Billets

Reconnue ?

Comme les pélerins du Moyen-Age, les cinéastes,  pour arriver à leurs fins, ont "besoin de trois sacs : un sac de patience, un sac d'argent et un sac de foi".

L'expression m'a faite sourire : lors de la première sortie  de notre dernier documentaire à Neufchâtel-en-Bray, un participant du film, vers qui je m'avançais dans le hall d'entrée pour le saluer, a cherché à me "qualifier" pour expliquer qui j'étais,  à sa compagne. "Et voici Clopine", a-t-il dit, "qui, pour le film, a... porté les sacs.." J'en ai sursauté,  et  du coup, le participant en question s'est trouvé aussi déconfit que Bacri dans "le goût des autres", gaffant lourdement (et sans s'en rendre vraiment compte) sur les homosexuels...

Quand je raconte cette anecdote, Clopin me rétorque qu'il s'agissait probablement d'une sorte de tentative d'humour... Je n'y crois guère. D'autres me disent "ah oui, mais c'est parce que tu dois avoir des problèmes de reconnaissance".

Peut-être est-ce vrai - mes problématiques caractérielles sont effectivement emmêlées dans des écheveaux si complexes qu'on m'attribue aussi, souvent, une "personnalité clivante", manière élégante de dire que je suscite, sinon du rejet, du moins une sacrée dose de méfiance ("Qui c'est celle-là ?").

Mais peut-être aussi n'est-ce pas moi qui ai des "problèmes de reconnaissance". Peut-être, et même sûrement, est-ce que le chemin qui reste à parcourir, dans les inconscients masculins, pour dépasser les préjugés et attribuer à une femme un autre rôle que subalterne est encore diablement long. Peut-être, et même sûrement, n'aurons-nous enfin conquis l'égalité que lorsque nous serons toutes, et sans erreur, "reconnues" non pour ce que nous paraissons, mais pour ce que nous faisons ?

En attendant, soupir ! Me voici repartie dans une aventure cinématographique, et  s'il s'agit de patience, d'argent et de foi, là, oui, je le "reconnais", je porte les sacs !!!

 

 

 

 

Une Histoire subjectivée...

Evidemment, j'aurais pu m'en douter : la critique de Finkielkraut et Zemmour sur Patrick Boucheron (lue sur Wikipédia), est évidemment débilos. Jugez-en plutôt (à propos de l' Histoire mondiale de la France) :

"Pour l'essayiste Alain Finkielkraut, Patrick Boucheron serait caractéristique d'un enseignement de l'histoire « que nul scrupule, nulle probité intellectuelle n'arrête, quand il s'agit de souligner les failles et les fautes de la France dans son rapport à l'altérité ». L’ouvrage serait un « bréviaire de la bien-pensance et de la soumission ». Il décrit ses auteurs comme des « fossoyeurs du grand héritage français » qui « n’ont que l’Autre à la bouche et sous la plume » mettant en doute que le fait d'affirmer qu'il n’y a pas de civilisation française et la France n’a rien de spécifiquement français puisse contribuer à résoudre la crise du vivre-ensemble.

Eric Zemmour dans un article intitulé « Dissoudre la France en 800 pages », fait un compte rendu critique de l'ouvrage qui s'inscrit, selon lui, dans la volonté de déconstruction de notre « roman national » présente dans l'Éducation nationale depuis les années 1970. Il dénonce une histoire selon laquelle il n’y aurait « pas de races, pas d’ethnies, pas de peuple », mais que des « nomades » et estime que Boucheron veut « renouer avec le roman national, mais ne garder que le roman pour tuer le national ». Le parti pris particulier de l'ouvrage serait que « tout ce qui vient de l’étranger est bon »

Bon, qu'attendre d'autre de ces deux-là que la pire attitude réactionnaire, me direz-vous ?

Eh bien, ils auraient pu au moins discerner ce que Boucheron apporte de neuf à l'étude historique en général, et aux sujets qu'il traite en particulier. A savoir ce qui m'a sauté aux yeux dès le début de son dernier ouvrage "Un été avec Machiavel" - et que je n'avais pas repéré dans son "Léonard et Machiavel" (dix ans déjà !) mais qui se dessine de plus en plus dans l'oeuvre en cours. Et qui, à mon sens, vaut au moins d'être signalé, sinon d'être interrogé, et que je ne peux appeler, au risque d'être pédante, autrement que par cette lourde formule "l'histoire subjectivée"...

Boucheron, en effet, rompant en cela avec ses illustres prédécesseurs, les Leroy-Ladurie, les fondateurs des Annales, ou les Fernand Braudel, n'hésite jamais à apparaître "en tant que tel" dans ses thèses historiques. En littérature, cette manière de faire est surtout illustrée par Binet, par exemple  dans son "hHhh", ce qui permet à ce dernier de subjectiver au maximum son récit historicisé. Mais au moins ce dernier appelle-t-il ses ouvrages "romans".

Chez Boucheron, l'éblouissante érudition et le sérieux du travail historique rendent plus problématique cette apparition de la subjectivité de l'auteur à l'intérieur de l'écriture - mais elle est pourtant bien là. Onfray la saluerait sans doute, y voyant la réponse à l'injonction nietszchéenne de ne pas séparer l'Idée de la vie de celui qui l'émet. Pour moi cependant, ce que je n'avais pas repéré avant d'ouvrir "un été avec Machiavel", elle relève surtout, non d'une "mode", le mot serait trop  méchant et déplacé, mais d'un courant caractéristique de notre époque, et qui pourrait voir son illustration métaphorique dans le... selfie...

Ah, j'ai tout de suite envie de demander pardon à Boucheron de cette opinion. Mais le style  littéraire (pourtant élégant et précis à l'extrême, certes) qu'il emploie de plus en plus confine, au moins j'en ai eu l'impression cette fois-ci, à une certaine préciosité contemporaine qui essaime "partout". Car la subjectivité, fille de l'individualisme triomphant, est désormais "partout". par exemple, on ne voit plus  un seul  documentaire (de "j'irai dormir chez vous" à "rendez-vous en terre inconnue", pour ne citer que les deux formats les plus "grands publics") sans que l'auteur n'y soit mis en scène, n'y apparaisse et n'y prenne la parole. Pas un seul  texte littéraire où l'autofiction, voir la biographie la plus élémentaire (les citations des petits filles d'Eric Chevillard) n'entre avec fracas...

Et ce n'est pas le moindre paradoxe que cette prétention à l'individualisme le plus exacerbé n'envahisse "collectivement" tous les différents domaines de la création ou de la science - pour Patrick Boucheron, l'Histoire, donc. C'est pourquoi en le lisant, j'avais comme une sorte d'"effet de mode", de "marque de contemporanéité" qui s'installait entre moi et le plaisir de la lecture, en venant la perturber. Les qualités très réelles de cette écriture-là, et qui m'enchantaient il y a dix ans (je relevais que le vocabulaire employé par Boucheron dans "Léonard et Machiavel" pour décrire son rapport à l'Histoire relevait en fait... des termes de l'amour physique !!!), me semblent  maintenant trop marquées par cette irruption continuelle de la subjectivité, donnée comme triomphe de l'individualisme, mais partagée si universellement dans tant de domaines de création qu'on n'y voit, finalement, que le grégaire d'une génération.

(je ne sais pas si je suis claire, m'enfin, tant pis.)

Je suis bien difficile, me direz-vous ? Ah, mais c'est que je relis, en ce moment,  pour les besoins de la bonne cause, les mémoires entomologiques de Fabre. Et là, la langue transcende son époque, devient intemporelle et universelle. Et j'aime tant Boucheron, au fond, que je voudrais qu'il s'affranchisse, non seulement des cadres de ses prédécesseurs -ça, ça y est, c'est fait- mais encore des modes paradoxales de son époque, qui veulent qu'on se proclame individu libre, mais qu'on illustre cette déclaration  par des procédés si communs à tous qu'ils en deviennent non seulement quelconques mais quasiment moutonniers.

 

 

Délices d'une Littérature Augurée

Petit triomphe personnel à l'écoute des Papous en rediffusion : j'ai inscrit dès le premier tour "Gombrowitz" sur ma feuille. Non que j'aie reconnu le livre dont l'extrait était issu (je ne l'ai pas lu), mais à cause de la chute de la dernière phrase : la forêt verte. Il n'y a guère que Gombrowitz (et parfois Chevillard) pour ainsi instiller, à la fin d'une phrase, un looping plongeant dans l'incertitude du lecteur. In cauda admirum, en quelque sorte.

Pour être parfaitement honnête (je m'y emploie de plus en plus, tous les jours, dans une tentative renouvelée d'être au plus près de moi, même si je me déplais), j'avais pensé un bref instant à Beckett. Mais il aurait alors fallu que le texte soit écrit pour le théâtre (Almassy y a pensé aussi, elle a supposé Pirandello) - or il était trop littéraire, trop travaillé à mon sens. Et puis cette chute : non, il n'y avait que Gombrowitz...

Rien n'égale la satisfaction de deviner juste au DLA ; rien n'égale non plus l'inutilité de l'exercice (qui rajoute donc à sa beauté pour moi), ni l'indifférence généralisée qui l'entoure. Rien d'étonnant, donc, à ce que je n'y sois pas mauvaise.

Une petite victoire qui s'ajoute à la convoitise littéraire qui va m'amener à acheter "Un été avec Machiavel" de Boucheron. J'ai bien envie d'ajouter que ce sera le joyau de la semaine prochaine, mais je m'interdis toute publicité, même détournée, ahaha.

Escapade dieppoise

Nous avions passé l'après-midi chez une amie, avions profité d'une miraculeuse  véranda perchée d'où l'on voyait, par toutes les fenêtres cernées de blanc,  la baie de Quiberville, clignotante et mouvante , sertissant la pièce où nous nous trouvions d'un bleu changeant et rafraîchissant, nous avions dégusté le tourteau et les bulots préparés par notre hôtesse avec une simplicité efficace (et une excellente mayonnaise), nous étions promenés sur la digue, devant les cabines de plage dressées comme des dominos, et voilà qu'il était vingt heures et que je n'avais pas envie de rentrer.

Ca tombait bien : il nous fallait faire de l'essence, et donc retourner à Dieppe...

Nous sommes rapidement tombés d'accord, Clopin, Ti'Punch et moi : d'autant que les couleurs étaient miraculeuses. Nous n'avons quitté Dieppe qu'à vingt trois heures, et la lumière semblait encore se propager, comme si la nuit avait définitivement laissé tomber l'idée d'envahir la place !

Dieppe 4Dieppe 1Dieppe

Léonard de Wiki

Emission sur Virginie Despentes, sur France Cul, ce matin.

 

Le drôle, c'est que je me suis endormie hier avec  'l'illustre Gaudissart" ouvert sur mes genoux (en liseuse !) , en trouvant le dialogue entre Gaudissart et le fou plutôt  raté, et même franchement raté. J'ai aidé mes paupières à s'alourdir  en divaguant  là autour : le quiproquo entre l'homme "sensé" et le "fou" avec évidemment renversement des valeurs, (le plus fou  n'étant bien sûr pas celui qu'on croit), ça donnerait quoi, aujourd'hui ? 

  Evidemment,  ça ne pourrait donner "quelque chose" que si on travaillait un peu et la sociologie aliéniste, et l'écriture : mon sommeil est devenu coupable  une fois de plus, puisqu'il m'a prise dans la conscience de tout le temps que je perds, au  lieu de m'atteler à ce pourquoi je suis douée et qui m'intéresse : la littérature...

Bref. N'empêche que "Gaudissart", avec cet ego hyperdimensionné, est  un tel "type" de l'aliénation moderne à la marchandise,  que Balzac a fait preuve, là, d'anticipation, à mon sens.

Et voilà qu'une fois la nuit passée, dans un petit matin au ciel d'un bleu intense, à l'air frais et léger, un de ces matins de mois de mai où l'on voudrait être une oiselle,  je mets  la radio,  et boum ! Le journaliste de France cul,  avec cette sorte de jubilation dans la voix qui trahit celui qui sait qu'il va étonner, surprendre, et briller par surcroît, compare justement Vernon Subutex, le héros de Despentes, à....  Gaudissart ! Coîncidence.... 

Plus précisément, il mettait sur le même plan la "statue de Gaudissart" érigée à Vouvray avec la "page facebook" soi-disant créée par Vernon Subutex ; il voulait souligner que les héros littéraires échappaient parfois, ainsi, à leurs créateurs, et se carapataient dans l'existence réelle... Et qu'une page facebook vaut bien, de nos jours, une statue d'hier.

Gaudissart

 

Je n'en suis pas si sûre. Oh, je ne mésestime pas du tout le profond bouleversemet que la technologie informatique a produit sur nos vies (et sur la mienne en particulier). L'honnête homme de jadis ne peut que s'incliner bien bas devant ce qu'il faut nommer, faute de mieux, la "mise en commun des connaissances collectives", c'est-à-dire la montagne, l'Everest, l'infini cosmique  de savoirs désormais accessibles au premier internaute venu. Nous sommes tous des petits Léonards de Wilipédia, en quelque sorte, et ce n'est pas sans tout bouleverser.

Mais le rapport entre la statue de Gaudissart et la page facebook de Vernon Subutex n'est pas aussi limpide que cela - parce que le héros de Despentes n'est pas fier de lui, qu'il utilise internet pour se cloîtrer, qu'il en profite pour se mettre sous le boisseau, en quelque sorte (tout comme votre servante, en fait).

La page facebook de Subutex n'est qu'une addiction parmi d'autres. Que Despentes soit pleine d'indulgence pour les addictions est soulageant, sans doute, mais le fait est cependant là : on n'en sort pas grandi. Il y a une certaine veulerie à préférer l'éphéméride à la durée, l'immatériel à la sculpture, l'inconsistant à l'âpre bagarre du réel.

 

Mais peut-être est-ce cette foutue culpabilité, dont je faisais état plus haut,  qui me fait parler ainsi. Je pense aux heures perdues chez Assouline. Non à cause d'Assouline, qui reste pour moi un "mec bien", surtout par la précision de sa posture : il est avant tout un homme méditerranéen, le sait, l'assume, et cela lui suffit. Mais à cause des trolls qui empoisonnent la République des Livres, et auxquels j'ai, de manière aussi insensée que Gaudissart achetant le vin d'un fou, conascré du temps bien trop perdu...

 

 

 

La haine aux champs, et de vieilles rancoeurs

Ainsi donc, le récent scrutin a eu une autre caractéristique : celle de souligner le fossé entre citadins et ruraux, Parisiens et campagnards.

Ce n'est pas nouveau, notez, c'est même un des traits de notre pays, et à mon sens, c'est Balzac qui a le mieux traité ce thème - qui s'en est emparé avec le plus d'emportement, au point d'en faire une des plus fortes trames de son oeuvre romanesque.

Certes, depuis le 19è siècle, "tout a bougé" - et d'abord, les Parisiens de Balzac sont tous des provinciaux remontés d'une seule  génération, ce qui tend à s'estomper aujourd'hui. Même (et surtout) les moins considérables, les Lousteau, les BIrotteau, les Bridau - il n'est qu'à regarder les noms des villes de province peintes par l'écrivain : De Nemours à Issoudin, de Tours à Douai en passant par Alençon, les généalogies l'attestent : il y a un va-et-vient entre la province et Paris incessant,   dont  le moins que l'on puisse dire est que la province en sort stigmatisée.

Balzac souffle même sur les braises, à mon sens : prenez la motivation qui pousse le père d'Eugénie, Grandet (*), à régler la succession de son frère suicidé. Il ne s'agit ici ni de tendresse fraternelle, ni d'honneur, presque pas d'avarice. Ce qui pousse Grandet, c'est la haine du parisien, et l'envie de l'abuser, de l'entourlouper, de se venger sournoisement d'une supériorité blessante.

C'est dire si ces deux mondes-là ne se tendent pas la main...

Comment alors ne pas voir, dans le vote F. Haine d'aujourd'hui, si incompréhensible a priori, les relents de cette haine recuite et qui perdure, hélas ? Au mépris des uns, correspondrait  la vengeance sournoise des autres, d'autant plus violente qu'elle s'avance masquée par le rideau de l'isoloir...

Je ne sais ce que Balzac aurait dit de la situation d'aujourd'hui, ce pourrait être l'objet d'une étude : analyser cette France qui est la nôtre en se servant de ce que l'oeuvre de Balzac nous dit sur ce sujet, à savoir l'imbrication conflictuelle du monde citadin et rural. Enfin, si j'étais prof de fac ou encore Jean-Noêl  Jeanneney pour "concordance des temps", cela m'intéresserait diablement, mais à dieu ne plaise...

 

En tout cas,  à mon sens, il est plus que temps d'apaiser ce genre de situation -d'autant que la porosité du monde rural rend flou la limite entre le monde des uns et celui des autres - le territoire est parcouru en tous sens, il est même débité désormais par bouts entre plusieurs protagonistes qui s'en déchirent les parcelles, comme le montre avec tant de sensibilité et d'intelligence Ariane Doublet dans son dernier documentaire ("documenterre" !) "la Terre en Morceaux".

