Billets
Le pouvoir des plantes (de pied)
Le 24/09/2017
Après des années et des années d’une saine nourriture biologique, après avoir recueilli et étudié de très près tous les innombrables services que les plantes peuvent nous procurer, je suis en mesure de vous communiquer LA recette qui va soulager d’un coup d’un seul toutes vos céphalées :
1 – cueillir du raifort et en extraire de la pulpe fraîche, prise en trois cuillères à café dans du lait avec du miel d’acacia.
2 – réduire en poudre et priser des feuilles sèches d’asaret, usage externe uniquement
3 – introduire dans les narines un peu de suc frais d’iris des marais, obtenu en écrasant le rhizome
4 – éventuellement, ajouter à une infusion de verveine de la décoction de gratteron des forêts
5 – prendre un doliprane.
Tourner la page d'une fin qui n'en finissait pas...
Le 11/09/2017
Je ne sais si j'aurai le courage d'écrire un jour sur l'agonie de la mère de Clopin. Pour l'instant, mon seul réflexe de survie a été d'ouvrir portes et fenêtres de la maison où elle a vécu cloîtrée pendant tant d'années, de mois, de jours, d'ouvrir tout, en grand, de déranger les araignées et de faire entrer la lumière, le plus largement possible... Et puis je suis partie avec Clopin dans le Berry.
Non sur les traces de George Sand, mais simplement pour tourner la page d'une fin qui n'en finissait pas de finir. Dix longues journées d'agonie, 240 heures, 14 400 minutes... Comme dit Proust dans la plus courte de ses phrases "Chacun de nous est bien seul"...
Alors, justement, pour échapper à la solitude de la mort, nous sommes partis nous "ressourcer" : et il s'agissait bien de cela, puisque nous avons assisté, pendant deux jours, aux confirmations de race et championnats consacrant le Grand Noir du Berry.
(pour ceux qui l'ignorent encore, NOTRE Grand Noir du Berry, le merveilleux Dagobert, est lui aussi parti brouter l'éternité, après avoir, pendant quinze ans, sauvé notre couple, trimballé nos enfants et nos amis, tiré vaillamment notre voiture à âne et laissé derrière lui le souvenir d'un animal aussi gentil que robuste à la tâche. Ah ! Si seulement Mamy pouvait le chevaucher à son tour, dans les prairies élyséennes, cela la consolerait sans doute de nous avoir quittés, elle qui, de son vivant, passant résolument à côté de tous les plaisirs terrestres, n'a jamais daigné faire une seule promenade avec lui ..)
Nous sommes donc des fans de ces animaux, et là, nous avons été servis. J'ai été absolument enthousiasmée par un attelage à quatre ânes, ce qui requiert une dectérité, une maîtrise et une force hors du commun. Mais tout m 'a plu : la gentillesse des berrichons, leur accent, la roulotte dans laquelle nous logions, les animaux qui se sont succédés (et l'âine de notre ami Franck a remporté le second prix : jolie reconnaissance !) et le beau site de la cité de l'âne et du cheval de Lignières en Berry. Même l'abondance des maisons fermées (comme celle de Mamy...), dans Lignières, qui témoignent d'une décadence de la petite ville, n'a pu atteindre mon plaisir d'être là. Et du coup, devinez quoi ?
Eh oui, bien sûr, nous risquons fort d'acheter de nouveau un grand Noir du Berry.... ci-dessous, voici les photos et leurs légendes de notre bol d'air asinier (je ne sais pas bien mettre en page les images, alors bon ça ira comme cela, pas vrai ? ) par ordre d'apparition : 1 - enseigne de Monsieur HURLEY, puis 2 - Berrichon avec son Grand Noir, 3 - un formidable quadrige (Bravo le Cocher !),4 - de beaux colliers autour des têtes aux yeux doux et égyptiens (marque du Grand Noir), 5 - comment tresser la queue d'un percheron berrichon (une certaine technique est requise), 6 - nous aussi nous sommes adhérents de l'association mais nous n'avons pas encore de belles chemises, et enfin... 7 - Toute la tendresse asine dont nous avons envie !







Le 23/08/2017
L'autre bonne surprise, l'autre jour au Havre, ce furent les arches de Vincent Ganivet. J'ai rarement vu une oeuvre plus agréablement consensuelle que celle-là : monumentale, elle reste légère. Havraise, elle se moque (oh ! Très légèrement ! Et sous forme d'hommage !) des lignes au cordeau et des perspectives rigoureuses de l'aïeul Perret. Identitaire, elle rappelle que la fortune de la Ville vient de ces cartons à chaussures de géants que sont les containers qui débarquent tous les jours au Port. Et quant à la couleur ? Eh bien, il faut que ça pète n'est-ce pas !
