. Elles ne portaient pas le niqab, on voyait encore leurs visages et leurs mains (tapotant sur le clavier de leurs i-phones),mais elles étaient cependant ensevelies (à 15 ans !) sous les draps noirs de l'ostentation religieuse. Je ne suis certes pas violente, et respecte la croyance d'autrui, mais j'avais cependant une folle envie de les secouer, ces filles emmoutonnées, de leur parler de toutes ces femmes qui, au maghreb et ailleurs, se battent pour une liberté qui leur est refusée, vraie liberté qu'on ensevelit tous les jours sous ces étoffes religieuses, qui ne proclament, à mon sens, qu'une seule chose : la soumission... Les adultes encadrantes étaient, elles, habillées comme vous et moi. Je n'ai pas eu le courage d'aller discuter avec elles, et puis mon anglais n'est pas assez fiable - et la culture anglaise, frappée de communautarisme, vaut bien le bon vieux racisme ordinaire et franchouillard de mes compatriotes. Mais ma résignation n'était qu'apparente, car je ne pouvais croiser le regard des jeunes filles en noir sans indignation., de même ai-je sursauté, en comprenant que la libraire que je voyais avec plaisir dans ce quartier populaire n'était pas ce que je croyais, mais bien une officine islamique... Belsunce, quartier d'hommes immigrés, solitaires et âgés : je prenais grand soin d'en arpenter les rues en tenant la main de Clopin, en marchant au même rythme que lui, en tenant une place égale à la sienne dans la rue : ma manière à moi, bien mesquine et inefficace sans doute, mais quoi d'autre ? D'affirmer ma conviction d'une égalité possible, d'une présence féminine librement revendiquée.
Autant en emportait le vent : car le mistral soufflait, comme il sait souffler et comme je le ressentais pour la première fois de ma vie : des bourrasques froides qui sautaient au visage, qui nous attendaient au détour d'une rue, à l'ombre des murs, jusque sur les passerelles qui menaient au Mucem. Marseille subit cette violence, et ses couleurs contrastées en témoignent. Le passage de la lumière à l'ombre est coupant, absolu, vertical. Même le vieux-port, désormais consacré uniquement au tourisme, car il s'agit d'une sorte de grand parking à bateaux de plaisance, sans plus de vie que la ronde mécanique de la grande roue foraine qui est censée l'animer, même le vieux-port, où nos pas nous ramenaient sans cesse, me paraissait n'être plus l'abri éternel qui avait accueilli, il y a plus de 2500 ans, les marchands phocéens. IL fallait désormais bien regarder, pour voir un peu de l'animation ouvrière dont avait témoignée tant de films... 
(à suivre...)
Le 07/05/2016
Voilà, ça y était, j'étais à Marseille.

Et bien étonnée d'y être. Mon ignorance de cette ville était (est toujours, mais un peu moins) abyssale. Et ma présence provenait d'une vieille réflexion de Clopin : nous avons pris l'habitude d'aller, au printemps, passer une semaine sans voiture dans une ville européenne. Je crois que c'est à Lisbonne, comme je m'étonnais du côté "méditerranéen" de cette ville atlantique, que Clopin a pensé qu'il était stupide d'aller découvrir des villes étrangères alors qu'en France même, d'autres cités (dont la deuxième plus grande ville de France) nous étaient inconnues...
J'étais curieuse et, je dois le reconnaître, pleine de préjugés. Marseille était pour moi une ville braillarde et négligée, surmontée de la plaie des "quartiers nords" dont un livre comme "la fabrique du monstre" témoignait de la violence sociale. Et Pagnol n'était plus là depuis tant de temps...
Rien, évidemment, ne s'est passé comme je l'attendais. Et d'abord, cet immense escalier, baroque et aussi impressionnant, à mes yeux, que le pont Charles de Prague : quelle entrée en matière, non ?
Le 20/04/2016
Samuel GONTIER de TELERAMA, soyez ici publiquement remercié pour votre LETTRE AU CSA, et ce qu'elle révèle, entre autres, des manipulations télévisuelles " par défaut "(omettre de mentionner la place exacte, sur l'échiquier politique ou syndical, des intervenants d'émissions de télévision publiques, et présenter ainsi un militant pur et dur FNSEA comme un agriculteur "lambda"). Un grand nombre des exemples cités concernent le monde rural : c'est parfaitement éclairant sur ce qui se passe !
Le 15/04/2016
D'après un vieux pote, paraît que je vais finir speakerine à FR3 :
http://www.beaubecproductions.fr/pages/filmsrealises/journal-de-tournage.html
Le 11/04/2016
Quoi ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Quelque chose qui ne va pas ?
Elle ne te revient pas ?
Oh je sais que tu n'as rien dit
C'est ton œil que je prends au mot
Souvent un seul regard suffit
Pour vous planter mieux qu'un couteau
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Si tu veux t'la payer
Viens je rends la monnaie
T'as rien dit tu l'as déjà dit
On n'va pas y passer la nuit
Ma mère et moi on est d'sortie
On cherchait plutôt des amis
Quoi, ma mère ?
Mais qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mèe ?
Oui elle a une grand'mère
Oui elle me fait la mère
Elle s'imagine que j'lui dois tout
Sans elle je n'aurais jamais plané
Sans elle je n'vaudrais pas un clou
Ma mère a bien l'droit de rêver
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
De galères en galères
Elle a fait toutes mes guerres
Chaque nuit blanche, chaque jour sombre
Chaque heure saignée y est ridée
Elle ne m'a pas lâché d'une ombre
Quand j'avais mal, même qu'elle pleurait
Quoi, ma mère ?
Mais qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Quoi, ma mère ?