C'est de l'égalité que peut provenir la paix sociale, à mon sens - et c'est l'objectif prioritaire que devrait se fixer le gouvernement, s'il veut extirper la haine des champs...

 

(*) : pas pu résister à cette virgule, qui primesaute le titre trop fameux...

La haine aux champs, extriper la racine...

Comment le mot d'ordre "on est chez nous" peut-il avoir un tel écho dans mon village, où l'on ne compte ni immigrés, ni réfugiés, ni djeunes, ni rien qui dépasse des champs ?

Pourquoi ne pas se sentir "chez soi" ?

La réponse est évidemmennt multiple, mais elle se base surtout, à mon sens, sur le ressentiment. Les agriculteurs, depuis 50 ans, ne sont plus vraiment "maîtres chez eux", puisqu'économiquement ils sont tenus de respecter les engagements de la PAC, contre pognon. Et ces engagements ont tant fluctué, un coup y'a des quotas l'autre coup y'en a plus, un coup vas-y sur le maïs mon gars un autre ah bé non c'est l'colza qu'je préfère, et tutti quanti. Et puis surtout : ce sont des gens à qui on a menti, et qui ne peuvent, sans se renier eux-mêmes, dénoncer le mensonge...

Ca devait être si beau, dans un lycée agricole de la fin des années soixante, l'enseignement : le paysan devenait entrepreneur, il exploitait une société promise à la rentabilité, il aurait lui aussi la retraite et les congés payés, et, du haut de ses engins formidables et puissants, il pourrait regarder d'en haut le petit fonctionnaire, haî car ayant la "paie qui tombe", et l'ouvrier soumis aux cadences...

Ca a foiré lamentablement. A peu près tout ce qui s'est dit s'est révélé mensonger et mortifère. Pire encore : l'agriculteur est désormais pointé du doigt. Surveillé par les "autres" - les catégories sociales qui vivent elles aussi aux champs et sont désormais partie intégrante de la ruralité, et qui réclament, elles aussi, leur droit à contrôler leur environnement... - interpellé et pas loin d'être accusé officiellement...

Pollueur, égoïste, trompé par ses instances agricoles, le fiasco est en plus économique et sociétal. L'agriculture intensive devait nourrir le monde, éradiquer la famine, prospérer et être le fer de lance d'une mondialisation harmonieuse. Or, certes, les chinois aiment le lait français... Mais ils souhaitent aussi acquérir la terre, achètent des hectares, et toute la belle organisation, de la FNSEA aux SAFER en passant par Messieurs les Sénateurs, se révèle impuissante devant ces sortes d'OPA sur le sol "national"... quant à la vertu... Qui l'incarne moins que l'éleveur bovin, en ces temps où  l'avenir de l'humanité se dessine végétarien ?

L'enfer est pavé de bonnes intentions, certes, mais ça ne l'empêche pas de sentir considérablement mauvais, la chair grillée précisément.

(mais évidemment, il vaut mieux s'interroger sans fin sur l'intronisation d'un Macron, et le gouvernement futur ici, et la tenue de Madame Macron là... Clopinou, ouvrant un oeil déjà désabusé sur l'écran de la télé, demande doucement "et au fait, on en parle quand du capitalisme ?" )

la haine aux champs, entre paradoxes et contradictions

La colère des habitants des villages, exprimées par un vote F Haine à plus de 60 % dans bien des cas, (comme dans mon village !) , est aussi fuligineuse, énigmatique, pardoxale,  à première vue, que ces rassemblements de nuages de différentes natures, qui viennent se bousculer dans une apparente contradiction, avant que leur entrechoc, en même temps que l'odeur d'ozone qui monte de la terre, ne libère les trombes de l'orage.

Parce qu'enfin, si l'on y songe, tout ici est contradictoire : la première peur que l'extrême-droite agite, afin de désigner un coupable commode, est celle de l'autre, du différent, de l'étranger - et plus précisément de l'arabe musulman (mais un peu aussi le noir et le juif, pour faire bonne mesure...) ; comment nos villageois peuvent-ils tomber dans ce piège, alors que, définitivement, ils n'ont  que des contacts absolument minimes avec les populations désignées du doigt, qui ne sont en rien des "rivaux " pour eux, en termes par exemple d'emploi ou d'occupation de l'espace social  ? Oh, ce n'est pas que le paysan n'éprouve pas le mépris, la peur et la méfiance envers celui qui ne vit pas comme lui (et dont la liberté fantasmée est sans doute le socle d'un désir inavoué, comme le fermier qui,  déplorant le meurtre de ses poules,  ne peut s'empêcher d'admirer la beauté du renard). Mais de tout temps, l'ostracisme s'abat, dans ma campagne, sur le manouche, pas sur un autre définitivement absent. A-t-il transposé cette haine rien que par la grâce d'une propagande qui ne reflète en rien son vécu ?

 

L'autre paradoxe concerne l'Europe, autre cheval de bataille de l'extrémisme. Or, la majorité des agriculteurs sont, depuis 60 ans, complètement dépendants de la PAC, et ne pourraient survivre sans elle. Comment concilient-ils (alors même que la majorité des élus locaux des petits villages sont des agriculteurs, en activité ou retraités...) l' caspiration à sortir de l'espace commun, qu'ils semblent plébisciter par leurs votes,  avec leurs pratiques quotidiennes ? Vous me direz qu'il s'agit sans doute là du même tour de passe-passe qui fait que le paysan (là encore, sans doute, par envie et dépit mêlés) n'a pas de mots assez durs envers  le fonctionnaire : or, il n'en est plus très loin, et sans la machine administrative qui lui permet de toucher les subsides publics, il serait encore plus exposé aux aléas d'un marché fluctuant et dévastateur.

Autre source d'étonnement : il n'existe pas, en France, de catégorie professionnelle plus structurée et plus collective que celle des agriculteurs. Leur syndicat plus que majoritaire, la FNSEA, non seulement s'appuie sur la légitimité du nombre, mais encore a réussi à structurer les réseaux sociaux autour de lui de telle sorte qu'il  contrôle non seulement les chambres d'agriculture, mais encore le ministère lui-même. Comment une telle force de frappe ne réussit-elle pas à  procurer un sentiment de sécurité à ses adhérents, qui leur permettrait d'envisager l'avenir avec sérénité, et d'être moins sensible au discours alarmiste, démagogique et antirépublicain de l'extrême-drfoite qui déclare que "tout va à vau-l'eau" et que "tous sont pourris" ??? Comment une catégorie sociale qui a su à ce point utiliser le système d'organisation politique pôur assurer sa représentativité et défendre ses intérêts peut-elle, en même temps, manifester un tel rejet de ses propres représentants ?

Enfin, ce vingt et unième siècle est caractérisé par la prise de conscience de l'interaction de l'homme et de son milieu, et par l'omniprésence et la célébration du monde sensible - or, l'agriculteur, le paysan, (à défaut de l'anonymat citadin permettant l'audace et la créativité), bénéficie d'un contact direct avec ce qui est désormais la pierre angulaire de la sensibilité  collective : la célébration de la Nature. Pourquoi donc adhère-t-il  à un  discours qui, attisant les rancoeurs, lui souffle qu'il est injustement méprisé, alors que son mode de vie est, au moins dans la majorité des publicités, désigné comme vertueux et exemplaire ???

 

Qu'est-ce qui donc, de maniière paradoxale, rend perméable les ruraux à la démagogie outrancière des thèses néo-fascistes ? Je ne crois pas que l'ignorance de l'histoire et  le manque d'intelligence interdisant le recours à la raison pour privilégier l'affect immédiat, soient par essence plus largement  présents  dans les villages que dans les zones urbaines - au contraire, même, ai-je envie de plaider...

La réponse relève peut-être, enfin c'est celle que j'avance (à tâtons !) de la psychologie victimaire. Je veux dire que, plutôt que de s'admettre victime, chercher à se réparer et donc opérer une remise en cause de soi-même, il est toujours plus facile, pour l'ego, d'accuser  l'autre, "à l'aveugle" s'il le faut. Sartre, via l' existentialisme, faisait preuve d'un jusqu'au boutisme dans la démarche : il n'y avait pas, pour lui, de bourreaux, simplement des victimes trop consentantes. Sans aller jusque là, on peut cependant constater que, si le paysan analysait correctement ce qui lui arrive, il ne se tromperait ainsi de coupable, et s'il fallait accuser quelqu'un, ce ne serait certainement pas l'immigré magrébhin qui devrait s'avancer à la barre...

 

Moi je dis que sa colère est légitime, les questions que pose le monde rural sont parfaitement cohérentes - mais les réponses qu'il apporte, à savoir cette adhésion à l'extrême simplisme d'un discours de haine, sont totalement à côté de la plaque.

 

Oui, j'estime que le rural a parfaitement raison de se sentir floué, méprisé, en danger et montré du doigt. Cela fait soixante ans qu'on lui ment, qu'on le pousse à détruire ce qui le fait vivre, qu'on l'insulte  et qu'on grignote de tous côtés son espace. Et j'ai envie de dénombrer, une par une, les incessantes attaques auxquelles il doit faire face, alors même que les armes dont il dispose sont factices et ne servent qu'à lui cacher la réalité...

(la suite à demain, si j'ai suffisamment la gnaque, bien sûr).

 

La haine aux champs, et le silence autour... (2)

Effarée : je suis effarée de ce que j'entends. Ou plutôt, de ce que je n'entends pas.

Législatives, Europe, Culture, état de grâce, ni droite-ni gauche, Code du Travail, etc. Autant de sujets tout-à-fait légitimes, je n'en disconviens pas...

Mais pourtant. Les petits villages, autrement dit les ruraux, votent à une écrasante majorité pour un parti sous la bannière de l'extrême-droite, et voilà, rien ne se passe, rien ne se dit...

Comme si toute cette colère, parce qu'impuissante au fond, ne pouvait être entendue... Comme si ceux qui votaient là étaient insignifiants...

Mais merdalors ! C'est sans doute le fait le plus significatif, au contraire, le plus demandeur d'analyses, de solutions, de préconisations, d'engagements, qui nous soit arrivé...

Et rien ? Pas une seule parole solennelle, un "je vous ai compris" ?

On ne devrait parler que de ça, surtout dans les quartiers des villes. Les 90 % de parisiens qui ont voté Macron  ne devraient même penser qu'à ça, je trouve. Se demander ce qui se passe à  Beaubec la Rosière, et ailleurs.

Parce que ça pue vraiment. Et détourner la tête n'a jamais fait disparaître la moindre odeur nauséabonde, à mon sens...

M'enfin il doit être plus urgent de se demander qui Macron va nommer dans les Ministères, plutôt que d'analyser ce monde en perdition : cette ruralité française qui n'arrête pas  d'agiter les bras en signe d'alerte, vainement,  avant d'en finir par empoigner, désespérement, les fourches de la violence...

La haine aux champs...

Ainsi donc, il me faudrait remercier les citadins, sans qui "nous" aurions, pour notre grande majorité, la nausée aux lèvres et les poings serrés aujourd'hui - mais pourtant, pour ma part, j'ai bien la nausée et les poings serrés. La statistique est formelle : tous les petits villages des alentours ont choisi Le Pen. A Beaubec, deux personnes croisées sur trois sont dans ce cas.

Deux personnes sur trois.

J'habite au creux de cette défaite.

Je me souviens -c'était en 2002, et les électeurs du F  Haine avaient encore honte d'eux-mêmes- d'une conversation avec un petit notable du coin.  65 ans, agriculteur, d'une famille belge venue s'installer en Oise Picarde au début du 20è siècle (comme beaucoup), maire d'un patelin de 250 habitants, président d'une communauté de communes rurales, bien placé à la Chambre d'Agriculture dans la Commission d'attribution des aides agricoles, et ayant des responsabilité à la FNSEA. Profil typique, loin d'être un imbécile, possédant un haut niveau d'instruction et ayant même envisagé, un temps, une reconversion de son exploitation en bio. Un de ces élus "de proximité" qui, pour  assumer les tâches liées à  leur mandat, arrivent  au siège de la Com'com  en tracteur, plutôt que de rester bloqués par la neige...

Nous marchions tous les deux au milieu des champs, et il s'est tourné vers moi : "le problème ici", me dit-il, "c'est que les plus intelligents sont tous partis à la ville, ou y partent. Il ne reste que les trop idiots pour penser par eux-mêmes". 

J'ai reculé en entandant cette phrase, et j'ai  eu un  grand geste de dénégation : je ne pouvais admettre que cet homme, qui tenait dans ses mains des délégations de pouvoir du milieu social dont il était issu, dont il était le représentant, méprisât autant ses concitoyens. Si même lui pensait ça...

Aujourd'hui, il faut cependant bien admettre que la "ruralité" offre le visage d'un repli sur soi  morbide et haineux... Comment en est-on arrivé là ? Et comment combattre ce phénomène, qui semble ne pas cesser de s'amplifier, de s'ancrer, de ne plus reculer devant l'autocomplaisance et l'autojustification, "droit dans ses bottes" ?

Il y a quelques pistes de réflexion, à mon sens, dont la première est la perte de sens, d'identité, de valeurs et d'espoir du monde rural, sacrifié inexorablement depuis plus de 50 ans. Et si la France veut se mettre "en marche", il lui faudra, à mon sens, mettre en tout premier de la file, afin de rythmer efficacement la progression de tous, le pas  du plus désemparé, du plus en colère, du plus faible intellectuellement des siens : l'électeur moyen de mon village "français" - celui dont Chirac se servait en arrière-fond de sa propagande, et qu'il faudrait désormais repeindre en un nauséeux bleu-blanc-rouge sur fond brun...

 

 

 

Une bouddhiste zen à ma table...

V. est une femme grande, souriante,  bienveillante, dont la tête brune,  couronnée de boucles légères, épaisses et  virevoltantes,  résume l'énergie et la vivacité. Et elle est bouddhiste zen.

Dieu sait qu'à ma table, se sont déjà assis des individus si différents les uns des autres qu'on a peine à croire à leur même appartenance à l'espèce : un peu comme, chez les chiens, certains couples improbables, du dogue au chihuahua, font douter de leur compatibilité. Mais je crois bien, ma parole, que V., que j'estime et respecte, est la convive la plus inattendue que j'aie jamais restaurée.

J'ai écouté avec beaucoup d'attention les propos qu'elle m'a tenus, car elle a tenté, non de me convertir ou de démontrer la justesse de sa religion, mais simplement de témoigner de son chemin. Ingénieur biochimiste, rien ne semblait, en effet, la prédestiner à frahcir les portes des ashrams, à la méditation zen et aux "expériences mystiques", qui semblent la motiver par-dessus tout.  A travers son discours, V. soulignait que, contrairement aux monothéismes, le bouddhisme reniait la thèse de la réincarnation ("se réincarner dans un corps, voilà la promesse que le catholicisme proopse  à l'âme immortelle, ce qu'aucun bouddhiste ne peut concevoir"), doutait fortement des dogmes et règles de vie ("pas besoin d'aller voir tel ou tel gourou à l'autre bout de la planète : on peut rencontrer Bouddha partout", "il n'existe pas de notion comme "le salut de l'âme" qu'on gagnerait ou perdrait suivant nos actions, la sanction n'existe pas"), s'appuyait sur une notion fluctuante, mouvante de la réalité ("rien n'est jamais pareil, d'une seconde à l 'autre, tout est affaire de perception et d'énergies") et considérait enfin  l'univers infini à la portée d'une expérience individuelle, totalisante et mystique ("arriver par certaines méthodes comme la méditation à  la transcendance absolue, gage  de la compréhension et de l'expérimentation intime de l'énergie vitale de l'Univers").

J'en avais les yeux ronds. Il est vrai que je ne connais rien au bouddhisme, ni au zen en général et  que ma méfiance instinctive envers  la  religion me tient éloignée de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une spiritualité basée sur une croyance en l'immortalité. Je suis du genre à ne pouvoir pratiquer le yoga qu'en le considérant comme des exercices de gymnastique corporelle, à penser qu'un des drames de l'être humain est son impossibilité à accepter sa finitude, ce qui le conduit à croire aux  plus invraisemblables promesses,  comme consolation de sa mortalité, et à regretter que dans un pays comme le Népal ou le Tibet, l'argent consacré aux temples ne soit pas plutôt employé, par exemple,  à installer un rationnel et efficace réseau d'assainissement. C'est dire si je suis bouchée à l'épanouissement mystique que semble rechercher V. Oh, je m'accorde bien une âme, où le noyau dur de ma personnalité réside et englobe ma raison, mes sentiments, mon corps et ma posture au monde, et je  revendique aussi la pratique de certaines vertus, comme la compassion et l'attention aux faibles, que certaines religions ont tendance à confisquer à leur seul usage. Mais je n'arriverai jamais à croire cette  âme immortelle, et aucun principe supra-matériel ne me paraît régir le monde dans lequel je vis, et où je suis appelée, comme tout ce qui m'entoure, de la fourmi à notre étoile,  à disparaître. 

