La poésie, c'est rien que du cinoche...

   Comme tout le monde, c'est à l'école que j'ai appris mes premières poésies, et c'est en classe qu'on m'a "expliqué" ce que c'était qu'un poème...

Or, plus je vais, moins je suis d'accord avec ce que l'on m'a appris. Oh, bien sûr, "de la musique avant toute chose" : ce n'est pas un professeur qui l'a dit, mais bien Verlaine ;  pas question donc de remettre ce prédicat en question. Mais cependant, le reste...

Tenez, prenons un des plus célèbres poèmes de Rimbaud : le dormeur du val. Archétype de la poésie apprise et analysée en classe (la pauvre !). C'est donc ceci :

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Qu'est-ce que j'ai appris à son sujet ?

Que c'était un sonnet, ce qui le plaçait dans la droite ligne de la poésie classique française, Ronsard en tête.Qui plus est, en alexandrins.

Que les images employées là étaient bien belles : "un trou de verdure", une rivière qui "chante", des "haillons d'argents" (oxymore !)

Que c'était doucement qu'on passait de quelque chose de "beau" à quelque chose de "terrible", et que c'était cela qui avait fait tant pour la reconnaissance de ce poème.

Et qu'est-ce que je n'ai pas appris ?

Que le véritable scandale du poème est que le "soldat" (et donc sa mort) n'a pas d'origine : ni prussien, ni français, ni rien d'autre qu'un corps qui retourne à la nature...

Et surtout, surtout, que ce poème n'est qu'un "zoom". Un parfait mouvement  qui part du plus large pour resserrer la vue sur les deux trous rouges : et bien entendu, comment Rimbaud, qui ignorait tout du cinéma, a-t-il fait pour concevoir ce mouvement  si complètement cinématographique, hein ?

Voici un autre poème, tout aussi révélateur : la demeure entourée de Supervielle.

Le corps de la montagne hésite à ma fenêtre :
" Comment peut-on entrer si l'on est la montagne,
Si l'on est en hauteur, avec roches, cailloux,
Un morceau de la Terre, altéré par le Ciel ? "
Le feuillage des bois entoure ma maison :
" Les bois ont-ils leur mot à dire là-dedans ?
Notre monde branchu, notre monde feuillu
Que peut-il dans la chambre où siège ce lit blanc,
Près de ce chandelier qui brûle par le haut,
Et devant cette fleur qui trempe dans un verre ?
Que peut-il pour cet homme et son bras replié,
Cette main écrivant entre ces quatre murs ?
Prenons avis de nos racines délicates,
Il ne nous a pas vus, il cherche au fond de lui
Des arbres différents qui comprennent sa langue. "
Et la rivière dit : " Je ne veux rien savoir,
Je coule pour moi seule et j'ignore les hommes.
Je ne suis jamais là où l'on croit me trouve
Et vais me devançant, crainte de m'attarder.
Tant pis pour ces gens-là qui s'en vont sur leurs jambes.
Ils partent, et toujours reviennent sur leurs pas. "
Mais l'étoile se dit : " Je tremble au bout d'un fil,
Si nul ne pense à moi je cesse d'exister. "

Alors là, nous avons un zoom avant circulaire qui plus est. Les rochers et les arbres qui nous amènent au bras replié du poète...

Puis un zoom arrière qui s'éloigne du bras pour s'élargir dans la rivière

Et enfin la caméra quitte le sol et zou ! fixe le ciel étoilé...

Donc, si je divague un peu là autour, la poésie n'est pas seulement un jeu musical avec les mots et les métaphores : elle peut très bien aussi être structurée de l'intérieur comme les images cinématographiques.

Et si je poursuis j'en arrive à un projet tout simple : recenser les différents mouvements de caméra (le travelling, le zoom, le panoramique, le plan séquence et le plan fixe ; on me dira que le zoom, changement de focale, n'est pas vraiment un mouvement de caméra. On va dire aussi que tant pis, je  le fiche dedans avec les autres.) et appliquer la leçon : à chaque mouvement son poème...

 

Je vous l'avais bien dit. La poésie, c'est rien que du cinoche, en fait.

Commentaires (2)

achach
  • 1. achach | 06/01/2016
clopine vous auriez été une prof de français merveilleuse ,de celles ,j'en ai connu, qui reçoivent pendant les vacances ,des lettres d'ados affamées de culture qui les remercient d'avoir apaisé leur faim
Domi
  • 2. Domi | 29/12/2015

ça marche ces truc!!!

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