Qu'est-ce qu'elle a ma mère ?
Je m'en fous qu'elle soit belle
Au moins elle est fidèle
C'est pas comme une que je connais
Une qui me laisse crever tout seul
Mais je n'veux même pas en parler
Une qui se fout bien de ma mère.
Le 20/03/2016
Cette nuit, le printemps a commencé. Et j'ai fait le rêve suivant :
Une grande salle était en préparation : un marché allait avoir lieu. Et je devais y participer - j'avais des livres à vendre. Je ne sais si c'était des livres que j'avais écrits, des livres qui m'appartenaient ou des livres dont je devais simplement faire commerce : je devais trouver l'endroit où m'installer pour les vendre, c'était cela l'important. D'autant que le premier stand auquel je m'adressais me refoulait. C'était J.D. (l'historien qui intervient dans le documentaire, dans la vraie vie) qui m'expliquait qu'il n'y avait plus de place, puisque ce stand était celui de l'éducation nationale : je devais en trouver un autre.
J'arrivais alors dans un endroit beaucoup plus humble, où une femme inconnue m'accueillait aimablement : oui, ici, je pourrai m'installer, me disait-elle. Mais, contnuait-elle en soupirant, il ne fallait guère que j'espère vendre quoi que ce soit, et surtout pas des livres ! L'endroit était consacré à une sorte de "fourre-tout", et les quelques rares clients venaient surtout pour aheter des légumes, que la femme était d'ailleurs en train d'installer...
Je cherchais cependant l'endroit le mieux placé pour moi, quand "il" entra dans le grand hall bétonné et froid qui servait de cadre à mon rêve. "IL" : j'ai su tout de suite que c'était vers lui que mon rêve me menait. Et c'était une brute. Un homme très grand et très large, dont je n'arrivais pas à saisir le regard, et qui répandait autour de lui une sorte d'onde glacée. Je savais que cet homme avait commis des crimes, et qu'il s'en réjouissait ! Et qu'il n'avait aucune crainte, aucune peur : rien ne lui arriverait, à lui. L'homme s'est installé dans le stand à côté du mien, et a commencé à aligner, sur son comptoir, des pulls. C'était sa couverture, me suis-je dit aussitôt : il fait semblant de vendre des tricots...
Je ne voulais pas de lui : il m'inspirait une répugnance infinie, et je devais le combattre... J'étais en colère, et je devais faire quelque chose. Alors j'ai attrapé la pile de tricots qui attendait son tour, et je suis partie en courant : dans un coin de parking, à côté de la béance d'une ouverture d'escalier, j'ai laissé tomber les tricots par terre : histoire de bien montrer que je n'avais pas peur de lui, et que je méprisais son commerce.
Mais je savais qu'il s'en fichait absolument. C'était pour moi, pour me surveiller, qu'il était venu au marché. Il allait juste s'emparer de cette histoire de tricots pour justifier ce qu'il allait me faire, et qui était horrible, je le savais par avance... J'avançais néanmoins vers lui, quand je me suis retournée : derrière, dans le coin de parking, une mère et ses enfants contemplaient les pulls et les écharpes étalées par terre. Et une petite fille étendait déjà la main...
J'ai crié "stop ! Ne touche pas à ça !" Mais c'était trop tard. Et me voici en train d'attraper une cagette, de discuter avec la maman pour tenter de lui faire comprendre que ce n'était pas une bonne idée de porter ça - et je ramassais les pulls, les disposais dans la cagette : je savais qu'il fallait que je les rende à la brute, même si cela ne changeait rien pour mon sort, qui était déjà scellé... La femme n'était pas d'accord, c'était une femme qui ne comprenait ni ce que je disais, ni qui j'étais, elle pensait que les pulls étant par terre sa petite fille avait eu raison d'en prendre un, elle me rejetait car je ne pensais pas comme elle, et moi je me dépêchais, vite vite, il fallait que je rende sa marchandise à la brute, sinon quelque chose de terrible allait se passer...
Je revenais près de la brute malfaisante et humblement, je lui rendais la cagette. Il souriait méchamment, ses yeux étaient vides, il ne me regardait pas mais contemplait les pulls. Il en a sorti un de la cagette, et, se retournant vers moi, m'a sèchement interrogée : "Quelqu'un d'autre que toi a touché ce pull. Dis-moi qui c'est - de toute façon, je saurai qui c'est..."
C'était si effrayant que les gens se sont rassemblés autour de l'homme et moi, pressentant qu'il allait se passer quelque chose. J'aurais dû me sentir protégée, mais je savais qu'il n'en était rien. On pouvait bien être des dizaines face à l'homme aux tricots : c'était lui qui avait le pouvoir.
Je devais parler, mais ma bouche était si sèche que... je me suis réveillée.
Le rêve était encore tout autour de moi, mais je pouvais mettre des mots dessus. Parce que je venais de rencontrer ma mort...
Ma mort est un homme aux tricots.
Cela pourrait-il m'étonner ???
Le 06/02/2016
... Quadn on écoute les scientifiques, eh bien, les certitudes s'écaillent. Par exemple, niveau sexualité. Parce que finalement, nous sommes tous des descendants, quelque surprenant que cela puisse paraître, d'"Homo"...
Le 05/02/2016
Il faut prendre la voiture pour aller chercher le pain, dans nos campagnes. Ca peut paraîre anecdotique, mais c'est dire l'importance des boulangeries, comme lieux sociaux : magré cette contrainte, et la redoutable concurrence des supermarchés, elles tiennent bon... Et si, désormais, l'ouverture des agences postales est totalement aléatoire, il nous reste cependant nos boulangeries... et nos couples de boulangers...