C'est dire si  V. et moi ne pouvons guère nous comprendre. Tout juste nous accordons-nous pour déplorer, en commun, les ravages et les souffrances  que les religions, au nom de dieu ou de l'amour, infligent à l'humanité et au monde sensible (tiens, un évêque polonais  vient d'encourage l'abattage des arbres, au motif  que dieu demande à l'homme de dominer son monde, ben tiens, et passe-moi la scie que je coupe la branche sur laquelle je suis assise), et, au moins pour ma part, à combattre la résignation engendrée, ici-bas, par la promesse d'un "au-delà". Mais pour le reste...

Ma curiosité envers l'univers indhou , en fait, ne s'est éveillée qu'il y a quelques années, et fort  partiellement, je l'avoue : j'avais écouté, sur France Cul, la retransmision du "Mahabharata" (quelques dizaines d'heures de spectacle...) , cette épopée grandiose et fluviatile censée illustrer l'origine du monde. Là comme dans toute autre récit des origines, quels que soient l'ethnie ou le groupe en question, il s'agit de définir l'humanité, et surtout de la dégager, comme un tailleur de pierre dégage un moellon du filon d'une carrière, de l'animalité qui l'entoure. Le nom qu'une peuplade se donne signifie toujours, à la base "nous les êtres humains". Ce qui est commode pour exterminer tout ce qui n'est pas ce "'nous", et spécialement le voisin d'en face... Bref.

Je manque donc totalement des connaissances et des références  nécessaires, pour pouvoir apprécier les expériences que V., avec urbanité et générosité, tentait de partager : tout juste ai-je l'impression qu'il s'agit ici d'un développement de la pensée humaine complètement différent, dans ses prémisses et ses conclusions, à notre histoire occidentale. Nous, qui sommes passés de l'appartenance commune à un monde collectif et religieux, (ou à une tribu, ou à un clan) à la conscience aiguë de notre individualité (et encore aujourd'hui, l'humanisme de la Renaissance est considéré par certains comme "le début de la fin", la cause du déclin moral de l'homme occidental), pouvons-nous comprendre un mode de pensée qui permet  à la fois une société hyper-hiérarchisée, d'une cruauté et d'une brutalité patentes (comme les castes indhoues), et une ouverture intime vers une transcendance proprement "inouïe" ???

IL me faudrait, pour le comprendre, beaucoup plus de temps qu'il ne m'en est assigné, et aussi, comment dire ? Il faudrait sans doute que je ressente une urgence qui m'est étrangère, et que V. semble, elle, au contraire, considérer comme la marque la plus naturelle de son histoire personnelle, circonstanciée dès le début (ses cinq ans !!) par l'irruption de l'au-delà et du surnaturel dans son quotidien. Je ne veux ni ne peux la "juger", pas plus qu'elle ne veut ni ne peut, sans doute, m'entraîner à sa suite. Et j'estime beaucoup trop ses engagements (écologistes) et sa vie (d'agricultrice) pour avoir envie de la désarçonner dans sa foi !!!

Mais bon sang, qu'ils sont étranges et si différents les uns des autres, les propos qui peuvent s'entrecroiser, par-dessus les assiettes  où sont servis le gigot d'agneau et les petits légumes du jardin, à ma table brayonne, rurale et incroyante... Comment voulez-vous que je n'en divague pas ?

 

Mais comment je fais pour être d'accord avec les deux ???

La position de Clopin, je la connais : non, ce n'est pas un choix entre "la peste et le choléra". C'est choisir de ne pas laisser la place à l'extrême-droite, quitte à élire le représentant d'une classe sociale qui a tout intérêt à ce que "rien ne bouge".

Mais la position du Clopinou se tient aussi, morbleu, enfin à mon sens. Surtout quand je lis son dernier mail à ce sujet :

"Voter dimanche pour Macron c'est montrer que l'on adhère aux institutions politiques actuelles. Je n'y adhère pas, pas du tout. Elles sont aliénantes, clament la liberté du peuple tout en le soumettant aux lobbys économiques et médiatiques. Non, nous ne sommes pas en démocratie, et je ne veux pas participer par ma voix à légitimer ce simulacre. Macron détruit le code du travail, l'Etat social, est pour une Europe toujours plus néolibérale et financière, pour une mondialisation destructrice de sens et de solidarités, pour un système sociétal abrutissant, infantilisant et écologiquement désastreux. Voter pour Macron, c'est adhérer aux institutions politiques qui mènent à faire un tel choix. Hors de question que je légitime par ma voix cela sous prétexte que "c'est le moins pire futur possible" face à la  "menace fasciste" qu'on nous brandit comme un étendard sacré pour continuer de vivre dans le même monde de merde. Le FN est déjà le réservoir de la colère (légitime) des cons contre le système, je veux pas qu'en plus cette colère lui serve à se perpétuer par la peur..." (signé le Clopinou).

Bon du coup  me voici d'accord avec les deux (soupir) , et surtout je me dis qu'il fallait bien s'y attendre un jour  (re-soupir) : le Clopinou a sacrément grandi, certes, mais déjà tout tout petit, il y avait chez lui  une sorte de "curiosité volontaire" qui était  - à l'évidence- la posture qu'il allait adopter vis-à-vis du monde...

 

Et je le prouve ! Voici le Clopinou bébé :

 

Bebe nathan

 

(C'est vrai qu'il était rigolo,  comme bébé ; mais a posteriori, faut bien avouer qu'il n'a pas vraiment la tête -ni surtout le regard-  à voter Macron, celui-là...)

 

Je relaie, et ça me dit bien !!!

Citoyen(ne)s,

Si vous n'avez pas choisi dimanche dernier l'un des deux candidats présent au second tour,

Si vous choisissez d'aller voter dimanche 7 mai,

Ne vous rendez pas dans les isoloirs avant 17h !

Pour exprimer votre colère vis à vis du choix qu'il reste pour faire barrage au FN, attendez la fin de la journée pour vous rendre dans les bureaux de vote.

Ainsi, les chiffres de la participation à 12h et à 17h seront historiquement bas et seront la manifestation d'un cri de colère de tous les citoyens qui ne veulent pas du FN mais n'adhèrent pas au projet de M. Macron.

Il restera alors 2 ou 3 heures pour aller voter.

Partagez cet appel autour de vous !

 

PS : selon le code électoral et pour répondre à certaines remarques sur les files d'attentes possibles, toute personne dans le bureau de vote avant l'heure de fermeture peut voter. 19h et 20h ce sont les heures de fermeture des portes des bureaux pas la fin des votes.

PPS : il y a une pétition sur Change qui reprend l'idée de cet appel : https://www.change.org/p/bloquer-le-pen-sans-soutenir-macron-c-est-possible

Le sourire d'une campagne ensoleillée...Et l'ombre d'une campagne empoisonnée.

Le festival  départemental "Terre de Paroles" a eu la bonne idée d' Ouliposer quelque peu ses manifestations, cette année. Et ce dernier samedi, après une matinée d'"atelier-lecture" autour de Perec (on s'est vraiment bien amusés), une soixantaine de valeureux littéraires, plus un anglais venu en Bray pour traduire le dernier  documentaire de Beaubec Productions, s'est retrouvée à Saint-Aubin le Cauf,  à vélo, et sous le soleil : du coup, l'avenue verte bruissante d'odeurs et de fleurs en boutons, l'atmosphère printanière, les coups de pédale  et les jeux littéraires ont fait bon ménage ;  nous étions devenus des festipédaleurs, en quelque sorte... 

Voilà qui  m'a un peu réparée de mes déboires bourgeois (ça, c'est une private joke pour ceux qui suivent !!!)...

Mais rien, pas même la bonhomie  ambiante d'un après-midi brayon, vélocipédique et littéraire, ne peut effacer l'arrière-plan politique de la sale période que nous traversons. L'oasis oulipienne n'y a pas échappé : dans la cour de l'ancienne école où nous nous sommes tous retrouvés, une fois les vélos remisés, Clopin n'a pu s'empêcher d'échanger quelques points de vue avec des participants, comme lui fortement inquiets des scores de l'extrême-droite :  il règne décidément comme une tension, un climat d'urgence, face à l'ombre portée de l'arrivée au pouvoir des néo-fascistes (même enrubannés de blondeur oxygénée). 

Clopin et son interlocuteur étaient du même avis, et parlaient fort  : "qu'importe que Macron soit le hérault d'une classe sociale et d'une organisation de l'économie responsables, ou au moins complices, d'un délabrement de plus en plus évident de notre monde, il faut cependant voter pour lui, afin d'écraser toute prétention de l'extrême-droite". Moi, j'avais encore dans l'oreille le témoignage de notre ami anglais : dès le lendemain du Brexit, les racistes, se sentant légitimés,  ont assassiné quatre immigrés, de l'Europe de l'Est ou du Moyen-Orient, à Londres ; est-ce que ma virulente indignation et  mon espoir déçu d'un monde autre, valent l'arrivée d'une Le Pen au pouvoir, avec ce que cela implique de danger, immédiat et palpable, pour le premier maghrébin, le premier musulman venu, le premier être humain qui aura le simple tort d'être "autre", "étranger", "différent"  ?

Est-ce que ma "vertueuse abstention" fait le poids, face à un risque pareil ?

L'épouse de l'interlocuteur de Clopin semblait, elle, très embarrassée : non de la teneur des propos des deux hommes, mais de la manière dont leurs voix résonnaient dans la cour, devant la soixantaine de personnes. "Je suis toujours gênée, j'ai toujours un peu peur", me dit-elle doucement, avec un peu d'effroi, "quand on se met à parler politique"...

J'ai pensé qu'elle avait vraiment tort. Quand la maison brûle, se préoccupe-t-on d'essuyer ses pieds sur le paillasson, avant d'entrer sauver ce qui peut l'être ? Je trouve qu'il y a, dans la "pudeur" que certains pratiquent  autour de "la politique", le même type de silence que celui qui a si longtemps entouré les violences pédophiles et sexuelles. Les "choses dont on ne doit pas parler", que l'on préfère enterrer, sous le tapis, qu'il est malséant d'évoquer, vous reviennent bien entendu toujours en boomerang... Et en pleine gueule.

Je crois qu'il faut au contraire regarder notre monde en face. Il faudra bien entendu, un jour ou l'autre, analyser cette période que l'on vit. Savoir pourquoi et comment on en est arrivés à cette situation si incroyablement tendue. Trouver, d'une manière ou d'une autre, le moyen de renouer un contrat social sans lequel la vie commune n'est que violence. Mais avant, il faut laisser la parole agir, il faut laisser les gens s'interroger les uns les autres. En tout cas, j'espère bien que les oulipiens passés, les Queneau, les Perec, n'auraient pas pris en mauvaise part la discussion de samedi : car si nous ne nous questionnons pas les uns les autres, nous risquons encore moins de trouver le début d'une réponse !!!

 

 

Les murs meurent si rarement...

En droit foncier, le "jour de souffrance" (admirable invention de propriétaire) désigne ces ouvertures, dans un mur,  destinées à laisser passer un rai de lumière, mais pas le regard, ni l'air, ni la vue sur l'extérieur,  et encore moins un objet ou un être quelconque. Cela fait frissonner, bien sûr, tant l'ingéniosité humaine à rationner à autrui des substances essentielles à son existence s'illustre ici, mais c'est admirablement dit, je trouve... 

(Voici le schéma) :

Fiche28b

Il semble évident que tous les murs qui s'affirment aujourd'hui, se désirent et se construisent, du Moyen-Orient aux Balkans, du Mexique au parc Kruger en passant par Joypurhat, tous ces murs qui sont notre honte, ne seront jamais percés que de ces jours de souffrance : seule main tendue, seule promesse  offerte  à l'Autre, qui nous ressemble pourtant si fort.

Sauve ma voix (et un peu mon âme) : lettre à Jean-Luc

Jean-Luc Mélenchon,

Je suis antiraciste, féministe, écologiste, anticapitaliste.

Après trente ans  dans  la fonction publique territoriale, où je suis entrée car j'adhérais à la notion de "service public", je perçois le salaire net de 2500 euros par mois. Je suis obligée  d'attendre 62 ans et demi pour prendre ma retraite, et je ne toucherai alors que 1 500 euros mensuels. Mais pour conserver ces droits mirobolants, je me suis battue, longtemps, souvent. Chaque journée de grève m'a coûté  dans les 80 euros...

J'habite un petit village où la Le Pen a atteint le score de 39 % des suffrages exprimés.

Alors voilà. Tu te doutes bien que la simple idée de voir Le Pen à l'Elysée me révulse. Mais d'autre part, aller voter pour Macron, alors qu'avec le soutien intéressé de la droite, il va ratisser large, ben ça me dégoûte aussi.

C'est pour ça que je t'écris aujourd'hui :

Parce que je t'ai donné ma voix. Et que je voudrais qu'aujourd'hui, tu la vendes.

Vends-la. Tires-en le maximum que tu peux : tu as quinze jours pour ça.

Combien elle vaut, ma voix ?

Eh bien, tu as l'embarras du choix : elle vaut la fermeture définitive de Fessenheim, l'abandon de l'EPR de Flamanville, la fin de la collusion entre la FNSEA et le Ministère de l'agriculture, l'arrêt de l'aéroport de Notre-Dame des Landes, le soutien massif à l'agriculture bio, la réaffirmation dans les actes de la laïcité. Par exemple.  Je te donne même le droit d'en rajouter, à ma liste : c'est toi qui vois.

Tu sais, j'ai déjà voté Chirac en 2002, soi-disant pour "barrer la route à Le Pen". Je trouve que ça n'a pas très bien marché, comme stratégie...

Alors démerde-toi pour vendre ma voix un bon prix. Obtiens le maximum que tu peux, et bon, d'accord, je retournerai voter "contre Le Pen".

Mais je t'en prie, ne la brade pas, cette voix que je t'ai donnée. Y'a un peu de mon âme, à moi l'athée, à moi  et à tous mes proches,  dedans... 

D'accord ?

 

 

 

Encres sympathiques

Je déchiffre de mieux en mieux les messages écrits à l’encre  sympathique du quotidien. Celle avec laquelle sont tracés les mots « C’était mieux avant », qui cachent,  d’évidence,  le vrai message : « J’étais mieux avant »

 

Je ne veux pas dire du mal de mon jeune temps : c’était génial d’avoir 20 ans en 1975,  de tenter de « vivre autrement » et de « jouir sans entraves », de se battre (littéralement, hein, via les manifs musclées et les bourrades reçues)  pour les droits des gays et des femmes,  exiger l'égalité et le changement de point de vue (savez-vous que, dans la première version de « Bonne nuit les Petits », « Pimprenelle » s’appelait « Péronnelle », car une petite fille ne pouvait être perçue que de manière dévalorisée, en face  du sage petit Nicolas ?) . Mais même si, perso, j’échappais à la chape de plomb ancestrale qui pesait sur le sort des filles, et j’avais dû m’enfuir à toutes jambes de mon milieu d’origine pour ça, n’empêche que le gros de la société, lui, était encore englué de conservatisme patriarcal.

Alors, avoir 20 ans aujourd’hui, et malgré tout – (tout : le monde à feu et à sang, les régressions de toute part, la folie de la mondialisation comme énième avatar du capitalisme, et la banquise qui fond-) ça m’aurait bien plu aussi.

De mon temps, par exemple, les artistes  filles étaient rarissimes, qui jouaient d’un instrument de musique. Pour 100 chanteuses, combien de musiciennes ? Nous n’avions pas le droit non plus, sur scène, de manier l’humour : pour une Sylvie Joly ou une Zouc (géniale, cette dernière), combien de rôles enfermés, stéréotypés ? La réplique sanglante, le rire, la dérision, tout cela était masculin…

Quand aujourd’hui je vois par exemple Salut Salon, j’ai comme un regret qui tressaille au tréfonds : ça doit être jouissif, finalement, d’avoir 20 ans au vingt-et-unième siècle, et d’être femme, talentueuse, intelligente et drôle. Tout ce que j’aurais finalement loupé, mais ça, je le pense et l’écris à l’encre pas sympathique du tout…

 

(et Bravo et Salut, Salon !)

https://youtu.be/BKezUd_xw20

 

 

La première chose à faire...

Comme le nouveau projet de film commence à se concrétiser, et que les délais seront cette fois réduits (18 mois seulement), je vais devoir cravacher et m'y mettre sérieusement. Aussi, pénétrée du sentiment d'urgence, vais-je m'atteler à ma toute première tâche : relire les souvenirs entomologiques de Fabre. Soit deux jolis petits pavés qui relatent par le menu toutes les recherches entomologiques de l'immense naturaliste que fut Fabre. Même pour une rapide comme moi, c'est au bas mot un bon mois de lectures quotidiennes qui s'ouvre devant moi. Mais la rigueur du propos et l'empreinte que je voudrais bien laisser sur le film sont à ce prix.