On m'a dit que le Conseil Municipal est divisé sur la question de pérenniser l'oeuvre : alors qu'il n'y a vraiment pas photo. Peut-être l'oeuver déplaira-t-elle dans cinquante ans... Ben on s'en fiche un peu, non ? En tout cas, tous les visiteurs sont unanimes : c'est un vrai signal de notre temps, comme Guggenheim à Bilbao. Alors, pourquoi bouder son plaisir ?
(et regardez bien la dernière photo prise par Clopin : revisitation de l'affiche célèbre du chocolat Meunier...)



Le 22/08/2017
Je suis allée, pile poil avant la fermeture, voir l'expo "Pierre et Gilles" au musée du Havre. C'est avec Jim que j'ai découvert ce musée, l'année où j'ai commencé à "travailler pour de bon". Embauchée par la mairie, je faisais tous les jours l'aller et retour Rouen-Le Havre en train. J'ai gravé délibérément, dans ma mémoire, les moindres détails du tout premier trajet, quand il me semblait qu'avoir un emploi régulier revenait à fixer les vis sur son propre cercueil. J'avais surtout l'impression, à l'époque, que j'abandonnais ma jeunesse - c'est-à-dire la fréquentation unique de gens de mon âge, pour me frotter à la laideur adulte : je regardais "l'homme à la pipe", un professeur qui trimballait une lourde sacoche de cuir et qui empuantait le compartiment de son tabac (encore autorisé à l'époque !), je le trouvais vieux, laid, j'allais pourtant le croiser tous les jorus pendant quatre ans et demi dans cette fichue gare, dans ce fichu train.
Autant dire que Le Havre ne me portait pas à la légèreté. Jim n'était pas d'accord avec moi : il adorait cette ville, et ne vivait à Rouen que, je crois, faute de mieux, c'est-à-dire faute d'une maison dans les environs de la forêt de Montgeons. Mais il comprenait bien que cette ville étant un symbole, pour moi, de l'esclavage salarié (même si mon emploi ne faisait pas appel à ma force musculaire, mais à quelques compétences touchant les neurones, il n'en restait pas moins un prolétariat), je n'eussse nulle envie de m'y attarder le soir. Je prenais le train et rentrais à toute vitesse dans la "communauté" où je vivais, à l'époque. J'y arrivais épuisée, cherchant Jim, ce qui déclenchait de la part de nos colocataires quelques railleries peu bienveillantes, d'ailleurs...
J'ai fait exception pour le musée d'art moderne - André Malraux, qui ouvre sur le port un oeil cyclopéen et quelque peu étonné. Jim me servit de guide, et la soirée fut plaisante, clôturée par les inévitables moules-frites d'un mastroquet quelconque.
Trente-cinq ans plus tard, j'étais de nouveau devant le musée, et j'allais de nouveau, le soir, manger des moules (août est la saison où elles sont le plus savoureuses). Cela me faisait une drôle d'impression de revenir au Havre. Heureusement, l'univers de Pierre et Gilles ne porte pas à la mélancolie (encore que... Les larmes scintillantes que les compères placent au coin de chaque point lacrymal ponctuent de tristesse leur univers presqu'enfantin, coloré comme les sucreries d'une fête foraine).
Ce qu'il y avait de bien, c'est l'absence totale de séparation entre les collections habituelles et l'exposition "provocante" installée pour le cinq centième anniversaire de la Ville. Ce qui permettait de relativiser la dite-provocation. Entre le portrait, par Pierre et Gilles, d'Isabelle Huppert, et celui de son arrière grand'mère, l'intention, sinon la manière, n'est-elle pas la même ? Ne s'agit-il pas ici, et là, de témoigner d'une personnalité complexe, mmmhhhh ?


(suite à demain pour l'expédition havraise !)
Le 19/08/2017
Le mois d'août est si pluvieux - j'entends de toutes parts que "l'été est pourri". Et, pour la récolte de miel de Clopin, c'est en plus un été pour rien : les ruches infestées de varroas n'ont rien donné... A croire que les abeilles ont attendu qu'on se lance dans un film à leur défense pour, pile poil, se lancer dans une grève revendicatrice...
Mais bon, je l'avoue, je ne suis pas si mécontente que ça du mois d'août 2017, parce que, du même coup, j'échappe aux mouches, aux rubans adhésifs qui pendent au plafond pour les attraper, aux mini-drames autour de la table le soir quand une personne "qui ne supporte pas..." commence à paniquer quand une guêpe s'approche (et il est vrai que l'allergie existe. Mais aussi combien de répulsions non justifiées par aucune pathologie ?), et par les moustiques la nuit : une année, j'avais même installé une moustiquaire, qui a l'avantage de transformer n'importe quel lit en accessoire de princesse au petit pois. Pas de danger cette année : à peine si une mouche ou deux vombrissent aux fenêtres...