Mais ces derniers subissent également le changement délétère de notre civilisation. Cela devient presque un jeu (un peu méchant...), pour Clopin et moi, d'aller à la "p-tite boulange", la minuscule boulangerie la plus proche de chez nous. Les propriétaires ont changé, et c'est désormais un jeune couple, n'excédant pas 25 ans chaque, qui tient la boutique.
Eh bien, signe des temps ? Ni lui ni elle ne savent compter. Ca peut paraître étonnant, car enfin, dans le commerce, ce n'est guère habituel, mais c'est ainsi. Cela en devient même digne d'intérêt : ce matin, par exemple.
Il fallait additionner 3 euros quarante et un euro quarante-cinq.
De quoi s'embrouiller, pas vrai ? Alors, recours à la calculette, et voici notre boulangère qui tape laborieusement l'addition, pour annoncer enfin, après une dernière vérification, que je lui dois quatre euros quatre-vingt cinq centimes...
Mais, et c'est là que je suis cruelle, je lui ai tendu un billet de dix. Il lui a donc fallu avoir recours de nouveau à la calculette, pour déterminer que 10 euros moins quatre euros quatre-vingt cinq centimes, ben cela faisait cinq euros quinze centimes de monnaie à me rendre...
Et dire qu'elle ne fait que cela, toute la journée, que de vendre du pain et des "gateaus" (comme elle l'écrit sur son tableau...).
C'est sans doute un peu méchant de relever ces ignorances, qui font de ce brave couple, qui travaille dur, des sortes de victimes. N'empêche qu'on se prend à rêver de ce qu'a bien pu être leur scolarité, à ces deux-là... Enfin, je dis "rêver" : "cauchemarder" serait sans doute plus exact...
Le 27/01/2016
J'ai reçu un superbe message de mon amie Véronique Aubouy, la cinéaste qui a consacré une partie de sa vie à Proust, et qui a réalisé un film expérimental d'une beauté troublante (comme son sujet), intitulé "Je suis Annemarie Schwarzenbach".
C'est la magie du net (et de Marcel Proust) qui nous a liées elle et moi, car sans cela, je n'aurais jamais eu la chance de la rencontrer. Et c'est aussi, bien sûr, la seule vraie "pro du cinéma" de mon entourage : c'est dire si son avis compte pour moi, et pour Clopin.
Or, elle est carrément enthousiaste au sujet "Des racines et des haies" !!!
Oh, j'entends d'ici les vilaines petites voix malveillantes qui vont mettre son avis positif sur le compte de son amitié et de sa gentillesse, histoire de me décourager... Mais ce n'est pas vrai. C'est vraiment sincèrement qu'elle nous félicite, et la preuve en est : elle nous donne un conseil qui est un des plus pertinents que j'ai entendus jusqu'ici.
Pertinent, et vertigineux...
Ecoutez plutôt :
Le 23/01/2016
Tout sépare ces deux-là, et pourtant : l y a dans les notes sur l’affaire Dominici l’analyse parfaite de la violence que le langage fait subir aux êtres. Gaston n’a pas les mots du juge, et Giono, qui connaît parfaitement les deux langages, le paysan et le judiciaire, note tous les quiproquos, tous les « à-côtés » qui font que l’innocent va devenir coupable.
En ce sens, (en ce sens seulement, certes, mais pourtant !) le travail d’Edouard Louis rejoint celui de Giono : ils démontent tous deux cette violence sociale inouïe sous-jacente au langage…
Une amie qui lit la « vie catholique » (! En mémoire de sa mère !!) et qui connaît mon athéisme enraciné m’empêchant à tout jamais d’acheter l’hebdomadaire confessionnel), m’a envoyé l’interview du jeune Edouard. Notation d’icelui, que je trouve parfaitement juste (mais que je reproduis de mémoire, vous m’excuserez donc) : « la société des hautes classes sociales trouve formidable le langage populaire, ses images, ses trouvailles, son charme – mais quelqu’un qui parle comme parle le personnage de « ma soeur » dans mon livre se fait immanquablement blakbouler au premier entretien d’embauche… »
Perso, j’ai vécu cela à l’hôpital, où je partageais la chambre avec une jeune fille en droite provenance d’un foyer de la DASS : c’était pathétique, parce que la jeune fille n’avait pas l’air bien malade, et que je soupçonne qu’elle avait joué, non pas la comédie, mais qu’elle avait accentué ses symptômes (nous étions dans la section de gynécologie) pour se retrouver là et donc avoir un prétexte pour que son éducateur prévienne sa mère.
Le 20/01/2016
Cette maison était née d'une utopie : celle du "retour à la terre" et du rêve d'autarcie des enfants de 68. Mais si ce genre de projets avient inéluctablement vocation au délitement, la maison, elle, était toujours là.
Dès l'entrée en possession, les trois compères qui s'étaient unis, jeunes et sans un rond, pour l'acheter, avaient commencé les travaux. Et, en quelque sorte, ces travaux n'étaient pas terminés, ne seraient jamais terminés. Mais les deux femmes pour qui les maisons avaient été construites (car trois années avaient été consacrées à faire naître, du néant d'un champ, une impressionnante longère, plus solide, plus vaste encore que la première. Et les deux maisons cohabitaient, comme pourraient cohabiter une mère et sa fille), ces deux femmes n'étaient plus impliquées dans cette vie interne des maisons : les travaux continuaient encore, et encore, mais un peu à la manière du canard, qui continue à courir avec la tête tranchée...