Ce n'est que justice, cette relecture : Fabre, comme quelques autres comme Giono, a été une de ces "lectures déterminantes" qui ont fait pencher la balance de ma vie. Comme si souvent, ce fut un cadeau de Jim. Son dernier cadeau, en fait, en guise de viatique, quand j'ai définitivement quitté Rouen et donc la vie commune d'avec lui, et avant que la maladie ne s'abatte sur lui, quelques années plus tard... Je me revois ouvrant la première page, vaguement méfiante, sur la défensive quoi - les goûts de Jim étaient parfois si étranges... Mais j'ai été captivée sur le champ, et je me revois, patiemment, avec émerveillement même, lisant page après page cette sorte d'encyclopédie du minuscule que représentent  les souvenirs de Fabre. Je me revois aussi tressautant sur ma place de cinéma, à la sortie de "Microcosmos", en vouant que le film est dédicacé au savant : j'en aurais pleuré de gratitude...

 

Oui, c'est vraiment la toute première chose à faire : recommencer cette lecture, m'en nourrir, m'en abreuver : qu'elle soit le limon de mon travail d'écriture, en attendant, évidemment, que les images de Clopin ne viennent vivifier le tout !

 

Fabre

Asinus asinum fricat...

on a beau être libertaire, pour une société sans classes,  ni dieux, ni maîtres, on n'en est pas moins attachés à la conservation des espèces animales. Notre rencontre avec Franck, secrétaire de l'association des Grands Noirs du Berry, a été l'occasion de penser à remplacer notre irremplaçable. Eh oui. Je veux bien entendu parler de Dagobert, mâle entier et pourtant doux comme un agneau avec nous, compagnon de quelques vingt années d'amitié et de services rendus...

Trève de nostalgie, il vaut mieux continuer à vivre, n'est-ce pas. Et donc une noce à tout casser va être organisée, dès demain,  dans l'espoir d'une naissance d'un nouveau grand Noir beaubequois : mariage non forcé, entre notre ânesse et l'étalon de Franck.  Tous deux inscrits aux livrets nationaux idoines, et tout deux prêts pour l'aventure, surtout Quenotte, qui rabat les oreilles et mâche du chewing-gums,  signes infaillibles des chaleurs...

Le nom des mariés ? Quenotte de la Brande et Ugolin de Kervoisan. Ni Balzac, ni Proust n'auraient renié cette aristocratie-là...

Ca en jette, hein ?

 

Il  ne s'agit pourtant que d'un couple d'ânes...

Ni Dieu, ni maître, et CQFD

Après la passionnante soirée d'ARTE sur l'anarchie (j'avais l'impression de me retrouver il y a quarante ans, dans le petit troquet où je lisais la revue "La Rue" !), j'ai fait passer le jeu-test "quel anarchiste êtes-vous ?" à tous mes proches.

Bon, ni Dieu ni Maître, je savais qu'on avait tous à peu près ça en commun. Je dis "à peu près", parce que de la même manière qu'on n'a jamais réussi à prouver que la somme des intérêts particuliers aboutissait à l'intérêt général, on n'a jamais réussi à prouver non plus qu'un conglomérat d'individus fort variés, mais appartenant d'après l'état-civil, à une sorte d'entité appelée "famille", développait de ce fait des axes de pensée concordants. D'ailleurs, CQFD  !

 

Dans le reportage, il était dit qu'il y avait presqu'autant de courants anarchistes que de pratiquants. A Beaubec (et avoisinant), ça se confirme rudement, si l'on en croit les personnalités représentant les pensées des uns et des autres :

- ainsi, je serais  aux côté de Murray  Bookchin, théoricien et essayiste  américain, pratiquant l'écologie et prônant le municipalisme llibertaire.

- Tandis que Clopin est, lui, plutôt inspiré par Fernant Pelloutier, français comme son nom l'indique,  militant syndicaliste révolutionnaire socialiste et libertaire (rien que ça...)

- Son premier fils se situe plutôt dans la mouvance de Noam Chomsky, intellectuel américain, linguiste engagé et de tendance anarchiste

- Pendant le second, dit "le Clopinou", n'hésitant devant rien, s'engage du côté du russe Michel Bakounine, fondateur du socialisme libertaire, philosphe et théoricien de l'anarchisme

- et que la copine d'icelui, toujours plus loin, se reconnaît dans le chinois Ba Jin, écrivain, romantique, espérantophone et anarchiste...

Ben voilà : c'est le bordel là-dedans.

Vous imaginez le cauchemar, quand il faut élaborer un menu qui plaise à tout ce monde-là ?

 

Anthrop' au logis

Comme une petite Margaret Mead, moi aussi je m'intéresse aux moeurs de ceux qui m'entourent, mais "à domicile", en quelque sorte. Ce que j'appelle de l'anthrop au logis, quoi.  Il faut dire que mon principal sujet d'observation n'est autre que Clopin, natif du coin,  que j'étudie minutieusement depuis quelque trente ans, et qui m'a permis d'avancer quelques hypothèses non scientifiquement prouvées sur la sociabilité brayonne. Mais en fait, avant d'écrire un quelconque article savant dans "le journal des anthopologues" du Musée de l'Homme, de la Femme et des habitants du pays de Bray, il faut quand même que je raconte l'anecdote, qui passe par la rencontre des deux "F." : rencontre fatale, puisque les deux F. élèvent des grands noirs du Berry... Ce fut fait cet hiver.

Les deux F. ne sont pas brayons, mais alors, pas du tout. Le premier est un de ces rares médecins généralistes qui acceptent encore de s'installer aux champs. Le second F , après une première vie dans l'industrie pharmaceutique, s'est reconverti : il produit désormais du lait d'ânesse, biologique et éthiquement irréprochable (ce n'est pas lui qui abattrait des nouveaux-nés ânons au motif qu'ils sont mâles et donc ne rapportent pas !),  base de produits transformés dans la cosmétique  et la pharmacologie. Leur implantation est solide, réfléchie, scientifique et (on l'espère pour eux !) fort rentable. L'habitation et l'exploitation sont remarquables : ancien corps de ferme parfaitement adapté, maison de maître élégante... Les deux hommes sont charmants, en plus : tout pour nous donner envie de nouer des relations...

Oui, mais voilà. F. n' a pas les codes !!! Et les codes, dans le pays de Bray, sont très clairs : décalquant de fort près les pratiques des îles Samoens, il n'est pas question, ici, de pratiquer le don, sans recourir systématiquement au contre-don. Je le sais : ça fait trente ans que j'observe le phénomène...

Car le brayon de base découpe le monde entier en deux catégories, qu'il passe son temps à délimiter, quitte à en tracer des frontières poreuses, faisant passer d'un côté à l'autre de la frontière tel ou tel, suivant l'état de ses relations avec le quidam en question. Le monde est donc divisé en deux : à savoir "ceux qu'il connaît" de "ceux qu'il ne connaît pas".

Le vrai brayon connaît donc, en tout premier lieu, tous les autres brayons dans un rayon de dix kilomètres autour de lui. Au-delà... Au-delà, la pratique sociale devient floue, soumise aux lois du commerce international et du capitalisme : la barbarie, quoi. En deça, le pacte est clair : les services et les produits cirucleront, mais suivant un code précis, quoique ni écrit, ni parlé. Ou, pour dire plus simplement, les échanges devront oligatoirement être équitables, scrupuleusement déterminés, rigoureusement suivis et devront démontrer, en dehors de leur valeur "en-soi", l'estime réciproque, le respect échangé, l'égalité de mise entre les personnes concernées (même si les niveaux sociaux ne sont pas les mêmes), et donc l'absolue impossibilité, pour l'une ou l'autre des parties, d'être taxée de poursuivre un but intéressé. ou, pire encore, de vouloir arnaquer l'autre... Ce qu'un brayon, par contre, n'hésitera pas à concevoir, s'agissant d'un ressortissant de la tribu de "ceux qu'il ne connaît pas"...

Ainsi, si vous arrivez chez votre voisin, un panier plein de légumes du potager à la main, (même s'il s'agit de surplus que vous n'auriez pu consommer, compte-tenu de leur profusion et de leur délai de fraîcheur), vous entamez du même coup une série d'échanges qui iront de la boîte d'oeufs frais déposée sur la table de jarin à, l'année suivante, le don de plants de tomates à repiquer tout prêts. Et ceci pratiqué avec toutes les règles de la politesse brayonne, à savoir un art de la conversation qui tourne résolument le dos à la vitesse contemporaine. Nous ne sommes pas, ici, dans la limite des 140 signes du message twitter, mais plutôt dans une proustienne conversation entre la Tante Léonie et Eulalie...

Auusi, sans le savoir, F. commet-il une "gaffe", en voulant à toute force nous ""offrir", par exemple, la luxueuse savonnette qu'il produit gràce à ses Grandes Noires (du Berry, hein...) ; car nous ne saurions l'accepter sans, à notre tour, lui fourrer dans son sac du miel maison, ou de la confiture, ou quelque autre produit. Telle est la terrible loi de l'étiquette, qui veut que l'offrande soit réciproque, sauf à être demandée au préalable, dans un grand accès de confiance dans la générosité de l'autre, exceptionnel chez le brayon moyen...

F. saura-t-il s'adapter ? Pourra-t-il  seulement s'apercevoir , dans cet entrelacs social, de  la vertu  d'échange ainsi dégagée, parce qu'accumulée depuis des siècles, aussi calleuse que la paume des mains paysannes, certes, mais qui permet l'égalité entre le donneur et le donné ? Pour l'instant, ses cadeaux sont obombrés par son envie de bien faire. Il lu faudra du temps, disons, à vue de nez, une bonne trentaine d'années, pour vaincre la pudeur brayonne...  Mais j'ai confiance !!!

Je me demande bien que ce Margaret Mead aurait dit de tout ça, tiens...

 

 

 

Madame la Présidente...

Vu que Madame la Présidente de l'association Beaubec Productions, c'est bibi, alors allons-y pour la toute dernière toute nouvelle toute chaude newsletter (lettre d'information d'après la clause Molière) !

 

Beaubec Productions - Newsletter N°32

Beaubec Productions à vous-mêmeafficher les détails
 

Beaubec Productions

 
 

Beaubec Productions - Newsletter N°32

Message de printemps !

Les premières hirondelles, les « éclaireuses » sont arrivées en Bray dès la semaine dernière, comme  des messagères apportant  des nouvelles du printemps :   nous saisissons l’occasion pour vous parler de notre actualité, car nous non plus ne chômons pas !

Ainsi, mercredi 5 avril dernier,  le  film « des Racines et des Haies » a été projeté devant plusieurs classes d’élèves de la filière « forestière » du lycée agricole de Mesnières-en-Bray. Une journée enrichissante, bien préparée, devant des jeunes très  attentifs et une équipe pédagogique concernée : c’est bien pour ce genre de moment de partage et d’échange que nous avons travaillé. Gauthier Fihue, éleveur en reconversion bio en a profité pour remercier les élèves de l’aide à la plantation de plusieurs centaines de mètres de haie sur son exploitation… Alors, à quand une projection spécifique en direction des élus du pays de Bray, organisée par une instance « neutre », ouvrant simplement le débat ? La réponse est  sans doute à chercher dans l’agenda du Pôle  d’Equilibre Territorial et Rural (P.E.T.R.) du pays de Bray, puisque sa position  en « équilibre », (comme son nom l’indique) semble  tout naturellement le désigner  comme porteur du projet.   Nous attendons de ses nouvelles… 

 En  attendant, donc,  notre partenaire, l’association l’A.R.B.R.E., organise une projection animée par Joseph DION lors de la Fête de la nature du 19 mai prochain, à Gaillefontaine : venez nombreux !

Et notre tout premier partenaire, l’association A.B.D. qui a coproduit le documentaire « la Bergère et l’Orchidée » (six ans déjà !) participe elle à la journée du Patrimoine de Pays, organisée le samedi 17 juin 2017. Les monts de Sigy sont en effet classés « Espace Naturel Sensible » : le site sera donc visité sous la houlette  de l’écologue Michel Lerond et le film sera projeté vers 17 h au château d’Argueil.

D’autres fers sont encore au feu : par exemple, la traduction en anglais des dialogues des « Racines et des Haies », afin de permettre à nos amis gallois de projeter le film outre-manche, sous-titré. Le projet se précise et sera concrétisé fin avril… 

Enfin, sachez que ce printemps est également plein de promesses pour Beaubec Productions  : un nouveau projet cinématographique  est en préparation, et si, comme nous le souhaitons, le coproducteur pressenti se lance avec nous dans l’aventure, nous pourrions prochainement être aussi occupés que des abeilles bourdonnant autour de leurs ruches… Mais chuuuut !  Pour l’instant, n’oublions pas de profiter des beaux jours qui nous sont offerts, au-delà de toute l’actualité hélas trop humaine de ce printemps 2017 !

L’équipe de BEAUBEC PRODUCTIONS 

De gros poutous partout !

Je n'ai pas regardé le débat mais, écoutant Patrick Boucheron ce matin, ma curiosité a été éveillée. Et il faut bien l'admettre :  une fois de plus, c'est de l'extrême-gauche qu'une parole disons "non-déconnectée du réel" (pour parler comme Patrick Boucheron) se fraye une toute petite place...

 

Que ça qu'à fout'

Comme je n'ai littéralement que ça qu'à foutre, j'ai repris une fois de plus le texte autour duquel je tourne depuis... Combien de temps ? Cela se compte en années.

A chaque fois que je m'en approche, j'ai très précisément un mélange d'adrénaline et de trouille qui commence à me nouer le bide. Le paroxysme de ce que l'on ressent quand on passe un test de Q.I. : quel va être le résultat ?

On pourrait croire que je n'en ai rien à foutre : après tout, je n'ai pas besoin de le partager, ni avec Jacques Barozzi, ami bienveillant qui veut bien me relire (au moins me l'a-t-il dit il y a deux ans déjà !) , voire même à Clopin- le plus fidèle guette-au-trou de mon inspiration...

Mais c'est plus fort que moi : si j'écris, c'est pour être lue, ne serait-ce que d'un (ou d'une) seul(e)...

Et puis je n'ai que ça qu'à foutre...

"Elle ne croyait pas en dieu, mais en l’enfer, si : le confessionnal en était la porte d’entrée, puisque c’était là qu’elle avait appris à s’agenouiller."

 

 

Victor et Johnny

Très joli moment suspendu, hier, à Saint Wandrille : on y évoquait, autour d'une déambulation près de la célèbre Abbaye, l'enterrement de Victor Hugo. Etait-ce le temps (clément) la jeunesse des deux amoureux (Clopinou et sa nouvelle compagne) qui nous accompagnaient Clopin et moi, l'allégresse du printemps - ou l'habileté des comédiens et l'adéquation de la forme du spectable et du propos ?

En tout cas, j'ai pensé que les funérailles nationales de Victor -deux millions de personnes tout de même- permettaient de relativiser le dix-neuvième siècle : parce que, finalement, au vingt et unième, quelles funérailles nationales aurons-nous ?

A part, bien entendu,  celles de Jonnhy Hallyday ?

Soupir...

Mi-elle

Ah là là. Etant actuellement dans une phase de "couvaison", je me projette avec plaisir dans le travail (heureusement créatif) que je vais avoir à accomplir... Même le dérushage (doublement à prévoir, s'agissant d'un film apicole !) ne me fait pas peur...

 

Mais là où je suis le plus mitigée, voire découragée d'avance, c'est à propos de la musique. Il faut me comprendre : 10 ans de vie avec Jim m'ont gorgée, à la façon dont l'éponge de la vaisselle se gorge d'eau savonneuse, de musiques de toutes sortes. Dès que je pense au film -et sans même préjuger des images qui sortiront de l'oeil de Clopin, j'ai comme des bouffées de musique qui viennent crever à la surface de la bassine de mon inspiration  -ou plutôt de la marmite, car je me fais l'effet d'une sorcière armée d'une longue et africaine cuillère de bois, comme celle-ci :

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pour touiller mes envies...

 

Et c'est là que le découragement me prend. Là que je voudrais être une "vraie" scénariste (comme je voudrais être une "vraie" personne !), reconnue, professionnalisée et tout, avec plein de moyens et des tonnes de stagiaires. Je dirais "Tiens, trucmuche, je veux utiliser ça, et ça"...

 

Et ce serait trucmuche qui se coltinerait les recherces, les maisons d'édition, les producteurs, les droits, la SACEM et les labels, la jungle quoi.

 

Vous me direz que si j'avais plein de pognon, je pourrais aussi commander une musique originale... Mais je ne fonctionne pas comme ça. Je pressens que je serais bien trop influencée par la présence du musicien, ma relation -bienveillante et énamourée, ou au contraire hostile et froide- avec lui, l'air du temps... Je ne suis attirée que par des musiques déjà engrangées, que je convoque au gré de mes divagations, et qui ne demandent  que la vérification "est-ce que cela marche ?" "est-ce que cette musique approfondit le propos, nimbe, met du liant ?"

Alors, le stagiaire imaginaire qui me permettrait d'avoir "no limit" en l'occurrence serait pain béni... Et est totalement imaginaire... Snif...

O saisons, ô châteaux...

Encore un mois de mai, un mois de juin, qui fleuriront sans moi. C'est un des crimes, je trouve, que notre société commet à l'égard de ses enfants : les enfermer, dès l'âge de trois ans jusqu'à la retraite, loin du printemps.