Et le jardin ne semble pas trop souffrir, pour l'instant, de l'humidité. Même si le petit banc ne sert pas à grand'chose...

BBah, c'est cela, habiter une chaumière en Normandie !

Le 09/08/2017
a
à Jacques Chesnel
C'est chez Clopin que l'histoire de la moustache de Jacques me fut racontée, un soir d'été - un de ces soirs bleutés et rafraîchis si typiques de Bray. C'est-à-dire sous la glycine et la vigne, autour de la table de bois posée sur les pierres inégales. Devant, un chemin tout aussi pierreux sépare en deux le grand potager, où les trémières d'août, le soir, referment leur corolles colorées en bordure des carrés légumiers.
Toutes choses, maison, jardin, meubles et pierres, procèdent de Clopin : c'est pourquoi je les emprunte plus que je ne les habite. Cependant, je participe à cette demeure entourée. Mes oreilles, précisément, sont les précieux instruments qui m'aident à vivre ici ; et les récits partagés ont besoin de moi pour exister un peu plus longtemps que la nourriture (substantielle, biologique, potagère et savoureuse) servie à la table de Clopin.
La moustache de Jacques remplit elle aussi une fonction existentielle : à tel point que Jacques, de lui-même, en fait état. Il en est fier, bien sûr, en prend soin, la présente presque comme on tendrait sa carte d'identité à un flic soupçonneux. Jacques est désormais un vieux monsieur : on aurait donc tendance à sourire de ce qui apparaît, de prime abord, comme une coquetterie de personne âgée.
On aurait tort. Jacques a eu plusieurs vies, et bien remplies, et dignes d'un homme - je veux dire : pleines d'humanité, de rencontres et de musiques. Musicien lui-même et critique de jazz, peintre, curieux professionnel, amoureux et "mobilis in mobile". Une remarquable ouverture au monde. L'âge n'arrive pas, ou si peu, à l'immobiliser. Tout juste le ralentir, et encore...
Cet homme possède donc une moustache sans doute moins dense aujourd'hui qu'autrefois, blanche et non plus roussâtre, mais toujours frémissante. S'étendant en pointes droites, de part et d'autre de la bouche souriante, à la façon d'un mousquetaire ou d'un Cyrano. Et si vous demandez à Jacques depuis combien de temps il arbore ce pileux ornement, il vous répond simplement "depuis toujours".
C'est-à-dire depuis qu'elle a commencé à pousser ?
Oui, c'est cela. Jamais rasée. Toujours conservée en l'état...
Comme un tatouage alors ?
Ma question éveille un sourire chez Jacques qui, du coup, se rapproche de la table, croise les avant-bras, se penche au-dessus des couverts : et voici que c'est un adolescent maigre, malicieux et bouillonnant qui raconte. 17 ans en 1945, 16 ans en 1944, 12 en 1940. De quoi être avide et affamé pour le reste de sa vie.
Il habitait à Caen, chez ses parents bien sûr. Une grande maison. Et la première chose qu'il a vue ce matin du 19 juillet 1944, qui lui est depuis restée fixée à la rétine, c'est, à travers les vitres de la fenêtre donnant sur l'extérieur, le canon d'un tank qui, lentement lentement, remontait la rue.
Un char canadien.
Cela faisait des jours que les alliés bombardaient Caen, tentaient de déloger les allemands. Des jours et des morts, par centaines, par milliers. Toute sa vie, Jacques tentera de repousser l'horreur de ces sifflements, explosions et déchirements. Toute sa vie, Jacques opposera la légèreté de la musique de jazz à l'horreur humaine. Et toute sa vie, il pensera avec reconnaissance aux jours qui ont suivi l'entrée des Canadiens dans sa rue.
Car ce fut précisément dans la grande maison familiale que l'état-major des troupes canadiennes s'installa. Le maigre gamin en fut remué jusqu'à l'âme. Il assistait, lui, le simple Jacques, à une histoire héroïque qui allait dépasser à jamais le cadre si quotidien, si étriqué, de sa vie d'adolescent...
Et au passage, il allait attraper dans le paquetage des jeunes officiers le jazz américain, sans doute le plus beau cadeau que la vie pouvait lui offrir à ce moment-là : tout était donc, d'un seul coup d'un seul, exaltant, tout permettait enfin à ses 17 ans de repousser l'horreur et d'enfin jouir de la légèreté "des tilleuls verts, sur la promenade", promise par Rimbaud.
