L'ombre de la main de Léonard

VU sur Arte l'enquête "picturale" sur un tableau attribué (avec quelques éléments sérieux de vraisemblance) à Léonard de Vinci :

Bplv

 

Comme d'habitude, le souci de monter le documentaire en "enquête policière" conduit à quelques "tics" assez énervants : la répétition, à intervalles réguliers, des mêmes phrases( "il faut désormais que l'acheteur apporte la preuve irréfutable" "l'expert doit désormais prouver", etc. Mais il semble qu'aucune émission ne puisse, désormais, à l'instar de la publicité, faire l'économie de la répétition : soupir.) , la recherche de "suspens", avec passage tout aussi obligé sur le "plagiaire" qui va "montrer comment les faussaires font" (mais qui n'en est pas un, hein, soyons clairs ! Wouarf....) , et surtout l'enjeu : une toile achetée 22 mille euros qui se retrouve "trésor inestimable" (expression dite à plusieurs reprises) mais dont on nous donne cependant l'estimation (des millions de dollars).

 

Bon, je reconnais que le tableau est beau, la recherche fascinante : vérifier la datation  du velin, reconstituer la technique de peinture, expliquer pourquoi le tableau ne fut jamais accroché ni même mentionné, retrouver le modèle et son histoire, comprendre que le tableau était en fait une page d'un livre retrouvé en Pologne, faire coïncider l'identité du modèle, sa place à la cour des Sforza, la prèsence du peintre sous l'autorité de son commaditaire, père naturel de la princesse, déterminer que le tableau a été peint par un gaucher et retrouver les trous de la reliure, correspondant exactement à la feuille découpée, dérobée du livre 'd'origine : quelle jolie histoire, n'est-ce pas ?

 

Le dernier mot du documentaire souligne ce qui, aux yeux du réalisateur, est donc le plus important : la valeur monétaire de la toile -dernière offre refusée : 80 millions de dollars. On sent le frisson qui parcourt l'échine...

Mais pour moi, c'est autre chose que le "prix" de l'oeuvre qui m'a fait frissonner : une experte s'extasie sur le dessin de la jeune fille - la dimension de son nez démonre qu'elle est à ce stade intermédiaire entre l'enfant et l'adulte, par exemple, et un faussaire même génial aurait-il pu, comme Vinci, saisir à ce point la vérité du modèle ?

Oui, une femme-enfant est donc représentée là... J'écoute : c'est une fille illégitime de Sforza, une jeune "Bianca" de treize ans. Et le portrait a été effectué pour son mariage...

Son mariage.

Sûrment rien à redire, au quinzième-seizième siècle, au mariage d'une fille de treize ans...

Et une autre phrase, comme ça, au détour d'un plan :

"morte trois mois après ce mariage, vraisemblablement des suites d'une grossesse".

D'un seul coup, les millions de dollars, la "chance" du connaisseur finaud qui a acheté l'oeuvre, le lent travail des experts, la mobilisation autour du portrait, la richesse de la tenue de la princesse, la beauté des cadeaux reçus pour son mariage, dont ce "livre" enluminé et s'ouvrant par son portrait, tout ce luxe, passé et présent, tout ce monde de l'art et de l'argent, tout pâlit à mes yeux...

Chef d'oeuvre de Léonard de Vinci en majesté... Tous ceux qui regardent ton portrait ne voient que lui, que Vinci, le Maître. C'est pour  lui qu'on s'extasie, pas pour toi, petite fille mariée et morte trois mois après, car forcée bien trop jeune, comme  j'ai vu, parfois,  chez les chattes : l'une d'elles, qui n'avait pas fini de grandir, et prise trop tôt, mourant sous un ventre ballonné qui excédait ses forces...

Je n'arriverai pas, sous les "bravos" des spectateurs, les sourires gourmands des connaisseurs et les billets de banque volentant autour  de la Trouvaille, à oublier ton sort  : et derrière ton fin profil,  c'est la brutalité et le machisme de ton temps qui pèsent sur l'ombre de la main de Léonard, dessinant ton front, ton menton, et la belle natte tressée qui pend sur ton dos, droit comme celui d'une écolière, menu comme celui d'un enfant, Léonrad dessinant ce qui fut une  "Belle Princesse",  à jamais sacrifiée.

 

 

 

 

 

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