Et c'est ce que je ressens douloureusement - de plus en plus, au fur et à mesure que le sablier laisse échapper mon espérance de vie- depuis 1968. J'étais ce printemps-là  une fillette désoeuvrée et libre, pour la seule et unique fois de mon enfance. J'ai passé le mois de mai, une grande partie de celui de juin, à me promener (jusqu'à  ce qu'un voisin "bien intentionné" n'alerte ma mère sur les kilomètres qui me séparaient de la maison, soupir) cette année-là : j'ai absorbé, à la manière animale et non réfléchie, le vert tendre des feuilles qui se déployaient, le soleil sur les chemins, le parfum des sous-bois et l'allégresse générale du printemps. Mon amertume à devoir passer ma vie loin de cette fête annuelle n'en est que plus grande : certes, je vais retrouver le printemps dès que je n'aurais plus l'obligation absurde d'aller m'enfermer tous les jours - mais je serais, moi, dans mon automne...

J'ai employé le mot "crime", qui peut paraître sans doute exagéré. Je le maintiens cependant, car enfermer les enfants loin du printemps -loin du printemps quotidien j'entends, de la surprise, du soir au matin, de voir s'épanouir la rose, pousser l'herbe, fleurir l'églantier et se dérouler la fougère - c'est donc les enfermer loin de leur propre floraison.

IL a fallu mai 68 pour que je goûte à cette ivresse, pour que je la moissonne et l'engrange, sans même m'en apercevoir. J'en ai gardé toute ma vie la nostalgie. Et ce n'est pas l'hirondelle aperçue ce matin, juste avant que je ne monte dans ma voiture et me rende dans mon triste bureau, qui me contredira...

Never fail to me

Prodigieuse écoute d'Arvo Pärt à la "'Tribune des critiques de disques" de France Mu. J'en suis sortie éblouie, non par la pertinence des analyses des invités, mais par la force de cette musique-là.

 

Vous me direz que le mysticisme imprégné médiéval de Pärt est à mille lieues de l'athéisme dans lequel je me reconnais. Mais c'est que je suis toujours fascinée par la musique répétitive (pour Pärt, je crois qu'on dit "minimaliste", m'enfin perso je ne fais guère la différence entre les versets de Téhilim d'un Steve Reich et le dernier mouvement de Tabula Rasa de Pärt, c'est ça qu'il y a de bien quand on est athée, on peut mettre le meilleur de chaque monothéisme dans le même sac harmonique, si j'ose dire ! Quand je dis "le meilleur",   je parle de   l'art qui découle de la spiritualité religieuse, car  le pire, c'est-à- dire tout le "reste" qui émane des religions, ma foi (sic) ne vaut pas un pet de lapin, à mon sens éclairé !!! )

Et puis il y avait comme une évidence, une complémentarité entre le fonds et la forme,  à écouter cette musique dans le format de l'émission de la Tribune, qui consiste, je le rappelle, à réunir d' éminents musicologues, journalistes musicaux ou musiciens, et à les faire choisir la meilleure interprétation d'une oeuvre en passant en boucle des extraits identiques. On aurait dit que le concept de l'écoute d'extraits tous "semblables" et différant seulement par l'interprétation était décalqué des ambitions de la musique répétitive.

Evidemment, Clopin a bronché. Clopin est absolument imperméable à la musique répétitive. Il se croit malin en demandant si l'instrument privilégié des compositieurs ne serait pas la scie musicale. Et explique que son aversion remonte à l'écoute prolongée d'un morceau répétitif (c'est le moins que l'on puisse dire !) de Tom Waits, chantant avec Gavin Bryars "Jesus's blood never failed to me", écoute que  je lui aurais imposée sans aucun ménagement, provoquant désormais chez lui un rejet sans appel pour tout ce qui peut lui être rapproché. 

Clopin n'a jamais entendu, dans ce morceau de Tom Waits , que la voix volontairement défaillante de Bryars, qui ressemble effectivement à celle d'un clodo enivré, prêt de sa tombe, chevrotant et maladif : que les paroles soient en réalité un jeu de mots (car je parierais que le "jesus'blood" dont il est question n'est autre que le bon vieux pinard), que Bryars soit un spécialiste de la facétie musicale, et surtout que l'orchestration de Waits, derrière ce filet de voix essouflé et agonisant, soit splendide, foisonnante et se déployant avec toute la majesté hémisphérique d'un orchestre symphonique, lui passent  absolument au-dessus de la tête.

Clopin m'accuse en réalité de me complaire dans un dolorisme musical qui lui semble la marque de la musique minimaliste, et qu'il ne supporte pas, car, tout comme ses parents, Clopin n'oppose à la maladie, la finitude humaine et l'approche de la mort que le déni le plus radical. La seule réponse qu'il est capable d'y apporter est le détournement. Il détournera toujours les yeux de l'achèvement de la vie humaine, quand cette finitude est trop près de lui pour qu'il puisse lui oppposer l'indifférence de la conceptualisation abstraite. Déjà, il n'assume pas le rôle de garde-malade : alors, il est assez logique qu'il ne puisse écouter des musiques qui sont carrément issues de l'interrogation humaine sur la finitude... Et "Tabula Rasa" fait éminement partie des  oeuvres sombres (mais sublimes)  issues de ce genre d'interrogations. Le glas des cloches qu'on entend distinctement accompagner le motif musical, qui va s'assombrissant, nous le rappelle à l'évidence...

On pourrait d'ailleurs remarquer la contradiction qui existe chez Pärt comme chez Reich. Contrairement au Requiem mozartien, empli de l'allégresse de la promesse chrétienne d'un au-delà, ces musiciens pourtant pétris de spiritualité et assoiffés de religion cultivent une musique si sombre qu'elle en est désespérée. La fin de "Tabula rasa" me fait monter des larmes de compassion aux yeux : mais elle est aussi angoissante et bien plus, à mon sens, emplie de la finitude humaine que nimbée de l'espoir d'une quelconque résurrection.

En tout cas, nos attitudes, à Clopin et à moi, sont donc carrément opposées en ce qui concerne la musique dite répétitive. Là où il se détourne avec un frisson de dégoût, je me penche fascinée par le courage spirituel qu'il faut pour produire ces musiques - à la fois célestes et morbides-  qui me semblent être l'expression du courage requis  pour affronter  notre finitude, en la sublimant. (et mon goût pour Pascal Quignard l'athée mystique n'est pas bien loin de cet univers-là. A savoir si cet écrivain-musicien connait Pärt, et ce qu'il en dit ?)

Bien entendu, ce clivage ne dépare pas l'absolue différence, voire la contradiction, qui nous sont habituelles à Clopin et à moi, qui ne sommes jamais d'accord sur rien... Mais il s'agit de la mort, et de son appréhension, ici...

Et c'est vrai que nous sommes ici à l'aboutissement de n'importe quelle relation amoureuse, à mon sens. Je veux dire que les paroles rituelles du mariage "... jusqu'à ce que la mort nous sépare" peuvent être entendues bien au-delà de ce qu'elles semblent signifier. Car, à première vue, elles nous disent que l'engagement va être seulement  rompu à la mort des conjoints. Mais on pourrait aussi les entendre comme décrivant la  frontière ultime séparant  tous les êtres humains les uns des autres, même les plus proches  -pas besoin d'être morts pour cela : car la question de notre finitude nous est posée à chacun de nous, et notre réponse est forcément singulière. Derrière cette singularité  se manifeste l'obligatoire séparation qui peut s'établir dès le départ - pas besoin d'être dans une tombe pour être séparé de l'autre, puisque l'idée simple de la mort, et la façon dont chacun de nous l'appréhende, nous sépare bien plus profondément qu'aucune promesse ne nous rapproche.

Clopin n'écoutera jamais Arvo Pärt - je l'écouterai, tremblante, fascinée et admirative- sans cesse. Tant pis, tant mieux : ce n'est que l'illustration de la limite (volontairement ignorée, comme lorsque Pagnol nous dit qu'il n'est pas nécessaire de dire aux enfants que la vie n'est que quelques illuminations de joie, effacées par d'inoubliables chagrins) que notre finitude trace à chacun d'entre nous, dans notre "for(t) intérieur"...

 

Ah oui, le lien vers Tabula Rasa : https://youtu.be/8HON4AswPVk

 

PS : je ne sais absolument pas si j'ai été claire dans ce billet. J'y défends trois idées successives, ça doit être deux de trop à mon avis. Pourtant, je "conçois clairement" mon propos. Mais quant à l'"exprimer clairement", voilà le souci !

 

Balzachienne, 001

"Nous avons des produits, nous n'avons plus d'oeuvres".  C'est dans "Béatrix", et si je suis allée vérifier la citation, c'est à cause de la longue divagation que me  procurent les séries Netflix. Il y a un côté redoutablement industriel dans ces productions cinématographiques : le lissé du produit fini, la chaîne bien huilée d'une production collective, les rouages de la fabrication s'ajustant,  comme pour une métaphore interne aux vertus miroitantes,  aux rouages de la narration.

 

...

Il me faut toute la foi en l'humanité (c'est dire si la tâche est rude) pour croire que la solitude de l'individu peut surpasser -voire simplement égaler- de telles démonstrations d'efficacité. Trop simplette, j'ai encore la vision chattertonienne de l'auteur dans sa chambre sous les toits, extripant de lui, comme on essore une éponge, des mots bizarres, colorés et universels. Alors qu'une solide équipe, ancrée dans l'appréhension publicitaire des besoins de la cible, fait feu de tout bois. Adieu l'arc, les flèches et la plume. Bonjour le brainstorming, et (quel vilain mot, finalement) la collaboration. 

Resucées

Où est passée l'Amérique qu'on aimait ? Celle de James Dean (-Rimbaud, si celui-ci n'avait pas écrit sa poésie-) et Woody Allen (-Proust, si celui-ci avait filmé le dérisoire de ses relations humaines-) ?

Est-ce celle d'un Dylan nobelisé catégorie "littérature" (!!!) et d'un  Trump sucrant les crédits à la culture... comme tous les mecs d'extrême-droite...

Je me croyais à la bonne place : dans un pays aux marges de l'Empire, bénéficiant de la vitalité de sa culture et protégé de sa trivialité par le prestige du passé européen.

J'aurais pu espérer que la France joue le rôle de gardienne des Valeurs, et soit le refuge du meilleur de la culture des Etats-Unis.

Bernique.

Ne me reste plus qu'à noyer mon chagrin en regardant les séries Netflix sur l'ordinateur, puique même l'Amérique ne sait plus innover autrement qu'en adaptant de vielles et efficaces resucées.

Des nouvelles de mon âme

Je pourrais "faire dans le quotidien" :

* raconter le rendez-vous avec Clopinou - incroyable, partis de Beaubec à 14 h, nous avons garé la twingo n'importe comment sur la place de la Sorbonne à 16 h 15 et à 16 h 18 nous retrouvions le fiston :  ça c'est de la chronoexactitude !

* faire état du récit dudit Clopinou, qui a amené comme une narquoiserie dans l'atmosphère :   juste avant de nous retrouver, le Clopinou était assis à côté d'Alain Badiou,  dans un amphi de la Sorbonne, pour une conférence sur Marx. Il paraît donc  que ça a dégénéré entre ledit-Badiou et le conférencier - qui se sont proprement insultés à la fin, après un débat sur le "nombre de morts dûs au stalinisme" (ah là là !) . Heureusement que Clopinou a suffisamment de bon sens pour hausser les épaules devant les débordements de son voisin, et qu'il continue à penser par lui-même : ce qui me rend, finalement, encore plus fière de lui que de ses résultats (qui ne sont pourtant pas médiocres !!!)

 

Je pourrais "faire dans le beaubecquois" : vous raconter que nous avons des doutes sur le compotrement de notre chien bien-aimé (trop aimé ?) : il semble, en vieillissant, développer une dépendance  qui le conduit à ne plus supporter que nous soyons absents. Il a grogné après notre voisin, ce qui ne lui était jamais arrivé !!!Plus grave : il a grogné aussi apèrs Clopin... Bon sang, les animaux, s'ils sont conscients des interdits, n'ont aucune capacité à discerner le mal du bien : notre chien aurait-il une dégénrescence neuronale, ou une quelconque pathologie psychologique ?

 

Ou bien le chien partage-t-il avec moi le vrai sujet que je voulais aborder aujourd'hui : le mal à l'âme ? Je suis en effet persuadée que nous en avons une, d'âme, qui se présente et s'évanouit, s'enfle et se dégonfle, apparaît et disparaît, au gré de notre souffle, de nos pensées, de nos chagrins ou de nos joies. Un ballon extensible, parfois douloureux, parfois extasié, qui réunit en une seule et imperceptible entité notre inconscient, nos émotions, notre corps et notre intelligence. Seule différence avec l'âme des croyants : la mienne (et celle de mon chien) est parfaitement mortelle - et elle est atteignable ; j'en veux pour preuve le mal de chien qu'elle me donne quand il s'agit d'apprender le passé et l'avenir. Comme si l'âme, finalement, n'était supportable qu'au présent, quand elle est tenue à la discrétion par la laisse de la réalité... Soupir.

Violence et beauté

Sans doute y'a-t'il un lien entre l'absence de beauté et la violence : ce qui expliquerait pourquoi nos contemporains s'acharnent ainsi sur le pauvre monde - leur terre nourricière et leurs semblables. En tout cas, moi, le soir, j'ai du mal à dîner et regarder en même temps les nouvelles d'ARTE : pourquoi faut-il que ce soit les plus innocents d'entre nous, les enfants, qui trinquent ainsi ?

Il y a une suffocation des images, de la violence quotidienne, qui nous force à nous anesthésier. Se précipiter vers la fenêtre, l'ouvrir, s'abreuver à la beauté du crépuscule beaubecquois, certes :

Crepuscule

 

Crepuscule 2

Mais ne pas oublier que derrière la douceur rose et bleue  du crépuscule normand, la violence du monde tabasse, elle, et plutôt dans le rouge sang.

 

 

 

La liste...

Tombée dans le tonneau Netflix, je suis désormais les séries américaines - il faut dire que Clopin, devenu accro à Breaking Bad, insiste largement pour que je partage cette nouvelle passion- et qu'il y a, ma foi, quelques solides arguments qui penchent en la faveur de ces sortes de feuilletons (façon "les Trois Mousquetaires") revisités : le format permet d'installer des problématiques psychologiques qui peuvent enfin se déployer , et parfois même le vieillissement des acteurs est prévu et légitimé par la durée du récit,  comme dans "Dowton Abbey", série non US mais néanmoins répondant parfairtement au cahier des charges du genre. On ne peut que constater le rôle de "pare-feu" que ces séries jouent face aux "blockbusters" qui vous envoient  des scènes d'action bombardant 20 images/secondes, dans un mode qui s'apparente à un shoot répété par intraveineuse...

Le mode narratif de la série a cependant ses limites : je m'en aperçois en avalant, épisode après épisode, "Orange is the new black".

Cette série a normalement tout pour me plaire : le sujet (ça marche comment, une prison de femmes américaine ?), le propos sous-tendu (ouvertement pro-gay), le mode de traitement (chaque caractère possède ses deux faces d'ombre et de lumière, mais disons que le regard qui est porté là est globalement plutôt bienveillant voire affectueux).

N'empêche qu'il y a là quelque chose à quoi je résiste, et je n'arrive pas à savoir quoi, exactement. 

 

J'ai d'abord incriminé   une sorte de  complaisance : il y a beaucoup de scènes de cul et les propos sont d'une vulgarité insensée. Mais si l'on réfléchit que cela se passe dans une prison, cela devient plus crédible. Certes, on peut toujours soupçonner qu'il s'agit ainsi de racoler les spectateurs friands de gros plans "érotiques" et ricanant devant un vocabulaire osé... Mais en tout cas, ce n'est pas l'origine de mon malaise : mon recul ne vient pas d'un sursaut de morale effarouchée.

Je vais sans doute trouver l'origine de mon recul avant la fin du visionnage  - car j'irai jusqu'au bout, étant donné que l'addiction marche en plein, évidemment !

C'est marrant : en regardant cette série, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à une des internautes les plus perfidement pleines d'humour, souvent ravageur,  que je fréquente sur facebook : Nicole Garreau. Le personnage qu'elle fabrique et met journellement en avant a beaucoup de points communs avec les héroïnes principales (disons parmi les détenues blanches) de la série : la jeunesse "tourmentée" avec le tutoyage de la délinquance, la nature addictive aux substances psychotropes, la gay attitude et le sentiment de solitude caché sous les gros sabots de la dérision (elle joue un rôle de "dictateuse" dérisoire et sentencieuse...) 

Je ne sais évidemment pas si la "vraie" Nicole Garreau est comme cela : mais telle quelle  apparaît sur internet, elle pourrait facilement appartenir à la tribu déjantée que Piper Chapman est en train de commencer à préférer à sa "vraie" famille (j'en suis à la saison trois, et si j'étais les scénaristes, j'inventerais bien un "choix" final de Piper de rester en taule !)