C'était donc bien plus qu'une maison que je devais affronter. C'était une histoire, un projet, une union avortée. J'étais bien trop angoissée par mes réactions à la situation que j'avais pourtant acceptée, mais que je n'acceptais plus, (à savoir élever mon enfant loin de son père), pour comprendre que la Maison avait besoin d'une proie, pour continuer à susciter, année après année, l'élan laborieux qui présidant à ses embellissement ; ce que je ressentais confusément, par contre, c''est que je n'étais pas chez moi.
Tout ici m'était pénible, et difficile. Je venais de passer quelque vingt ans dans la grande ville, où les portes s'ouvraient grâce à des vigicodes, où les tiroirs des placards de cuisine, munis de roulements à bille, s'ouvraient et se fermaient du bout des doigts, où la chaleur provenait de l'électricité ou du gaz, sans qu'on se pose plus de questions que cela. J'arrivais dans une maison qui gardait encore la rudesse des habitats paysans d'antan : j'avais, en réalité, tout à apprendre...
(suite à demain)
Rivalité (le complexe de Manderley)
Le 19/01/2016
Dans les années 70-80, il ne faisait pas bon évoquer, comme relevant de votre personnalité, des sentiments de jalousie ou de rivalité. La sentence tombait illico, accompagnée d'un regard méprisant : "la jalousie, c'est rien que de la peste émotionnelle chez les petits-bourgeois". On était sensés être tous égaux, libérés, en accord profond avec nous-mêmes et désirables à hauteur égale (ce qui permettait d'ailleurs à quelques petits sournois, en loucedé, d'en profiter un maximum. Il suffisait de ne pas être trop regardant avec l'hypocrisie...). Bien entendu, à partir de là, "que le meilleur gagne" : les plus coriaces des égocentriques remportaient souvent le morceau...
Cependant, aussi stupides et dénuées de toute vérité psychologique qu'aient été les idéologies de ce temps-là, elles avaient au moins le mérite de tenter de changer les rapports des uns aux autres. Ce n'était pas leur faute si la réalité a la vie dure, et si les combats les plus cruels utilisent parfois, simplement, pour armes, les mots...
Ce jour-là, je remontais en frissonnant l'allée qui menait à la longère brayonne où j'étais sensée vivre désormais. A main droite, un panier, contenant un chat. A main gauche, un enfant, qui serrait ses doigts dans mes paumes, et qui était très certainement le meilleur passeport possible pour franchir le seuil de cette demeure, où on allait, sans cesse, me demander mes papiers...
Je n'étais pas d'un tempérament particulièrement jaloux. Il me semblait tout simplement que j'étais "en-dessous" de la jalousie. Je n'arrivais jamais à "revendiquer" une affection, encore moins une quelconque "exclusivité" de sentiments. Je n'étais tout bonnement pas à la hauteur de moi-même. Alors, venir vivre "chez une autre"...
C'était pourtant ce qui était en train de m'arriver. Je me souvenais de "Rebecca", de Daphné du Maurier, et j'éprouvais le complexe de Manderley, de celle qui n'est pas à sa place, qui n'est pas chez elle, parce qu'elle est chez l'autre. Et encore : chez Du Maurier, la première est morte, et c'est juste son souvenir qui torture la seconde. Dans mon cas, rien n'était éclairci, au nom de la bonne vieille idéologie baba qui voulait qu'on devait tout partager...
C'était tout simplement une horreur à vivre, mais cela n'était rien encore. Car il me faudrait, afin de pouvoir survivre, non seulement comprendre ce qui m'arrivait et tenter de résoudre les équations mortifères dont résultait la cohabitation, mais encore discerner que mon vrai problème n'était pas la femme qui résidait (encore) là, et qui elle aussi avait un enfant de l'homme qui nous réunissait ainsi, sans que nous l'ayant un seul instant souhaité, toutes deux.
Non, mon vrai problème, mais je n'allais l'apprendre que petit à petit, c'était elle.
Elle.
La maison.
Cette longue longère au lourd toit d'ardoises d'un bleu-gris changeant, ces murs de torchis, ces fenêtres fermées de volets de bois, ce jardin potager qui s'étendait à droite et à gauche de l'allée empierrée comme une déclaration, cette porte massive, peinte en bleu et fermée à clé, car il fallait passer par une autre porte pour entrer : elle me regardait arriver, cette maison-Manderley, et si je ne l'avais pas pressenti, elle allait bien entendu mettre les choses au point : car ma vraie rivale, c'était elle.
(suite à demain)
Le 17/01/2016
Promenade hivernale avec Ti'punch, ce matin. J'ai vu, il y a des années, des dessins de jeunesse de Van Gogh qui étaient caractéristiques de cette ambiance : la froidure, les tons assourdis, quelques flocons de neige, les flaques luisantes et grises... Et un chien batifolant à loisir là-dedans, levant les lièvres et guettant les écureuils...
J'ai toujours un peu pitié de ces maîtres qui ne peuvent se passer d'une laisse, en promenade, comme s'ils craignaient une fuite. La relation entre mon remarquable chien et moi-même est bien plus forte que n'importe quel collier, n'importe quelle laisse. Et c'est de lui-même, désormais, sans que j'ai même besoin de le rappeler, que Ti'Punch revient vers moi pour se faire attacher (symboliquement, je me contente souvent de poser la main sur lui, et il reste ainsi immobile), quand un piéton ou un cycliste nous croise...
