Bref, oublions.
N’empêche que Ti’Punch, comme Julot avant lui, est un grand chien qu’il convient de nourrir correctement. Mais là où Julot, sans un mot plus haut que l’autre, acceptait de bon cœur toutes les soupes qu’on lui servait, même celles où les nouilles à chien prévalaient sur les morceaux de viande, eh bien notre Ti’Punch, lui, chipote et fait souvent sa sucrée. Parfois, le matin, il rechigne à prendre le petit beurre que lui tend le gamin, ou bien, il le prend certes, mais si doucement, avec un tel regard en coin, qu’on comprend parfaitement que c’est bien pour nous faire plaisir…Oui, semble-t-il nous dire, la bouffe c’est une valeur mais enfin il n’y a pas que ça dans la vie…Et puis c’est gentil, mais ce n’est pas une conversation …
Au début nous étions un peu inquiets : après avoir eu en Julot le chien de berger le plus peureux devant les moutons de tout l’ouest, avions-nous choisi un chien anorexique ? Ce serait bien notre veine, ça. Et nous palpions ses côtes, avec appréhension, n’était-il pas trop maigre ? Nous lui sélectionnions les morceaux de viande, et nous nous grattions la tête, perplexes, devant la gamelle d’où tous les bons morceaux avaient été délicatement retirés du bout des babines, et où ne restaient plus que les nouilles, absolument intactes…Le vétérinaire, un homme raisonnable, mit fin à notre perplexité, au hasard d’une visite. Il caressa le chien, le posa sur la balance et, se retournant vers nos mines inquiètes, déclara d’une voix forte que ce chien avait un poids idéal et qu’il mangeait à sa convenance, et selon ses besoins, et que s’il ne mangeait pas de nouilles, c’est qu’il n’aimait pas ça et qu’"on" lui laissait le choix, - ce qui démontrait une fois de plus la faiblesse coupable des propriétaires de chien, n’est-ce pas (et avec leurs mioches c’est tout pareil ! ) . . Dieu ayant parlé, le monde continua donc de tourner.
Cependant, cependant, Ti’Punch, surnommé Poids Idéal, ou encore Ponchon ou enfin
La Grosse Louve
, n’est quand même pas un fou de la gamelle. S’il ne mange pas, s’ il n’a rien compris à l’élevage des moutons, s’il n’aboie pas pour donner l’alerte, à quoi donc ce chien sert-il , je vous le demande un peu ?
Vous l’avez deviné : c’est juste un chien à câlins. Dès qu’il voit une silhouette se dessiner au plus loin du jardin c’est plus fort que lui : il se précipite, frétille de tout son corps, ouvre grand des yeux pleins d’amour et avance une tête quémandeuse. Il peut, sur simple injonction, se coucher sur le dos et offrir le ventre, le cou et tout l’attirail qui fait de lui, sans contrefaçon, un garçon. Il n’a aucune peur des êtres humains, au contraire, il peut rester des heures transi d’amour. Et parfois, quand la main et la voix s’accordent pour le caresser, il ferme à demi les yeux, s’immobilise, pousse un long soupir et émet deux petits « schlips » de la langue, en signe de nirvana absolu…
Et ce pour tout le monde, n’est-ce pas. Du facteur au voisin, de nous, ses maîtres officiels, aux petites filles en visite, Ti’Punch ne cherche, ne vibre, ne vit que par les câlins…
Il faut bien qu’on se résigne, voyez-vous, à posséder, et sans rien faire pour cela, les chiens les plus gentils du monde…
Clopine, qui vous avoue pourtant tout bas que parfois, il lui fait un tout petit peu honte, quoi...
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