 

Ce qui est drôle aussi, c'est qu'on apprend plein de trucs sur les prisons -et donc la justice- américaine, qui semble être une Dame qui propose des Deals aux criminels, ce qu'on a du mal à imaginer vu de France. J'ai appris aussi que, pour recevoir des visites, les détenues inscrivent des noms sur des listes, qui permettent de filtrer les visiteurs. Cette sorte de liberté accordée aux détenues - liberté parce que ce sont donc elles qui choisissent de recevoir qui bon leur semble, au final- m'a bien entendu fait divaguer ...

 

Admettons que je sois coffrée dans une geôle effrayante  et souvent sordide, quoique  néanmoins pleine d'humanité. Qui insrirais-je sur ma liste d'invités ?

La question est moins simple qu'il n'y paraît : car cette inscription implique d'une part, de surmonter la culpabilité (faire venir des gens rien que pour vous voir, alors que vous ne méritez sûrement pas le souci et la perte d'énergie, sans compter l'effroi et le malaise, que représente une visite en prison), d'autre part, de se reconaître comme dépendante (puisque vous avez si besoin de les voir que vous n'hésitez pas à leur demander de venir). Cette liste répond donc à la question : "qui est suffisamment important pour moi, et moi pour lui, pour qu'il  accepte de subir cette épreuve ? Qui m'aime assez, et qui j'aime assez, pour cela ?"

C'est effrayant : après quelques minutes à ruminer, je n'ai trouvé que trois noms à inscrire sur ma liste...

Mais il est vrai que je ne suis PAS en prison, sinon, peut-être, celle de ma solitude : mais cette dernière est librement choisie, et c'est un des choix les plus doux...

L'arrêt taurique

Jamais encore  - même en 2002 - je n'avais eu une telle impression de confusion et de débâcle. C'est que cela va faire la seconde fois que le F Haine va être présent au second tour de l'élection présidentielle. Or, si, à la première secousse, on avait pu plaider la surprise, le coup fourré, la sortie de route en quelque sorte, en 2017, et dans le contexte mondial, on ne peut plus, à mon sens, aller voter et s'en laver les mains après.

Parce qu'en 2002, comme 82 % des français, eh oui, j'étais allée voter...

Mais justement.

J'avais voté "contre", bien sûr. Chirac a fait comme s'il ne le savait pas, qu'on ne votait pas pour lui mais CONTRE Le Pen.  Ca a donc servi à quoi, mon vote ?

Et après lui ?

De pire en pire.

Alors voilà. Je n'ai pas forcément d'opinion sur les programmes des uns et des autres, sur leur "vision de la France", sur leur honnêteté ou plutôt le degré de leur corruption. Je pense simplement que, quand le F Haine crie "tous pourris", il omet de dire que lui aussi barbote dans la mare aux canards. Et que derrière la véracité et la vraisemblance de ce cri (je dis "vraisemblance", parce que je pense qu'il doit rester quelques représentants honnêtes tout de même, mais la suspicion est désormais telle que bien malin qui pourrait trier le bon grain de l'ivraie. Disons qu'a priori, une Taubira ou un Mélenchon paraissent sincères et animés par le bien public. Mais combien peu nombreux semblent-ils, aujorudh'ui !!!) , il y a une attaque contre la démocratie, une attaque démagogique et bien connue, car c'est celle que tous les bons vieux fascismes pratiquent et ont pratiqué.

 

Mais au-delà de ça, tout de même... Chirac, Sarkozy, Hollande... Depuis 2002, quel gouvernement s'est réellement attaqué à la montée de l' extrême-droite ? En quoi voter Hollande, par exemple, a-t-il permis de voir en quoi que ce soit la situation améliorée - notamment pour les étrangers ? En quoi le score du F Haine a-t-il baissé ?

Plutôt que de se gratter la tête en se demandant si, tout compte fait, on ne va pas aller voter Macron dès le premier tour "pour faire barrage", ou au moins au second, ne serait-il pas temps de se rendre comtpe que, si on fait ça, on ne fait pas barrage, non... Rendez-vous dans 5 ans les amis dans ce cas - de combien de pourcentage l'extrême-droite devra-t-elle augmenter ses scores, à chaque fois, avant qu'on ne se rende compte de l'illusoire du "barrage" ?

Est-ce qu'on peut croire sérieusement que "ne pas voter Macron, c'est ouvrir la porte au F Haine" ?

 

Mais notre caste politique lui a depuis belle lurette ouvert la porte, bon sang, à gauche comme à droite  : Et un Fillon lui place en plus le tapis rouge sous les pieds, puisqu'il reprend ses thèses sur la majorité des questions, avec ce simple bémol  que la droite, elle, ne veut pas porter le coup fatal à nos institutions (tu parles, elle les utilise à ses fins personnelles et s'en fiche bien de la voir sapée par en-dessous) !

J'y étais, moi, dans la rue, contre la loi El Khomry. J'ai trouvé ça bien, moi, les "nuits debout", même si je reconnais que ce n'était pas les "djeunes des quartiers" qui y participaient. Et j'en ai marre qu'on tente de me culpabiliser en disant que si Le Pen passe au second tout, ce sera ma faute...

"TU VEUX QUE LE F HAINE PASSE ?" Voilà l'argument qu'on m'assène, quand j'ose dire qu'à mon sens, ce n'est PAS en votant Macron au second tout qu'on va résoudre le problème...

Alors NON JE NE VEUX PAS QUE LE F HAINE PASSE. Mais si nos institutions sont dans les mains d'une caste qui, assise sur ses privilèges, s'avère totalement incapable de le contrer, il est hors de question que j'aille voter pour un enième énarque, un énième défenseur du capitalisme, un enième rat qui bouffe le gâteau en nous disant contrôler le truc, alors que l'extrême-droite ne fait que monter, monter, monter...

Le SEUL PROGRAMME qui pourrait m'inciter à aller voter au second tour devrait s'appuyer sur la démonstration des mesures qui feront reculer l'extrême-droite : l'affirmation d'une politique anticapitaliste, féministe et écologiste, l'accueil des étrangers, la défense des roms et des maghrébins vistimes de racisme, l'extension de la laïcité et la construction, ensemble, d'un nouvel espace social avec de nouveaux modes de représentation républicaine.

Et ce n'est pas avec Macron qu'on commencera à faire le premier petit pas dans ce sens...

 

 

LE PASSAGE A NIVEAUX !!!

Je ne sais pas faire les captures d'écran, sinon vous pourriez admirer, comme moi, mon nombre de victoires  au niveau 6 de Chess Titans ; j'ai pulvérisé  ce matin les 30 % de  réussite !

A moi les arcs de triomphe, les manteaux de gloire, la pourpre et la couronne de lauriers !

 

NIVEAU 6 BORDEL (sur 8 !) !!!

 

(et maintenant, ceux qui se demandent pourquoi je ne passe pas au niveau 7 ne connaisent pas les niveaux d'échecs informatiques. A partir du niveau 7, les réponses aux coups prennent parfois 15 minutes... Je n'ai pas la patience, et surtout j'ai tout oublié quand l'ordinateur répond... Shit... )

 

 

 

Ma soeur Jane...

En ce 8 mars, je dédie ce blog à Jane Eyre.

Vous allez me dire : "mais ce n'est qu'un personnage de papier"...

Vous allez me rétorquer : "et Monsieur Rochester ?"

Vous allez souligner : "Mais Jane, comme les autres, se veut héroïne  de son temps : bonne chrétienne, , vierge le soir du mariage,  repousssant l'adultère,   rivale des autres nénettes qui tournent autour de Monsieur Rochester, son prince charmant quoique moche et aveugle, et puis, quel dolorisme ! Comme on meurt facilement de privations, à Lowwod, en étant bien entendu un ange..."

Vous aurez raison.

Mais Jane, elle, ne meurt pas.

Mais Jane, elle, n'est pas "la plus belle".

Mais Jane, elle, gagne sa vie. Le livre n'est-il pas sous-titré "mémoires d'une institutrice" ?

Mais Jane refuse obstinément de partir faire la missionnaire au bras d'un beau pasteur.

Mais Jane, malgré toutes les conventions, toutes les servitudes de son époque, est pour moi une soeur : parce qu'elle n'est pas réductible à son sexe...

Mais Jane dit "je".

Nous sommes toutes des Jane Eyre. Pas celle qui admire le martyr de son amie tubarde. Pas celle qui se pâme devant l'aigri  Rochester. Pas la Cendrillon qui sera touchée par la baguette magique de l'argent...

Mais celle qui soupire après la liberté, et dont mes huit ans n'auraient su se passer, noyés qu'ils étaient dans l'insipide brouet réservé aux lectrices de mon âge...

"Jusque-là, le monde, pour moi, avait été renfermé dans les murs de Lowood. Mon expérience se bornait à la connaissance de ses règles et de ses systèmes ; mais maintenant je venais de me rappeler que la terre était grande et que bien des champs d’espoir, de crainte, d’émotion et d’excitation, étaient ouverts à ceux qui avaient assez de courage pour marcher en avant et chercher au milieu des périls la connaissance de la vie.

Je m’avançai vers ma fenêtre ; je l’ouvris et je regardai devant moi : ici étaient les deux ailes du bâtiment ; là le jardin, puis les limites de Lowood ; enfin, l’horizon de montagnes.

Je jetai un rapide coup d’œil sur tous ces objets, et mes yeux s’arrêtèrent enfin sur les pics bleuâtres les plus éloignés. C’était ceux-là que j’avais le désir de franchir. Ce vaste plateau qu’entouraient les bruyères et les rochers me semblait une prison, une terre d’exil. Mon regard parcourait cette grande route qui tournait au pied de la montagne et disparaissait dans une gorge entre deux collines. J’aurais désiré la suivre des yeux plus loin encore ; je me mis à penser au temps où j’avais voyagé sur cette même route, où j’avais descendu ces mêmes montagnes à la faible lueur d’un crépuscule. Un siècle semblait s’être écoulé depuis le jour où j’étais arrivée à Lowood, et pourtant depuis je ne l’avais jamais quitté ; j’y avais passé mes vacances. Mme Reed ne m’avait jamais fait demander à Gateshead ; ni elle ni aucun membre de sa famille n’étaient jamais venus me visiter. Je n’avais jamais eu de communications, soit par lettre, soit par messager, avec le monde extérieur. Les règles, les devoirs, les habitudes, les voix, les figures, les phrases, les coutumes, les préférences et les antipathies de la pension, voilà tout ce que je savais de l’existence, et je sentais maintenant que ce n’était point assez. En une seule après-midi, cette routine de huit années était devenue pesante pour moi ; je désirais la liberté ; je soupirais vers elle et je lui adressai une prière."

Oui, Jane, nombreuses sont celles qui, comme toi, ont  marché en avant et cherché, au milieu des périls, la connaissance de la vie. Et plus nombreuses encore seront-elles demain. 

 

 

Off t"as le mot...

Les consultations  d'ophtalmo à Charles Nicolle (le monstrueux hôpital de Rouen, qui entasse les pavillons pêle-mêle, au beau milieu d'un quartier qui n'en a plus que le nom, éventré de voies de circulation mal définies et de zones de parking sauvage) sont toujours surprenantes :  le miracle d'être reçue par deux professionnels (jeunes, il est vrai, mais désormais les trentenaires m'apparaissent souvent comme des bébés...)  en très peu de temps contraste tant avec la quasi-impossibilité d'avoir un rendez-vous avec un ophtalmo "de ville".

Pour ce dernier, dix mois d'attente sont désormais la norme. Pour les premiers : je n'ai attendu ni à l'accueil du pavillon central, celui aux "portes condamnées" (ah bon ? Elles aussi ?) ni à l'accueil du service, et dix minutes simplement dans la salle d'attente...

On est donc reçus, et vite, efficacement  et soigneusement, aux urgences ophtalmologiques. Mais dès qu'on parle avec les médecins, et notamment du contraste entre l'efficacité hospitalière et les délais en ville, les visages se ferment. Mes deux jeunes médecins m'ont mise mal à l'aise tout de suite, comme si j'étais vaguement scandaleuse d'évoquer un numérus clausus aberrant, qui conduit pourtant à cette situation. Est-ce parce qu'ils ont bien l'intention, une fois leurs internats terminés, d'en profiter à leur tour ?

 

Je suis sortie de là en ayant un peu écarté l'épée de la cécité, qui se balance toujours sinistrement (comme la lampe au-dessus de la tête de l'assassin du Corbeau de Clouzet) au-dessus de mes pauvres yeux. Il semble que je vais pouvoir me servir encore un peu de ces derniers...

L'envie d'acheter des livres, que j'avais ces derniers temps suspendue à la patère de ma vision, m'est revenue d'un coup, d'autant plus forte que je l'avais remisée. Pas ^sure que ma carte bleue ne va pas, à son tour, souffrir comme ma cornée d'un précoce désséchement, si j'assouvis toutes mes envies.

 

Au premier rang desquelles le "dictionnaire des féministes", évidemment. L'achat est d'importance, mais si je pouvais y trouver matière à divagation, notamment sur le thème "féminisme et écologie", qui  suscite chez moi quelques solides interrogations...

 

 

 

La vie sans Clopinou...

La nouvelle amie du Clopinou est haute comme trois pommes. Mais pas à genoux. Ah non ! Pas à genoux !!! (très large sourire !)

Pas d'école pour Pascal...

Je pourrais dire tout simplement que Pascal Quignard m'étonne - ce qui, l'âge et la raison aidant, m'arrive de moins en moins - mais ce ne serait pas suffisant pour expliquer l'intérêt que je porte à ce drôle de bonhomme.

Certes, au niveau biographique, lui et moi avons un point commun, que nous partageons avec des myriades d'autres êtres humains : celui de ne pas avoir été désiré. Mais cela ne suffirait pas à justifier la  lecture ardue, secrète, mystérieuse, en un mot : sentant l'effort, que je pratique pourtant, presque malgré moi.

J'ai également discerné ce qui, pour moi, fait la particularité de cet auteur : il s'attache à des objets, comme "la pensée", "le temps", "la sexualité" qui sont depuis belle lurette des incontournables de la pensée philosophique ou scientifique. Mais lui ne s'inscrit dans aucune de ces démarches : il n'en a cure, et trace obstinément une voie qui, pour toute érudite qu'elle soit, n'en est pas moins irréductible à quoi que ce soit de connu.

Je l'ai une fois comparé à un diamantaire, qui, devant une pierre brute, met au jour les facettes au départ invisibles de son objet d'étude. Mais il va sans dire que cette comparaison pourrait être tout aussi vraie de n'importe quel philosophe attelé à son concept. La particularité de Quignard, c'est bien qu'il n'adopte pas la démarche philosophique. Qu'il lui tourne même, presqu'ostensiblement, le dos...

IL va donc procéder, très précisément, comme un mosaïste. Regardant son sujet sous toutes les facettes, mais à l'aide d'outils de savoir non utilisés par les autres. Par exemple, l'ourage commencera par un récit tiré de tel manuscrit  datant du moyen-âge, racontant telle anecdote historique ou religieuse, contenant un rapport plus ou moins loitain avec son sujet. Et là où d'autres chercheraient à mettre en parallèle l'enseignement tiré de l'histoire en faisant un parallèle avec notre modernité, Quignard, lui, nous invite à le rejoindre  dans l'espace-temps où l'histoire, ou historiette, ou fable, ou anecdote, ou récit, fut inscrit. Il nous invite à faire le chemin inverse de celui qui nous est d'habitude proposé : nous voici sommés, si nous le suivons, à réfléchir, à réagir, à penser le réel comme tel ou tel protagoniste médiéval, ou latin.

Je dis "ou latin" à dessein, puisque le propos de Quignard, tournant le dos à la philosophie, l'emmène bien évidemment plus volontiers dans la Rome antique que dans la Grèce de Périclès : les Grecs ne faisaient rien d'autre que de la philosophie. Les latins, eux, construisaient patiemment l'idée de droit, et tentaient de résoudre ainsi les trébuchements de leur société. Nul doute que Quignard se sente plus volontiers de leur côté - nonbostant sa résistance à l'idée de dieu (qui est encore quelque chose que je patage avec lui, mais là, nous sommes bien moins nombreux, hélas !) - car les plus belles mosaïques sont bien romaines, et non athéniennes... Et puis, il y a dans cette tentative latine de définir le droit, quelque chose qui, transcendant la philo, amène directos à l'humanisme (qui est le sujet caché de toute l'oeuvre quignardienne, son interrogation profonde sur son  individualité, son refus d'inscrire sa sensation de soi dans la lignée des idées communes à ce sujet, cette croyance que la lumière viendra de la juxtaposition d'éléments disparates, ce paradigme qu'il fait toujours entre le récit et l'ineffable de la musique...) : dépassant la loi "naturelle" - c'est-à-dire "sans morale", un chien ne sait pas le bien ou le mal, il connaît juste l'autorisé et l'interdit, (ce qui fait le rêve de tout dictateur : ne réfléchissez plus, ne tentez  plus d'être face au monde, laissez-moi vous dissoudre dans le monde magique où la vérité est dans l'abolition de la pensée et l'adoption de la Loi) - et tentant de  proposer des codes qui refléteraient une société "civilisée"...