Je repensais à ce lien exceptionnel qui relie le chien à l'homme, hier, en revoyant, chez des amis, notre premier documentaire "la Bergère et l'Orchidée". Cinq ans ont passé, mais le portrait de Jeanne a gardé sa fraîcheur. Et je suis toujours aussi épatée par sa prestation : elle marche, devant, à son rythme, le bâton à la main. Toute la troupe "ed'moutons" suit derrière, comme un seul homme. Pas un qui déborde, qui la dépasse, qui s'égaille à droite, à gauche. Certes, il y a les chiens, qui travaillent avec elle, et contiennent le troupeau. Néanmoins ! Quiconque a eu affaire, même une seule fois, à quelques moutons, ne peut qu'être impressionné par la maîtrise absolue de cette femme, silouhette engoncée, l'hiver, dans une doudoune unisexe qui la rend comme invisible, alors que c'est l'acuité de son regard, sa relation aux bêtes, son endurance et sa fabuleuse maîtrise qui sont les seuls garants de son troupeau...
Dans le film, il y a une scène où un de ses chiens déclare son amour à Jeanne, qui en est presque gênée devant la caméra. C'est ce genre de modestie affective qui me va droit au coeur - portée, en plus, par un regard d'un bleu céleste,qui éclaire d'un seul coup un visage passé, ridé mais souriant...
Non, Clopin a raison, nous n'avons pas à rougir de ce premier essai. Si c'était à refaire, seule la construction du film serait bien plus soutenue. Mais Jeanne continuerait à l'éclairer de l'intérieur...
(à part ça, Clopinou a été tellement abasourdi de ce qu'il lit, sur les réseaux sociaux, à propos d'Edouard Louis, qu'il a décidé de répondre et de défendre le jeune auteur. Clopinou, c'est mon fils à moi ça.)
Le 15/01/2016
Entendu Delphine Horvilleur, femme-rabbin, sur France Cul ce matin : "toutes les religions ont des signes ou des symboles, mais la valeur de ces signes n'est pas la même. La kippa est un signe parfaitement compatible avec les valeurs universelles, puisqu'elle signifie que l'Homme est petit devant Dieu, avec majuscule, c'est-à-dire avec l'acceptation "être humain qui croit en dieu". La burqa, elle, signifie que la femme est petite devant l'homme. Ele n'est donc pas compatible avec les valeurs universelles..."
Quand le journaliste bronche et lui demande alors pourquoi les femmes juives se voilent-elles les cheveux, si ce n'est en signe de soumission aux hommes, Horvilleur botte en touche : "oui, c'est vrai, il faut que les religions, et pas seulement le judaïsme, revoient la place qu'elles accordent aux femmes, et plus généralement la place faite à l'altérité (homosexuels, convertis, étranger)"...
Je trouve que tout ceci est spécieux. La grande majorité de mes collègues, par exemple, portent des croix catholiques, solidement accrochées à leur cou et apparentes (par-dessus les vêtements). Si l'on accepte ceci, pourquoi refuser cela ?
La burqa est interdite dans l'espace public. J'aurais comme une tendance à interdire tous les signes religieux, sans distiinction. Et s'il existait un signe, un symbole d'athéisme, l'interdire aussi par là-dessus.
Parce que ce que je crois ou ne crois pas n'appartient qu'à moi... Et que si j'ai le droit d'exprimer mes croyances ou incroyances, je partage l'espace public pysique. Cet espace devrait donc être, dans mon esprit, dégagé de toute expression ostentatoire des uns ou des autres...
Quant à l'espace public immatériel... Ah là là... Ce vaste foutoir qui, au nom de la liberté d'expression, permet toutes les dérives... Il pose le problème le plus crucial de notre temps, à mon sens, et je n'ai aucune réponse valable à apporter, sinon le respect strict de la loi en la matière. Loi bafouée tous les jours que le bon dieu ne fait pas !
Le 14/01/2016
Je devrais commencer à me préparer pour le week-end de l'ascension 2016. Or, je n'en fais rien. Je m'étais promis, pourtant, de mobiliser bon gré mal gré Clopin ou Clopinou, voire n'importe quel passant de Beaubec me tombant sous la main, pour "tester" la prestation que m'a demandée Véronique Aubouy, dès le mois de décembre, ou pendant les fêtes. Et nous voici à mi-janvier - et je n'ai même pas encore rouvert mon vieux pléïade à la couverture toute pourrie désormais...
Il s'agit pourtant d'un truc absolument fabuleux pour quelqu'un comme moi : à savoir que je dois jouer, en mai prochain, le rôle de "narratrice", en quelque sorte, dans un film sur Proust et les châteaux aristocratiques, film qui doit être tourné à Trévarez, et pour lequel Véronique a eu la gentillesse de penser à moi.
C'est un vrai cadeau, parce que Trévarez, c'est CECI (excusez du peu !), et que je suis sensée raconter un épisode de Sodome et Gomorrhe, la soirée chez la princesse de Guermantes où le narrateur n'est pas bien sûr d'être invité...
Or, c'est une scène qui me va bien, parce qu'au fond, moi non plus je ne suis pas bien sûre d'avoir été invitée... Non à une soirée mondaine, mais bien plus fondamentalement : à la vie, tout simplement. A vivre...
Nous sommes quelques uns dans ce cas, qui nous rend parfois difficiles à comprendre aux yeux des autres, des légitimes...
J'emploie le "nous" : il me semble en effet qu'il y a là comme une communauté qui, bien que non déclarée, existe cependant. Je ressens parfois une sorte d'attirance-répulsion vers telle ou telle personne, anonyme ou connue... Et, comme par hasard, j'apprends souvent que cette personne, elle non plus, n'a pas reçu la bonne invitation, à son entrée dans ce bas-monde. Depardieu, tenez, en est un bon exemple. Le mélange de force et de douceur qui émane si étrangement de lui est-il dû à ce déséquilibre, qu'il nous faut sans cesse compenser ?
Allons, je ferai mieux d'arrêter de divaguer et de me concentrer sur la tâche que l'on m'a assignée. Donc, commençons : "Je dois me rendre chez la princesse de Guermantes, et je ne suis pas bien sûre d'y avoir été invitée...."