Le capitaine canadien à la manoeuvre chez eux était fort, le verbe haut, le geste ample, et résolu. Il plissait les yeux quand il rencontrait une difficulté. Et, entre autres, il lui fallut résoudre un problème conséquent : une batterie, (trois soldats allemands qui, semblait-il, n'avaient aucunement l'intention de se rendre) semblait inexpugnable dans une maison de la rive droite de l'Orne. Ce verrou, fortement armé de mitrailleuses, commandait un des quartiers de la Ville : les yeux du capitaine, au soir du deuxième jour, ne furent bientôt plus que des fentes, minces comme des meurtrières...
Jacques fut le témoin muet et dissimulé des instructions du capitaine : un soldat, mais pas n'importe lequel, fut appelé. C'était un Huron, oui, oui, comme dans les récits du 18è siècle, au corps recouvert de l'uniforme canadien, uniforme qui ressemblait tant à celui des soldats anglais, mais ne pouvait dissimuler le teint cuivré, les hautes pommettes et l'amande des yeux noirs. Ce fut court : il s'agissait, au mépris des règlements militaires, d'envoyer le Huron seul, en pleine nuit, au beau milieu de Caen. Seul, et avec son seul (et non répertorié dans l'équipement fourni) couteau...
Le Huron rentra vers quatre heures du matin. Jacques, qui n'avait bien entendu pas fermé l'oeil, n'entendit qu'un seul mot tombant de la bouche du canadien, en français du Québec : "C'est fait maintenant". Trois corps, proprement égorgés, gisaient près des mitrailleuses désormais silencieuses.
Est-il besoin d’ajouter que le capitaine canadien possédait, outre une remarquable propension à utiliser les compétences d'autrui, la plus superbe des moustaches, « à la mousquetaire » ?
....
La nuit était tombée, dans le jardin de Clopin, quand Jacques a terminé son récit. Les trémières étaient définitivement closes sur elles-mêmes, le potager respirait paisiblement, tout était calme. La lumière de la lampe-tempête posée sur la table éclairait la paix nocturne... Mais quelque chose, pourtant, continuait à frémir dans la nuit brayonne : c'était les deux pointes, tendues comme des vibrisses de chat, de la moustache de Jacques.
Le 04/08/2017
Il faut absolument que Clopin, qui ce matin vidait les étables, écoute la Master Class des frères Dardenne diffusée sur France Cul.
Perso je l'ai écoutée pendant que je repassais, et j'ai été si avide que j'en ai fermé le clapet de la vapeur : le "pschiitt" m'empêchait se bien saisir toutes les paroles. Tant pis pour les plis qui, du coup, vont persister sur les vêtements : le travail qui était décrit là était autrement plus important à mes yeux, et à mes oreilles...
Il y a un mot qui n'a pas été prononcé de toute l'émission, et qui pourtant la résume, et résume aussi ce cinéma-là : c'est le mot "rigueur". Dans le cas des frères, il s'associe évidemment avec le mot "doute", qui semble être une autre de leurs caractéristiques. Bon sang. Comment peut-on être aussi "humble", aussi "en recherche" que ces deux-là, comment mettre ainsi cent fois l'ouvrage sur le métier, comment arriver à avoir un tel recul ?
J'ai eu comme un petit pincement de fierté en apprenant leurs débuts en qualité de... documentaristes. (c'est dingue où mon orgueil va se nicher, ahaha !) Mais maintenant que je le sais, ça me semble être une évidence..
J'ai eu aussi comme un grand sentiment de solitude : dans leurs récits, il apparaissait nettement qu'une de leurs forces est d'être deux, certes, et là je peux m'identifier (toutes proportions gardées évidemment !!) puisque chez nous aussi nous sommes deux, mais aussi qu'ils disposent d'un réseau qui les aide à prendre de la distance critique. Je trouve que Clopin et moi sommes bien seuls. Animés de convictions, sans doute. Mais sans échanges avec nos "semblables", je veux dire avec des personnes qui effectueraient le même type de travail : jamais une Ariane Doublet, par exemple, dont j'admire le travail sans aucune réserve, ne nous a recontactés, malgré mes timides avances lors de la sortie de son dernier documentaire. Pourtant, l'humble "scénariste" que je suis aurait tant à gagner à échanger avec quelqu'un comme elle...
Les Dardenne ont parlé du "rythme" de leurs films. C'est exactement ça, me suis-je dit. Clopin et moi nous devons chercher à trouver ce rythme : puisque nous travaillons à deux, il faut que nous marchions du même pas. Ou même, soyons folle, que nous arrivions à danser ensemble !!!
Il faut évidemment que je me garde de l'exaltation qui, chez moi, me pousse à un débordement d'enthousiasme qui ressemble fort à un soufflé - au grand risque d'être trop cuit et de retomber calciné. N'empêche que cette master classe a éveillé chez moi de telles aspirations que... Clopin, oui, doit absolument l'écouter aussi !!!