Je voulais écrire un texte sur le féminisme et l'écologie.

Je voulais écrire un texte sur l’écologie et le féminisme. Mais à peine avais-je tapé ces deux mots sur mon azerty que, (là, au choix, une métaphore :

  • Telle une viennoiserie dans de l’earl grey,
  • Tel le ballet récurrent et nostalgique des feuilles mortes venant recouvrir le sol de l’automne,
  • Telles les bulles qui remontent à la surface quand vous pétez dans le bain, au risque de passer pour une grosse feignasse qui y passe des plombes.

Suivant vos goûts et votre personnalité, vous pouvez choisir l’une des options…), un souvenir s’est imposé, et je me suis retrouvée dans un garage non chauffé d’une rue montueuse, à Rouen, dans les années 70-80, assise sur une chaise bancale autour d’une planche posée sur des tréteaux, sous la lumière faible et clignotante d’une unique ampoule : dans le local de la fédération anarchiste locale, quoi (les connaisseurs auront reconnu, mais ce seront bien les seuls, car nous étions 6 ou 8 seulement).

 

"Eh bien, pourquoi n'écrirais-tu pas un article sur les rapports entre l'anarchie et le féminisme ?"

 

Je ne me souviens plus ni du nom, ni du son de la voix qui me posait la question. Mais je me revois l’entendre, incrédule et impressionnée.

C'étaient des années où les discussions politiques avaient lieu partout, tout le temps, et pendant des heures interminables. J'y participais parce que j'avais reçu, au lycée,  de la part d'un prof trotskyste, une formation politique qui avait débouché, chez moi, sur la conviction qu'aucune dictature du prolétariat ne pourrait changer l'humanité. Seule l'anarchie, avec sa revendication fondamentale d'égalité, ses aspirations à un monde économique fondé sur l'autogestion et son rêve de fédéralisme fractal (c'est-à-dire reflété  et répété de la cellule familiale à ce qui allait remplacer l'Etat) m'avait persuadée de "m'engager".


Et puis, confusément, je sentais déjà que j’étais « à part ». Il me semblait ressentir, par exemple, bien plus fortement qu’autrui, la violence de la discipline. Je n’acceptais que celle que je m’imposais, mais ne pouvais m’empêcher de renifler, (et re :

  • comme une bête sauvage le fait avant de s’élancer hors de son abri
  • comme le SDF pas persuadé du tout de sortir intact de l’hébergement nocturne  prévu par les autorités
  • comme l’humaniste au moment d’ouvrir le dernier Houellebecq)

les autres. Encore maintenant, j’ai toujours un sursaut devant les règlements intérieurs, par exemple. Même (et surtout ?) ceux que Clopin édicte au gré de ses préoccupations quotidiennes, comme la fermeture des portes des placards et des portes, l’entretien du congélateur ou l’interdiction de marcher dans le potager, bref.

Ce sursaut, légitime ou non, est sans doute une des causes de mon indissolubilité dans le collectif. Et même le groupuscule anar dont je parle aujourd’hui a été encore « trop » pour moi. Mais n’anticipons pas.

Très vite,  je suis  devenue la meilleure vendeuse du Monde Libertaire, surtout le samedi après-midi rue du Gros-Horloge : c'est-à-dire l'endroit de Rouen où, compte tenu de l'affluence, on pouvait vendre à peu près n'importe quoi à n'importe qui. Surtout quand on était une fille de 20 ans et qu'on possédait une voix conséquente, pour appeler le chaland !

Je le vendais,  bien, mais je n'arrivais pas souvent à le lire en entier, ce canard libertaire : les articles (la majorité d'entre eux signés Maurice Joyeux, ce nom étant à mes yeux le signe que j'étais bien au bon endroit pour l'avenir) étaient touffus, hérissés de convictions, curieux mélanges d'anathèmes, de lyrisme sur fond de démonstrations et d'allusions historiques dont je ne possédais pas les clés ; je préférais de loin les revues mensuelles de "La Rue", qui étaient dévolues chaque mois à un thème, et qui, beaucoup plus pédagogiques, m'étaient du coup plus abordables.

N'empêche qu'être sollicitée pour écrire un article qui, potentiellement, pourrait peut-être paraître dans Le Monde Libertaire, c'était très très très intimidant.

J'avais déjà, à 20 ans, l'habitude d'être seule fille au milieu de mecs. Sans doute mon enfance, passée avec deux frères très peu distants de moi par l'âge (cela se comptait presque en mois  pour le plus proche !), m'avait donné l'aisance nécessaire, le manque d'appréhension et l'habitude d'une certaine confrontation, que d'autres filles ne possédaient pas. 

En tout cas, c'est une caractéristique de ma vie -encore maintenant : je suis très souvent seule fille au milieu de garçons, sans l'avoir jamais délibéré. Il a donc bien fallu que je m'y fasse.

Mais j'étais néanmoins fille - et nous étions fort peu nombreuses, à la fédé anar. C'est donc à cause, très certainement, d'une "discrimination positive" qu'on m'avait proposé ainsi de m'exprimer sur le sujet.

J'en fus incapable.

Oh, ce n'était pas d'écrire qui me tourmentait : les mots me connaissaient déjà. Mais le projet d'article que je rendis, quinze jours plus tard, fut un échec retentissant.

"Bien", dit le leader après avoir lu mes quatre petites feuilles, écrites largement. "Tu as parfaitement résumé les thèses féministes. Mais par contre, l'anarchie là-dedans, e tle rapport entre les deux, je ne le vois pas - du tout."