Le cadeau le plus extraordinaire...
Le 12/01/2016
Je vais vous raconter l'histoire du cadeau le plus extraordinaire jamais reçu, et un de ceux qui m'ont fait le plus plaisir, à part évidemment ceux dûs à la nature (un bébé, des animaux, des fleurs, des fruits, des arbres et des branches...).
Je l'ai reçu au lendemain d'une soirée non pas "banale" mais disons "ordinaire" - de celles qui nous arrivent parfois, ou même souvent, à Beaubec...
Ces soirées-là se passent souvent en juin, et se déroulent sous la vigne, juste devant le potager - enfin, je dis "le potager", mais c'est surtout une "déclaration" : pour arriver à la maison, il faut le traverser, et ce qui est signifié là, c'est déjà un mode de vie. Non que nous soyons les seuls à avoir un potager, m'enfin, nos voisins, souvent, relèguent la chose à côté, ou derrière leurs maisons, ou l'entourent d'une petite haie... Clopin, lui, l'affirme catégoriquement : sa terre produira les aliments dont nous nous nourrirons.
Donc, dans les assiettes, à Beaubec, on trouvera souvent les légumes aperçus en arrivant, et qui sont bien entendu d'une qualité supérieure à celle du commerce. Je n'en suis pas plus orgueilleuse, parce que tout cela, les tomates pleines de saveur, les fèves, les carottes et les salades, les pommes de terre et les haricots, les petits pois et les concombres, les navets et les courgettes, les légumes-racines et les légumes-feuilles, tout procède de Clopin, et si peu de moi...
Ma partie, c'est la cuisine, et avec le temps, (et le plaisir de recevoir les copains), j'ai acquis une certaine maîtrise de la chose
. Et puis c'est ma façon de donner, à moi.
Donc, ce soir-là, la table était gaiement mise sous la vigne, et nous recevions trois amis : Philippe J., et sa compagne, qui étaient venus accompagnés de leur ami Victor...
Je connais Philippe depuis trente-cinq ans au bas mot, et j'ai toujours trouvé de l'intérêt à sa conversation. Pourtant, son univers est très différent du mien : ensiegnant-chercheur en mathématiques à l'université, guitariste accompli, motard (d'énormes motos anglaises et classieuses, la dernière était d'un vert chou très particulier), professeur d'aïkido et adepte d'une certaine réserve devant les idéologies de son époque, rien ne le rapproche a priori (sinon des utopies passées, que nous avons vécues ensemble) de la sorte de cas définitivement à part que je suis... Et pourtant : c'est toujours un vrai plaisir de le recevoir.
Surtout s'il vient avec sa compagne, et Victor...
Le 11/01/2016
Jamais, plus qu'hier, je n'avais ressenti la fragilité de Clopin en face de la maladie et de la mort. Depuis le décès de son père, ce qui était une répugnance est devenue (presque) une phobie : hier encore, deux amies évoquaient Parkinson, ou Alzheimer. Clopin s'est enfui de la pièce...
Je pense que c'est d'avoir accompagné son père jusqu'au bout, perdant du même coup le statut de fils pour devenir, par obligation, celui qui prend en charge, qui ne lui permet plus d'évoquer la déchéance. Ceci, joint à la troublante ressemblance physique qu'il développe maintenant avec notre défunt Papy, m'amène à vouloir relire les sublimes pages que Proust accorde au phénomène, qui, dans la Recherche, transforme la mère en grand'mère, après la mort de cette dernière.
Je ne crois pas, pour ma part, (je suis même sûre du contraire) ressembler désormais à ma mère (encore moins, et pour cause, à mon père). Peut-être parce que ma mère est partie alors que j'étais encore jeune, égocentrique, en construction ?
Peut-être est-on plus fragile vis-à-vis de la maladie, la déchéance, la mort, quand on est un vieil orphelin ?
Je ne peux pas protéger Clopin, pourtant, à l'aube de notre vieillesse, de ce genre de sujet de conversation : j'ai bien peur qu'elle ne se renouvelle de plus en plus, au fur et à mesure que nous irons. Mais comment parler légèrement de ce qui est réellement effrayant ? Pour ma part, j'ai lu Montaigne, et suis persuadée que "La mort est le sort commun des hommes, et c'est folie de n'y pas penser, ou de le la représenter comme une chose lointaine." Mais sans doute, pour y penser journellement, vaut-il mieux le faire seule, et ne pas trop s'y attarder.
L'art est le seul mensonge qui dit la vérité
Le 09/01/2016
J'ai écrit hier cette phrase chez Assouline : elle m'avait été inspirée par la lecture de "Histoire de la violence" d'Edouard Louis - ce titre est d'ailleurs, à mon avis, assez inadéquat, et c'est à peu près le seul reproche que je ferai à l'ouvrage... Bon, une simple recherche sur internet m'a permis de constater qu'évidemment, je n'étais pas la seule à l'avoir eue : Bergson, entre autres, l'a émise bien avant moi.
Mais pourtant, c'est pour moi la conclusion et surtout le message du livre dont je viens de finir la lecture : parce que Louis a réussi la prouesse de dépasser, dans ce second livre, le tour de force du premier "En finir avec Eddy Bellegueule". Enfin, à mon sens, bien sûr, c'est-à-dire au point de vue littéraire, en tout premier lieu.