Quignard s'appuie sur son érudition pour nous emmener dans un chemin extrêmement étroit, réduit à lui-même en quelque sorte : c'est en cela qu'il ne pourra jamais être assimilé. N'importe quel autre penseur (mais Quignard divague plus qu'il ne pense, ou plutôt, il ne cherche pas à "penser", il cherche à obtenir le plus de reflets possibles de la pierre qu'il taille) éprouve, tacitement ou ouvertement, le désir de "faire école". Quignard, lui, ne montre aucun chemin. Surtout pas. En ce sens, il n'est pas non plus du côté des Lumières. Il nous invite simplement à venir avec lui descendre dans l'obscur...

Evidemment, c'est casse-gueule. Mais on y trouve tant de beautés. Certes, c'est une posture qui n'interroge pas notre monde contemporain, puisque tout ici est fait pour qu'on rejoigne ceux qui  nous ont précédé, au plus près d'eux-mêmes et non de nous. Mais la splendide solitude qui en découle n'est-elle pas la seule réponse que l'incomparable érudit pouvait apporter à sa présence au monde ?

 

Hmmmhhhhh ???

 

 

 

Le crépuscule des yeux

Le rendez-vous chez l'ophtalmo est fixé au mois de juillet. Mais j'ai bien peur de ne pas pouvoir attendre jusque là, tant la brûlure de mes  yeux devient désormais permanente.

 

Au boulot (sept heures d'écran par jour), me voilà obligée de porter des lunettes de soleil pour supporter la luminosité des écrans. A la lecture, je dois avori recours à la loupe, ou à une lumière puissante (qui abîme encore un peu plus) pour discerner les caractères. Et la douleur est désormais constante.

 

j'ai toujours fait le rêve,  né d'une conviction bizarre de la justice, d'une vieillesse heureuse. C'était compter sans ses infirmités. Oh, je dois relativiser : les vieux d'aujourd'hui ne sont plus les pauvres infirmes d'hier... Il n'empêche : la métaphore de 'la nuit qui vient" pourrait bien, dans mon cas, se revéler plus douloureuse que je ne l'avais escompté.

 

Payer l'addiction...

 Par nature, je suis  addictive. Enfin, comme on dit aujourd'hui. Au 17è siècle, on aurait peut-être parlé de "fidélité", au sens de clientèle et de loyauté...

En tout cas, tombée dans les pièges de l'addiction (c'est-à-dire de la facture qui est toujours brandie, à la fin), je ne connais qu'une manière de m'en sortir. Celle de la louve qui, prise au piège, consent à se séparer de sa patte, en échange de sa liberté.

Au Québec, un jeune animateur de pourvoirie, afin de justifier les modes de chasse actuelles, a un jour enfermé mon poignet (qui, du coup, était si menu, étroit et fragile qu'on aurait dit une patte de sauterelle) dans un "nouveau piège", entendez un piège à loups mais  caoutchouté de manière à ne pas blesser l'animal pris. Je n'ai pas osé, tant  le discours du jeune homme était empli de sincérité et de passion pour les animaux qu'il disait côtoyer tous les jours, lui demander si, malgré l'absence de douleur physique ,  certains continuaient néanmoins à préférer la mutilation. Il m'aurait répondu "non", convaincu. Je suis certaine du contraire. C'est ce qu'on appelle "y laisser des plumes". C'est la loi.

J'ai donc rogné ma peau, entaillé mes veines et scié mes os, mais j'ai décidé d'arrêter de fréquenter la République des Livres. Une de mes plus grosses addictions. Il y a quelques jours, un des participants à ce blog littéraire a été enterré, et son départ a reçu des hommages mérités. Je n'en attends pas tant : je sais que sur ma tombe virtuelle (car mon dernier commentaire était un adieu) tomberont très certainement trois roses, et vingt brouettées d'indifférence ou de méchanceté. Peut-être mon départ est-il aussi ma manière de saluer le disparu ?

J'ai un jour dit à un jeune médecin (j'impressionne toujours les médecins, je m'en suis rendue compte à leur empressement à me prescrire tout ce que je peux bien leur demander) que ma seule addiction, en réalité, était Clopin. Je disais ça en souriant... Mais pour le prouver, ne faut-il pas d'abord que je me débarrasse de toutes les autres, grandes et petites ?

Comme les apnéistes, le sevrage s'opère par palier, quelque soit l'addiction à traiter : disons que je vais commencer par me contenter de lire le Magazine Littéraire, et de m'emporter, comme il m'arrive si souvent, contre les opinions qui y sont émises et le style vulgaire et manichéiste avec lequel on y  exècre certains auteurs. Mais je ne porterai plus mes indignations "là-bas" : c'est le début du traitement !

 

Et nous verrons bien si mes démangeaisons littéraires survivent à l'abstinence, et à la réflexion...

 

 

 

Bye Bye Larry...

Tellement aimé ça... Ca s'appelle "twin house", ça n'a pas vieilli  (mais Larry Corryel est mort aujourd'hui !)

 

 

Sinon, pour répondre à Paul Edel : oui, sans doute avez-vous raison  - jamais de trève, jamais de repos, et un monde toujours et sans cesse sanguinolent. Je persiste cependant à penser que nous assistons effectivement à  la renaissance des vieux démons - le nationalisme, le repli sur soi- et que tous les néofascismes en profitent. Je voudrais vous dire aussi que le repli sur le privé est un peu plus difficile à pratiquer quand on a un fils et un beau-fils de respectivement 23 et 33 ans : de jeune adultes, qui peuvent basculer du jour au lendemain dans un monde bien plus violent que celui que nous voulions leur léguer. N'avez-vous jamais ressenti cette sorte de responsabilité, vis-à-vis de vos enfants, et cette sorte de honte, à voir toujours ressortir les mêmes spectres que ceux que d'autres, avant nous, ont bel et bien dû combattre ?

 

je soupire d'avance : le résultat du prochain scrutin a toutes les chances de me faire, une fois de  plus, arpenter les rues. En vain, bien entendu, en vain..

L' Ecosse (art)

 

Nous partons en mai pour l'Ecosse. Ca laisse trois mois à Clopin et Clopinou pour se préparer...

L' excitation de la bougeotte

Ca se passe comme ça d'habitude : la kangoo (avant et pendant longtemps, jaune PTT, désormais bleu glacé) est pile devant la porte, Clopin et moi nous agitons là autour, déplaçant les sacs et posant le pique-nique à portée de mains, le chien, alllongé sur le carrelage de la cuisine, nous regardant de loin et d'un air lugubre (il sait que, sauf exceptions, il restera là, et prend toute l'agitation nocturne pour un abandon caractérisé - il est à deux pattes d'écrire à la SPA,  et même s'il sait parfaitement que tout est prévu pour lui, il estime qu'on aurait pu  mettre en place  une cellule psychologique, ou au moins une psychothérapie décennale).

Et puis c'est le départ en pleine nuit. 

Longtemps, le dernier acte était d'aller chercher le Clopinou dans sa chambre, de le descendre  enveloppé dans la couette, de le déposer à l'arrière de la voiture avec son oreiller, tel un petit papoose parti sur la piste des bisons. Certes, il ne s'agissait plus ici, que de rejoindre l'autoroute, et les bisons ont des doubles pneus , des feux à l'arrière et la mention "TIR" apposée sur la porte salie.

Mais nous sommes des humains, et  quoi de plus humain que l'excitation de la bougeotte, quelles qu'en soient les conditions ? Pendant longtemps, j'ai appréhendé, pour le fiston, l'inconfort de ces départs. "Tu rigoles", m'a-t-il répondu récemment, "c'était le meilleur : j'adorais ça. Etre porté dans l'escalier, rester dans la couette, savoir qu'on partait, garder les yeux fermés et les ouvrir juste comme ça, très vite :  pourquoi croyais-tu que je faisais semblant de dormir ?"

J'aurais pu m'en douter...

 

Comme tous les ans à pareille époque, le départ se fait, pour ces vacances-ci, sans moi :  je reste avec le chien (!)  - je ne skie pas, et il n'est pas désagréable de rester seule, lorsqu'on sait que cette solitude a un terme.

Il ya quelques années, j'aspirais même à cette rupture - le boulot, plus le quotidien, les repas et la maison, c'était lourd, et d'un coup je me retrouvais légère. J'ai beaucup moins besoin de cette halte désormais, je l'appréhende même un peu - des fois que je ne me  joue des tours  et ne découvre, à force d'introspections et de vagabondage mental, une Clopine douloureuse, seule en face d'elle-même.

Un peu comme le chien, quoi.

 

Une Arendt dans le gosier...

Perso, aprèsa voir visionné le film (j’allais écrire « documentaire » !) sur Arendt, hier au soir, j’ai pensé que la banalité du mal vient certes de la médiocrité d’une pensée fanatisée ET administrative, mais aussi, plus globalement, de notre déconnection du monde sensible. (même si ça doit vous faire hurler tous, je trouve que la racine est la même. Y’a qu’à aller visiter une usine de porcs pour comprendre ce que je veux dire : c’est un cerveau « nazi » qui a inventé ça, pas possible autrement°

J’ai attrapé un stylo pour noter que, quand Arendt parle de l’homme devenu « superflu » dans les camps de concentration (avec la destruction totale des valeurs qui s’en suit), on pourrait étendre cette notion à la nature : elle aussi est devenue « superflue » pour tellement de nos contemporains ; la publicité pour la Renault Scénic est pour moi tout aussi banalement terrifiante qu’Eichmann – en encore plus sournois, en quelque sorte.

La déclinaison actuelle de la pensée d’Arendt, c’est aussi Daech, qui rentre parfaitement dans le schéma totalitaire éclairé par la philosophe.

(j’aurais voulu en savoir tellement plus sur cette pensée mais le « biopic » était trop restreint à ce niveau-là.)

ah oui, lien vers la pub, pour que vous voyiez ce que je veux dire quand je parle de « terreur » : une vision de l’avenir totalement irréelle, quoi. Ou la moindre brindille devient « superflue »… https://youtu.be/1N-uNgCS_xg

A(h) A(h) A(h)

Bien sûr, mon désengagement militant auprès de la Fédé n'en a pas pour autant amoindri mon intérêt pour les idées et les convictions qui étaient agitées là. Passant ainsi de l'anarchie au féminisme, puis à l'écologie, je me rends bien compte qu'on pourrait m'accuser de Bouvardetpécuhettisme - je ne serais certes pas la seule -mais je ne crois pas que c'était le cas.

Je tâtonnais, ça, c'est sûr, d'autant que je ne disposais pas du corset universitaire - qui certes rigidifie les pensées, mais qui permet néanmoins de se tenir droit. Mais contrairement aux héros flaubertiens, je conservais soigneusement, à chaque étape, ce qui m'avait nourri à la station précédente. J'étais en réalité une éponge, tendue vers tout ce qui pouvait à la fois m'expliquer le monde dans lequel je devais vivre, et me donner l'espoir de me bâtir autrement que ce à quoi j'étais destinée. Echapper au déterminisme, cela avait à voir avec le refus de la violence de la discipline.

ca donnait un drôle de mélange dans ma tête, qui aurait pu m'acculer à confusion, si je navais pas quelques solides garde-fous. Et d'abord, la conviction que toutes les théories, toutes les opinions, tous les soubresauts intellectuels se fracassaient contre la réalité. Aucune des théories si intelligentes du dix-neuvième siècle n'avait réussi à façonner le monde autant que la volonté d'un capitalisme triomphant - ça n'était pas les stériles terrils, (qu'on finirait bien par prendre pour des témoins religieux tels des pyramides), qui allaient me contredire. Pour remonter moins loin, pendant que je m'approchais, fascinée et démunie, du monde magique des idées, le moindre programmateur informatique préparait mon avenir - et j'ai moi-même participé, lors de petits boulots à la DDE où il s'agisait de comptabiliser le trafic routier, à l'encombrement du monde sensible auquel j'appartenais : il fallait doter la terre  d'infrastructures routières aussi pratiques qu'arides -  contre-vivantes : la palme, dans le genre, revenait sans doute aux parkings de supermarché.

Cette prise de conscience, cette révolte, a toujours sous-tendu mes prises de position. J'étais à la fois persuadée que seul l'individualisme issu de l'humanisme était supportable, en l'état, mais que cette indivudualisme me rendait paradoxalement si dépendante d'un univers collectif mortifère que c'en était pitié. J'ai écrit il y a quelque temps que Kukas avait eu une sacrée prescience, en assignant à l'homme du futur - foetus intergalactique - du film 2001 l'odyssée de l'Espace, un destin lié à un "monolithe noir" qui ressemble furieusement à un de nos portables. Nous ne le savions pas encore, mais tous nos soubresauts politiques ne faisaient pas le poids, devant la marche inexorable de ce que d'aucuns appelaient "progrès", et qui ressemblaient au fourmillement mortifère d'une termitière détruisant son propre écosystème.

 

Quoi qu'il en soit, si je relativisais les théories libertaires qui me séduisaient tant (et d'autant plus que, restées inexpérimentées, elles n'avaient pas eu le temps de prouver ou d'infirmer leurs vertus), je n'en conservais pas moins "mes trois A" : l'anarchie, l'altérité, l'altruisme.

L'altérité était sans doute la cheville ouvrière qui pouvait relier le féminisme à l'anarchie : contrairement aux fascisme d'extrême-droite, auquel il est parfois associé, le mouvement libertaire garde toujours, précieusement, le sentiment de l'existence et de la dignité de l'"autre". Ce qui sous-tend également, dans une perspective humaniste et universaliste parfaitement illustrée par un Condorcet, les combats féministes...

 

(la suite à plus tard...)

 

 

Espoirs et convictions

(je me refuse à relire mon billet "je voulais écrire...", car je n'aurais certes ni la patience ni le masochisme pour continuer, si je commençais à chipoter avec moi-même. Poursuivons, puisqu'il n'est pas nécessaire de réussir pour perséverer.)

Je crois que j'ai été fort injuste en attribuant mon "désengagement" de la Fédé Anarchiste à mes seules convictions (montantes) féministes.

IL y fallait sans doute une vaillance que je n'avais pas, ou plus.

Oh, ce n'était pas de me lever à cinq heures du matin pour aller coller des affiches sur des murs où, à cause du gel, il était impossible de coller quoi que ce soit (ç ane tenait pas). Ni de me retrouver par des petits matins brumeux à la porte de telle ou telle usine, pour une distribution de tracts sitôt jetés que pris. Ou encore de délaisser les délices de la littérature pour les âpretés des obscures brochures politiques. Non, ce n'était rien de cela qui me posait problème.

C'est que je manquais de conviction. Les camarades anarchistes avaient entre eux un certain nombre de points communs, parfaitement repérés et décrits par Léo Ferré (surtout). Je partageais certains de ces traits, mais, outre que j'étais fille (et je suis persuadée qu'il n'y en a toujours pas beaucoup, chez les libertaires), j'étais différente. En ce sens qu'à 20 ans, je savais qu'il me serait toujours possible de gagner ma vie.

 

Pour mes camarades, par contre, ce serait toujours plus compliqué. Ma révolte innée contre tout ce qui peut ressembler à une violence disciplinaire n'était rien, comparée à leur révolte à eux, bien plus étendue, essentielle et soutenue par un orgueil (fort différent des vanités que j'ai pu, par la suite, recontrer trop souvent, hélas) qui leur tenait lieu de colonne vertébrale. Certes, leurs analyses politiques leur permettaient de comprendre de quoi étaient faits les rouages qui les emprisonnaient, eux qui étaient tous "fils de rien ou de si peu", qui, pour une raison ou une autre, n'avaient pu obtenir la résilience nécessaire pour "profiter du système", notamment éducatif. L'idéalisme des anars est sans borne. Leurs moyens, ridicules. Leurs passions, dévorantes. Et leur capacité à mettre de l'eau dans leur vin, nulle.

Avec ça, instantanément pris pour des fous dangereux, point à la façon des religieux radicaux dont nous avait fait récemment la si plaisante rencontre, mais pas trop éloignés non plus. Ce qui d'ailleurs était encore un attrait enivrant pour certains d'entre eux : le "romantisme "ruuse, le côté voyou d'une Bande à Bader, un radicalisme qui leur permettrait enfin de vivre (même de manière abrégée) au rythme de leurs tripes - voilà ce qui, au-delà de la simple raison issue des lectures et de la connaissance de l'histoire, les convainquait.

Et ce dont j'étais le plus loin possible. A cause, bien entendu, de ma naïveté fondamentale. Songez que je croyais presque, en ces belles années, qu'il nous suffirait de secouer le joug sexiste de la société pour accéder à une société enfin humanisée. Je croyais vraiment qu'il n'était pas question de réformisme en matière de féminisme, par exemple. Qu'on ne pourrait commencer à changer de paradigme qu'en transformant l'être humain.

Or, si le combat féministe était parfaitement légitime (et l'imparfait, ici, commande le soupir, car plus que jamais le féminisme doit s'exprimer partout), il n'arrivait pas cependant à transformer le monde - et surtout pas le monde capitaliste, qui avait une capacité d'absorption voisine de celle du python s'étirant à craquer pour avaler un mouton.