Je fus bien entendu mortifiée - mais j'acceptais la sentence. J'avais été incapable de trouver la moindre documentation (et internet n'existait pas, je le rappelle tout de même...) sur ce thème. Et  ni les écrits sur Makno ou la CNT, ni les thèses phalanstériennes de  Fourier, même  critiquées par Proudhon,  ne pouvaient guère  me sauver. Voyons, imaginer un monde où, comme par magie, la sexualité s'arrangerait à merveille, sans violence et dans une égalité harmonieuse, (par exemple, l'amateur de sexe sur fond de souliers féminins trouvant une partenaire aimant précisément regarder  un homme boire du champagne dans sa godasse -  tous les deux "prenant leur pied" ainsi, wouarf...) m'était absolument impossible.

Nous étions dans les années où les réflexions féministes aboutissaient à la nécessité, non seulement d'un combat contre le machisme ambiant, mais encore d'une prise de conscience des mécanismes fondamentaux de l'objectivation de l'autre - et les quelques malheureux textes que j'avais pu parcourir pour mon article n'avaient effectivement rien "d'anarchistes", et tout de "féministes".

De toute façon, l'ambiguïté du combat féministe - après tout, n'était-il pas mené en priorité par des avocates, des intellectuelles, des bourgeoises, ce qui indiquait qu'il pouvait fort bien se limiter à du réformisme, à l'application de revendications égalitaristes, sans changer radicalement la nature humaine (et pourquoi être anar à 20 ans, si ce n'est pour changer radicalement l'être humain, bon dieu de merde ?) ne m'apparaissait pas encore clairement.

C'était la même ambiguïté qui entourait les combats pour l'homosexualité, d'ailleurs. Le paradoxe qui consistait à en arriver à revendiquer avec eux  le droit au mariage (alors que, pour un libertaire, le mariage n'est ni plus ni moins qu'une sorte de contrat relevant d'une société étatisée, et pour une féministe, une déclinaison légalisée de la prostitution) ne me gênait pas trop, certes : je disais "d'abord, luttons pour qu'on arrête de leur casser la gueule. Après, nous verrons..."

Mais j'avais conscience aussi que je ne pouvais interroger franchement mes braves camarades libertaires en développant ces "points d'achoppement"  - qui étaient pourtant les seuls intéressants dans l'histoire.  Il faut dire qu'à l'époque, les militants anarchistes, mâles dans leur immense majorité, étaient aussi des "machos" de première.  J'invite tous ceux qui ne  me croient pas à écouter attentivement Léo Ferré - où à prêter l'oreille à  l'une de ses premières  phrases, sur cette vidéo . ("Ruteboeuf avait des problèmes d'argent et de femmes, ce qui est souvent la même chose", ben voyons.)

Je fus incapable, malgré les encouragements, d'étoffer mon article par la partie qui "manquait".

Mais cet échec, et aussi le fait d'entendre des réflexions, de la part de mes potes anars de l'époque, fleurant bon l’homophobie primaire firent que  je quittai, quelques mois plus tard, la Fédé. J’entrai  du même coup dans la nébuleuse féministe : les groupes femmes, le café « Adèle Blanc-Sec » du quartier Saint-Nicaise, les manifs et les discussions m’occupèrent longtemps…

Avant d’être interdite (comme par hasard) d’entrée dans un  groupe femmes auquel je souhaitais adhérer. (encore une autre histoire !)

Mais ces différents échecs de mon engagement « militant » ne m’empêchaient pas, même s’ils étaient particulièrement durs à vivre, de m’emparer des thèses et des convictions qui m’étaient présentées.

Et c’est bien par le mouvement libertaire que je fus conduite à l’écologie : précisément dans un des numéros de cette revue mensuelle « la Rue », consacré à ce thème, et qui présentait  la plupart des thèses écolos.

Il y avait d’ailleurs comme un lien ontologique entre l’écologie et l’anarchie : le refus de la société étatisée nécessaire à l’avènement du nucléaire. Certes, les écolos pouvaient « trimballer », plus que de raison, des contradictions et des errements qui n’allaient pas leur servir – encore moins quand il fut décidé qu’ils sortiraient de la sphère uniquement associative et qu’ils entameraient un combat politique, ce qui était et est toujours, à mon sens, largement hors de leur portée.

 Mais les fondamentaux étaient là, et je les adoptais aussitôt.

N’allez pas croire que j’oublie, en vous racontant tout ça, mon sujet premier, à savoir l’écologie et le féminisme. Mais en retournant vers ce passé, il me semble aujourd’hui que le décalage (encore et toujours, soupir !) qui existe entre mon milieu désormais très fortement écolo et moi,  provient de ces prémisses : à savoir que j’ai soutenu les thèses écologistes fondamentales par le biais de textes issus des cercles libertaires, que j’ai rencontré ces textes au moment où j’allais quitter ce milieu libertaire pour intégrer le mouvement féministe de l’époque, et qu’il y a donc eu, dès le départ, comme deux « registres » bien différenciés dans ma pensée : un plan où il s’agissait de penser des rapports économiques et sociaux radicalement différents, sous peine de naufrage environnemental, et un autre où il s’agissait de faire l’apprentissage de la libération de la femme, comme on disait à l’époque – mais en remisant pour de bon le moindre robot Moulinex, évidemment.

 

Je n'ai pris conscience ces différences avec ceux qui m'entourent désormais  que lentement - et encore aujourd'hui, je pense qu'il ne serait pas négatif que j'éclaircisse, autant que je le peux, cet écheveau qui s'est noué, pour moi, dès mes vingt ans...

 

(la suite à plus tard).

Commentaires (1)

Candide
  • 1. Candide | 30/01/2017
...50 nuances d'Earl Grey...

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