"En finir avec Eddy Bellegueule" était non seulement un ouvrage "terrible" au niveau du récit de ce qui y était raconté, mais encore un livre "polyphonique" où plusieurs langages se cotôyaient : celui, trivial, violent, populaire de la famille lumpen-prolétaire du narrateur, mais aussi une langue presque savante, bourdieusienne, qui venait mettre en quelque sorte la grille d'analyse de la sociologie sur l'histoire : moitié-pansement, moitié-réquisitoire. Personnellement, je n'avais jamais vu une pareille entreprise : un tout jeune homme utiliser sa propre histoire en tentant de la comprendre par une science toute nouvellement acquise. Il y avait du savant qui s'auto-inocule un prototype de vaccin dans l'entreprise. Et une telle violence relatée, pour peu que l'on soit sensible à la souffrance, même et surtout quand elle n'est PAS revendiquée (je veux dire quand on ne convoque PAS le pathos pour provoquer la compassion du lecteur), mais simplement racontée "pour ce qu'elle est" : une sorte de malheur inévitable, ne peut que provoquer chez le lecteur un intérêt passionné (et dans mon cas, quelque peu maternel : mon Clopinou a l'âge d'Edouard Louis...)
Je n'étais donc déjà pas d'accord avec les critiques d'"En finir avec...", qui fustigeaient d'une part, la manière dont l'auteur "vendait" sa famille en racontant des "turpitudes" sur elle, et d'autre part, sur l'accusation de "racolage" qu'on formulait ici ou là : Louis aurait volontairement et avec complaisance exploité l'espèce de martyr qu'il avait subi dans son enfance pour appâter le voyeurisme du lecteur.
Il me semblait que ces critiques en disaient beaucoup plus sur la langue de bois du politiquement correct ("ne jamais dire que le populaire peut être ignorant, violent, grossier et mortifère, parce que c'est "le peuple") et sur les fantasmes et phobies que l'homosexualité fait naître, après des siècles de tabou ("un homosexuel est forcément un être vil dont les motivations sont bien entendu tordues, blamâbles, entre exhibition et envie d'acquisition du pouvoir"), que sur les lignes que j'avais lues, et dont l'harmonie était évidente. Quand un livre aussi dense, construit d'une manière si étonnante, se lit en plus avec une facilité qui provient de la limpidité de l'écriture, on peut sans guère se tromper estimer qu'il ne s'agit pas là de quelque chose d'intéressé ou de volontairement scandaleux, mais plutôt : d'une vraie littérature...
Néanmoins, c'était avec quelque inquiétude que j'attendais le second livre du jeune homme. Je savais qu'il s'y servirait d'un sordide "fait divers" dont il avait été victime. Il était évident (surtout après un épisode politique, assez malheureux et maladroit, où Louis avait tenté de censurer une conférence d'un intellectuel "de droite", ce qui n'est jamais le bon moyen pour contrer une parole. Ce n'est pas en tentant de fermer un robinet que vous empêchez l'eau de couler sous les ponts...) qu'il serait mal accueilli par tous ceux qui avaient déjà "éreinté" le premier ouvrage...
Et ça n'a pas loupé...
Le 06/01/2016
Dès la parution de son nouveau livre, "Histoire de la Violence", la tempête se déchaîne. Un article absolument scandaleux dans le Magazine Littéraire, qui cumule à peu près tout ce qui se fait de pire dans le genre critique - attaques personnelles visant l'homme et non l'oeuvre, insinuations fondées sur des a priori comme la volonté de "racolage" de l'auteur, petites saloperies à droite à gauche comme de désigner l'ancien nom de l'écrivain (il s'appelait "Bellegueule" et son premier livre explique mieux que tout pourquoi il a changé de nom) comme le "vrai", affirmations gratuites (Edouard Louis ne ferait rien d'autre que "mal digérer Bourdieu", alors qu'il est carrément à l'ENS de sociologie, bref !), mépris à tous les étages (le livre ne serait qu'une autofiction pathétique, le genre de l'autofiction serait lui-même une bâtardise) : n'en jetez plus, la cour est pleine (d'excréments).
Je ne peux pas charger le livre sur ma liseuse, donc je ne peux rendre compte de ma lecture, je me promets pourtant d'y parvenir. Cependant, la violence des réactions me semble proportionnelle à la superbe insolence d'Edouard Louis. Transfuge de classe, il aurait pu adopter l'attitude respectueuse du prolétaire pétrissant sa casquette et baissant le nez devant "not'bon maître". Il n'en est rien : il a fustigé une conférence présidée par Marcel Gauchet - et même s'il s'est trompé d'attitude, en tentant de faire exercer une censure qui est toujours un tort, il avait néamoins raison sur le fond. Il est jeune, et il emmerde tous les homophobes de la terre. Et plus tous se déchaînent contre lui, plus il m'est sympathique...
Vas-y Edouard ! Et continue d'écrire EN TON NOM !!!
La poésie, c'est rien que du cinoche...
Le 29/12/2015
Comme tout le monde, c'est à l'école que j'ai appris mes premières poésies, et c'est en classe qu'on m'a "expliqué" ce que c'était qu'un poème...
Or, plus je vais, moins je suis d'accord avec ce que l'on m'a appris. Oh, bien sûr, "de la musique avant toute chose" : ce n'est pas un professeur qui l'a dit, mais bien Verlaine ; pas question donc de remettre ce prédicat en question. Mais cependant, le reste...
Tenez, prenons un des plus célèbres poèmes de Rimbaud : le dormeur du val. Archétype de la poésie apprise et analysée en classe (la pauvre !). C'est donc ceci :
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Qu'est-ce que j'ai appris à son sujet ?
Le 28/12/2015
Il semblerait bien que je dispose maintenant, par la grâce de Clopin et de son fils aîné, d'un nouvel espace où déposer mes élucubrations, pensées diverses et en vrac, bavardages, parlottes, divagations et autres considérations. Dont acte. Cela faisait deux ans que j'attendais ça, mais un tour du monde, un peu de procrastination et une ombre, oh, juste une pincée de mauvaise volonté aidant, nous y voici...
Donc, merci ! Je ne serais sans doute jamais arrivée, sans eux deux, à me sortir de l'ornière "overblog" : payer pour ne pas avoir à subir de la pub, et payer pour un service moindre que lorsque c'était gratuit ! Avis à la population : fuyez overblog, à toutes jambes, à tous claviers azertys...
Bien, le temps de prendre la main sur cet espace et je reviens. Je connais déjà le sujet de mon premier "vrai" billet ici : poésie et cinéma !
Ah, et puis, tout de suite, message aux trolls : j'ai désormais la possibilité de choisir mes lecteurs et les éventuels intervenants de cet espace... A bon entendeur, salut, et bonjour aux autres...
Clopine revenue.
Combien de « T », dans Télérama ? Un, deux, trois ???
Le 26/12/2015
La journée d’hier, bousculée, tirée à heu et à dia entre plusieurs contraintes contradictoires, ne me laissait guère espérer être devant mon poste, à 22 h 05 pétantes. Pourtant, j’y étais, étonnée certes d’être là, avec un petit arrière-plan de remords (j’aurais d^u être ailleurs, certainement) mais bien décidée à en profiter !
Faisant partie de la grande tribu des « gouldeusiennes », j’avais tout pour être une téléspectatrice comblée. Une signature, Monsaingeon, évoquant un travail ému et rigoureux (je me souviens d’un Pablo Casals plus que pertinent). Des archives inconnues, des citations provocatrices tirées du Journal de Glenn Gould (ah ! Les poils blancs de sa chienne sur son premier pantalon de concert !), et quelques rediffusions de Bach où le génie des deux hommes, l’auteur et l’interprète, vous empoigne comme un vent d’octobre, violent et suave à la fois…
Tout pour être heureuse…
Ti'Punch, chien à câlins - 8/6/07
Le 26/12/2015
Bon. Il faut se rendre à l’évidence : nous n’aurons jamais de chien de ferme, comme on l’entend par ici, c’est-à-dire soit la pauvre créature hargneuse, s’étranglant à aboyer au bout d’une chaîne dès que quelqu’un pénètre dans la cour, soit, en version plus aimable mais faut pas s’y fier de trop près, en version « près de son maître », chien ne quittant pas d’une semelle le patron et n’accordant qu’une vague indifférence au reste du monde.
Quant à avoir un chien à moutons, il faut y renoncer aussi. Julot, notre aristocratique border-colley, avait beau descendre directement des premiers prédateurs, les loups donc, il ne faisait que fixer ses yeux jaunes sur les moutons, plein d’appréhension, et semblait à jamais incapable de les affronter. Ti’Punch, notre nouveau chien, un croisé border-labrador, développe certes un peu plus d’agressivité (grâce à moi, qui ai voulu l’habituer tout petit pour éviter l’échec julotien) . Mais à y regarder de plus près, il s’agit surtout, pour lui, de courir à fond de train, de tourner autour du troupeau en battant de la queue, de croire que si les moutons se mettent eux aussi à courir c’est juste pour jouer avec lui, de provoquer la brebis en charge du maintien de l’ordre et de revenir, quand cela lui chante, avec la langue rose et pendante de deux bons tiers, l’air étonné : « Comment ça vous m’appelez depuis un quart d’heure ? Comment ça je ne dois pas faire courir les bêtes ? Mais je n’ai rien compris, moi.. De toute manière je ne peux pas penser à tout et être partout, parce que je n’ai que quatre pattes.. »
Julot, le pré et les moutons - 5/3/06
Le 26/12/2015
II faut bien reconnaître qu'avec les meilleures intentions du monde, Saint-Exupery a beaucoup nui à la cause ovine : quelle idée, cette histoire de mouflet réclamant qu'on lui dessine UN mouton. UN mouton ! Quelle aberration! Même simplement dessiné sur le carnet d'un aviateur, c'est horriblement malheureux, un mouton tout seul ! (presqu'autant qu'un petit prince sans sa rose...) N'importe quel berger vous le dira : une vraie vie de mouton, c'est, d'un, de I'herbe, de deux, dès qu'on lève la tête hors des touffes, la vision de l'autre, du semblable à soi, du tout pareil, en train de faire exactement la même chose que vous, au même moment. II n'y a que cela qui rassure vraiment. Hors du troupeau, point de salut. A la moindre alerte, il faut vite se serrer les uns contre les autres, le nez dans la laine et la bonne odeur de son voisin. S'il faut courir, courir ensemble, tous ensemble, quitte à sauter les uns par-dessus les autres comme des athlètes olympiques, au 110 mètres haies !
Donc, DES moutons. Voila qui est dans I'ordre des choses. Des moutons, un pré, et un chien, bien sûr.
A Beaubec, il s'appelle Julot.
C'est un chien de berger, ce qui signifie déborder d'enthousiasme dès que la barrière du pré s'ouvre, s'élancer en prenant tout juste le temps, au bout de dix pas, de jeter un rapide coup d'oeil en arrière pour bien vérifier les intentions du maître (« C'est bien cela ? Je ne me suis pas trompé ? On va bien aux moutons ? » ), redresser fièrement son panache noir, dont le bout blanc viendra caresser son échine au terme d'un arc de cercle presque parfait, et débouler à toute berzingue, en traversant le pré à I'oblique. C'est un vrai bonheur : le vent aplatit les poils autour du museau, les muscles, les pattes, tout obéit à la perfection dans une course parfaite, et les moutons, comme un seul homme (évidemment), se rassemblent en une masse compacte, tremblante, prête à obéir...