 

Rien ne semblait suffisant, d'ailleurs, pour le faire éclater, celui-là.

Si ce n'est, peut-être, l'écologie.
 

Nous y venons.

J'avais quitté la fédé anarchiste avec quelques convictions écologistes dans ma besace : d'abord concernant le nucléaire, bien sûr, qui ne pouvait s'apparenter qu'au Minotaure, monstre emmuré parce que fils apocalyptique d'une société étatique et d'un capitalisme énergétivore, ensuite la protection du monde sensible (je préfère ce terme à celui d'"environnement", qui fleure bon les ministères), ce dernier incluant évidemment la cause animale, ensuite par réaction contre les différentes objurgations du monde de la consommation.

J'avais partagé avec enthousiasme les combats féministes de l'époque - mais ils me semblaient avoir atteint certains de leurs buts, et avoir été récupérés d'un autre côté. E tpuis, pour tout avouer, plus j'allais, moins mon sentiment d'être l'égale de n'importe quel individu mâle n'était remis en question. Au contraire : les seuls mecs qui m'intéressaient étaient précisément ceux pour qui cette égalité "allait de soi".

 

Bien sûr, c'est le genre d'évidence dont on peut se méfier, car l'inconscient veille, et le mec le plus ingénument "féministe" peut avoir un inconscient bourré, lui, de préjugés. M'enfin, je devais bien reconnaître que ma qualité de femme ne m'empêchait nullement de rencontrer des compagnons qui ne se sentaient certes pas supérieurs, du fait de la possession de leurs divins attributs, à ma personne.

Et les écolos encore moins que les autres...

 

(suite à plus tard)

 

 

Je voulais écrire un texte sur le féminisme et l'écologie.

Je voulais écrire un texte sur l’écologie et le féminisme. Mais à peine avais-je tapé ces deux mots sur mon azerty que, (là, au choix, une métaphore :

  • Telle une viennoiserie dans de l’earl grey,
  • Tel le ballet récurrent et nostalgique des feuilles mortes venant recouvrir le sol de l’automne,
  • Telles les bulles qui remontent à la surface quand vous pétez dans le bain, au risque de passer pour une grosse feignasse qui y passe des plombes.

Suivant vos goûts et votre personnalité, vous pouvez choisir l’une des options…), un souvenir s’est imposé, et je me suis retrouvée dans un garage non chauffé d’une rue montueuse, à Rouen, dans les années 70-80, assise sur une chaise bancale autour d’une planche posée sur des tréteaux, sous la lumière faible et clignotante d’une unique ampoule : dans le local de la fédération anarchiste locale, quoi (les connaisseurs auront reconnu, mais ce seront bien les seuls, car nous étions 6 ou 8 seulement).

 

"Eh bien, pourquoi n'écrirais-tu pas un article sur les rapports entre l'anarchie et le féminisme ?"

 

Je ne me souviens plus ni du nom, ni du son de la voix qui me posait la question. Mais je me revois l’entendre, incrédule et impressionnée.

C'étaient des années où les discussions politiques avaient lieu partout, tout le temps, et pendant des heures interminables. J'y participais parce que j'avais reçu, au lycée,  de la part d'un prof trotskyste, une formation politique qui avait débouché, chez moi, sur la conviction qu'aucune dictature du prolétariat ne pourrait changer l'humanité. Seule l'anarchie, avec sa revendication fondamentale d'égalité, ses aspirations à un monde économique fondé sur l'autogestion et son rêve de fédéralisme fractal (c'est-à-dire reflété  et répété de la cellule familiale à ce qui allait remplacer l'Etat) m'avait persuadée de "m'engager".


Et puis, confusément, je sentais déjà que j’étais « à part ». Il me semblait ressentir, par exemple, bien plus fortement qu’autrui, la violence de la discipline. Je n’acceptais que celle que je m’imposais, mais ne pouvais m’empêcher de renifler, (et re :

  • comme une bête sauvage le fait avant de s’élancer hors de son abri
  • comme le SDF pas persuadé du tout de sortir intact de l’hébergement nocturne  prévu par les autorités
  • comme l’humaniste au moment d’ouvrir le dernier Houellebecq)

les autres. Encore maintenant, j’ai toujours un sursaut devant les règlements intérieurs, par exemple. Même (et surtout ?) ceux que Clopin édicte au gré de ses préoccupations quotidiennes, comme la fermeture des portes des placards et des portes, l’entretien du congélateur ou l’interdiction de marcher dans le potager, bref.

Ce sursaut, légitime ou non, est sans doute une des causes de mon indissolubilité dans le collectif. Et même le groupuscule anar dont je parle aujourd’hui a été encore « trop » pour moi. Mais n’anticipons pas.

Très vite,  je suis  devenue la meilleure vendeuse du Monde Libertaire, surtout le samedi après-midi rue du Gros-Horloge : c'est-à-dire l'endroit de Rouen où, compte tenu de l'affluence, on pouvait vendre à peu près n'importe quoi à n'importe qui. Surtout quand on était une fille de 20 ans et qu'on possédait une voix conséquente, pour appeler le chaland !

Je le vendais,  bien, mais je n'arrivais pas souvent à le lire en entier, ce canard libertaire : les articles (la majorité d'entre eux signés Maurice Joyeux, ce nom étant à mes yeux le signe que j'étais bien au bon endroit pour l'avenir) étaient touffus, hérissés de convictions, curieux mélanges d'anathèmes, de lyrisme sur fond de démonstrations et d'allusions historiques dont je ne possédais pas les clés ; je préférais de loin les revues mensuelles de "La Rue", qui étaient dévolues chaque mois à un thème, et qui, beaucoup plus pédagogiques, m'étaient du coup plus abordables.

N'empêche qu'être sollicitée pour écrire un article qui, potentiellement, pourrait peut-être paraître dans Le Monde Libertaire, c'était très très très intimidant.

J'avais déjà, à 20 ans, l'habitude d'être seule fille au milieu de mecs. Sans doute mon enfance, passée avec deux frères très peu distants de moi par l'âge (cela se comptait presque en mois  pour le plus proche !), m'avait donné l'aisance nécessaire, le manque d'appréhension et l'habitude d'une certaine confrontation, que d'autres filles ne possédaient pas. 

En tout cas, c'est une caractéristique de ma vie -encore maintenant : je suis très souvent seule fille au milieu de garçons, sans l'avoir jamais délibéré. Il a donc bien fallu que je m'y fasse.

Mais j'étais néanmoins fille - et nous étions fort peu nombreuses, à la fédé anar. C'est donc à cause, très certainement, d'une "discrimination positive" qu'on m'avait proposé ainsi de m'exprimer sur le sujet.

J'en fus incapable.

Oh, ce n'était pas d'écrire qui me tourmentait : les mots me connaissaient déjà. Mais le projet d'article que je rendis, quinze jours plus tard, fut un échec retentissant.

"Bien", dit le leader après avoir lu mes quatre petites feuilles, écrites largement. "Tu as parfaitement résumé les thèses féministes. Mais par contre, l'anarchie là-dedans, e tle rapport entre les deux, je ne le vois pas - du tout."

Je fus bien entendu mortifiée - mais j'acceptais la sentence. J'avais été incapable de trouver la moindre documentation (et internet n'existait pas, je le rappelle tout de même...) sur ce thème. Et  ni les écrits sur Makno ou la CNT, ni les thèses phalanstériennes de  Fourier, même  critiquées par Proudhon,  ne pouvaient guère  me sauver. Voyons, imaginer un monde où, comme par magie, la sexualité s'arrangerait à merveille, sans violence et dans une égalité harmonieuse, (par exemple, l'amateur de sexe sur fond de souliers féminins trouvant une partenaire aimant précisément regarder  un homme boire du champagne dans sa godasse -  tous les deux "prenant leur pied" ainsi, wouarf...) m'était absolument impossible.

Nous étions dans les années où les réflexions féministes aboutissaient à la nécessité, non seulement d'un combat contre le machisme ambiant, mais encore d'une prise de conscience des mécanismes fondamentaux de l'objectivation de l'autre - et les quelques malheureux textes que j'avais pu parcourir pour mon article n'avaient effectivement rien "d'anarchistes", et tout de "féministes".

De toute façon, l'ambiguïté du combat féministe - après tout, n'était-il pas mené en priorité par des avocates, des intellectuelles, des bourgeoises, ce qui indiquait qu'il pouvait fort bien se limiter à du réformisme, à l'application de revendications égalitaristes, sans changer radicalement la nature humaine (et pourquoi être anar à 20 ans, si ce n'est pour changer radicalement l'être humain, bon dieu de merde ?) ne m'apparaissait pas encore clairement.

C'était la même ambiguïté qui entourait les combats pour l'homosexualité, d'ailleurs. Le paradoxe qui consistait à en arriver à revendiquer avec eux  le droit au mariage (alors que, pour un libertaire, le mariage n'est ni plus ni moins qu'une sorte de contrat relevant d'une société étatisée, et pour une féministe, une déclinaison légalisée de la prostitution) ne me gênait pas trop, certes : je disais "d'abord, luttons pour qu'on arrête de leur casser la gueule. Après, nous verrons..."

Mais j'avais conscience aussi que je ne pouvais interroger franchement mes braves camarades libertaires en développant ces "points d'achoppement"  - qui étaient pourtant les seuls intéressants dans l'histoire.  Il faut dire qu'à l'époque, les militants anarchistes, mâles dans leur immense majorité, étaient aussi des "machos" de première.  J'invite tous ceux qui ne  me croient pas à écouter attentivement Léo Ferré - où à prêter l'oreille à  l'une de ses premières  phrases, sur cette vidéo . ("Ruteboeuf avait des problèmes d'argent et de femmes, ce qui est souvent la même chose", ben voyons.)

Je fus incapable, malgré les encouragements, d'étoffer mon article par la partie qui "manquait".

Mais cet échec, et aussi le fait d'entendre des réflexions, de la part de mes potes anars de l'époque, fleurant bon l’homophobie primaire firent que  je quittai, quelques mois plus tard, la Fédé. J’entrai  du même coup dans la nébuleuse féministe : les groupes femmes, le café « Adèle Blanc-Sec » du quartier Saint-Nicaise, les manifs et les discussions m’occupèrent longtemps…

Avant d’être interdite (comme par hasard) d’entrée dans un  groupe femmes auquel je souhaitais adhérer. (encore une autre histoire !)

Mais ces différents échecs de mon engagement « militant » ne m’empêchaient pas, même s’ils étaient particulièrement durs à vivre, de m’emparer des thèses et des convictions qui m’étaient présentées.

Et c’est bien par le mouvement libertaire que je fus conduite à l’écologie : précisément dans un des numéros de cette revue mensuelle « la Rue », consacré à ce thème, et qui présentait  la plupart des thèses écolos.

Il y avait d’ailleurs comme un lien ontologique entre l’écologie et l’anarchie : le refus de la société étatisée nécessaire à l’avènement du nucléaire. Certes, les écolos pouvaient « trimballer », plus que de raison, des contradictions et des errements qui n’allaient pas leur servir – encore moins quand il fut décidé qu’ils sortiraient de la sphère uniquement associative et qu’ils entameraient un combat politique, ce qui était et est toujours, à mon sens, largement hors de leur portée.

 Mais les fondamentaux étaient là, et je les adoptais aussitôt.

N’allez pas croire que j’oublie, en vous racontant tout ça, mon sujet premier, à savoir l’écologie et le féminisme. Mais en retournant vers ce passé, il me semble aujourd’hui que le décalage (encore et toujours, soupir !) qui existe entre mon milieu désormais très fortement écolo et moi,  provient de ces prémisses : à savoir que j’ai soutenu les thèses écologistes fondamentales par le biais de textes issus des cercles libertaires, que j’ai rencontré ces textes au moment où j’allais quitter ce milieu libertaire pour intégrer le mouvement féministe de l’époque, et qu’il y a donc eu, dès le départ, comme deux « registres » bien différenciés dans ma pensée : un plan où il s’agissait de penser des rapports économiques et sociaux radicalement différents, sous peine de naufrage environnemental, et un autre où il s’agissait de faire l’apprentissage de la libération de la femme, comme on disait à l’époque – mais en remisant pour de bon le moindre robot Moulinex, évidemment.

 

Je n'ai pris conscience ces différences avec ceux qui m'entourent désormais  que lentement - et encore aujourd'hui, je pense qu'il ne serait pas négatif que j'éclaircisse, autant que je le peux, cet écheveau qui s'est noué, pour moi, dès mes vingt ans...

 

(la suite à plus tard).

L'ombre de la main de Léonard

VU sur Arte l'enquête "picturale" sur un tableau attribué (avec quelques éléments sérieux de vraisemblance) à Léonard de Vinci :

Bplv

 

Comme d'habitude, le souci de monter le documentaire en "enquête policière" conduit à quelques "tics" assez énervants : la répétition, à intervalles réguliers, des mêmes phrases( "il faut désormais que l'acheteur apporte la preuve irréfutable" "l'expert doit désormais prouver", etc. Mais il semble qu'aucune émission ne puisse, désormais, à l'instar de la publicité, faire l'économie de la répétition : soupir.) , la recherche de "suspens", avec passage tout aussi obligé sur le "plagiaire" qui va "montrer comment les faussaires font" (mais qui n'en est pas un, hein, soyons clairs ! Wouarf....) , et surtout l'enjeu : une toile achetée 22 mille euros qui se retrouve "trésor inestimable" (expression dite à plusieurs reprises) mais dont on nous donne cependant l'estimation (des millions de dollars).

 

Bon, je reconnais que le tableau est beau, la recherche fascinante : vérifier la datation  du velin, reconstituer la technique de peinture, expliquer pourquoi le tableau ne fut jamais accroché ni même mentionné, retrouver le modèle et son histoire, comprendre que le tableau était en fait une page d'un livre retrouvé en Pologne, faire coïncider l'identité du modèle, sa place à la cour des Sforza, la prèsence du peintre sous l'autorité de son commaditaire, père naturel de la princesse, déterminer que le tableau a été peint par un gaucher et retrouver les trous de la reliure, correspondant exactement à la feuille découpée, dérobée du livre 'd'origine : quelle jolie histoire, n'est-ce pas ?

 

Le dernier mot du documentaire souligne ce qui, aux yeux du réalisateur, est donc le plus important : la valeur monétaire de la toile -dernière offre refusée : 80 millions de dollars. On sent le frisson qui parcourt l'échine...

Mais pour moi, c'est autre chose que le "prix" de l'oeuvre qui m'a fait frissonner : une experte s'extasie sur le dessin de la jeune fille - la dimension de son nez démonre qu'elle est à ce stade intermédiaire entre l'enfant et l'adulte, par exemple, et un faussaire même génial aurait-il pu, comme Vinci, saisir à ce point la vérité du modèle ?

Oui, une femme-enfant est donc représentée là... J'écoute : c'est une fille illégitime de Sforza, une jeune "Bianca" de treize ans. Et le portrait a été effectué pour son mariage...

Son mariage.

Sûrment rien à redire, au quinzième-seizième siècle, au mariage d'une fille de treize ans...

Et une autre phrase, comme ça, au détour d'un plan :

"morte trois mois après ce mariage, vraisemblablement des suites d'une grossesse".

D'un seul coup, les millions de dollars, la "chance" du connaisseur finaud qui a acheté l'oeuvre, le lent travail des experts, la mobilisation autour du portrait, la richesse de la tenue de la princesse, la beauté des cadeaux reçus pour son mariage, dont ce "livre" enluminé et s'ouvrant par son portrait, tout ce luxe, passé et présent, tout ce monde de l'art et de l'argent, tout pâlit à mes yeux...

Chef d'oeuvre de Léonard de Vinci en majesté... Tous ceux qui regardent ton portrait ne voient que lui, que Vinci, le Maître. C'est pour  lui qu'on s'extasie, pas pour toi, petite fille mariée et morte trois mois après, car forcée bien trop jeune, comme  j'ai vu, parfois,  chez les chattes : l'une d'elles, qui n'avait pas fini de grandir, et prise trop tôt, mourant sous un ventre ballonné qui excédait ses forces...

Je n'arriverai pas, sous les "bravos" des spectateurs, les sourires gourmands des connaisseurs et les billets de banque volentant autour  de la Trouvaille, à oublier ton sort  : et derrière ton fin profil,  c'est la brutalité et le machisme de ton temps qui pèsent sur l'ombre de la main de Léonard, dessinant ton front, ton menton, et la belle natte tressée qui pend sur ton dos, droit comme celui d'une écolière, menu comme celui d'un enfant, Léonrad dessinant ce qui fut une  "Belle Princesse",  à jamais sacrifiée.

 

 

 

 

 

Saturday morning fever

Pour des raisons - dont vous ne saurez rien, je dois derechef, après des moments d'inactivité qui se sont étalés sur quelques années, consacrer 35 heures hebdomadaires à un travail salarié, morne et alimentaire, alors même que je sens tous les jours l'usure de mon corps - et que je dois désormais passer au contrôle technique, comme les voitures, à intervalles réguliers. Ceci n'est pas sans rapport avec mon humeur morose, causée également, cette humeur, par le  désastre du monde qui m'entoure, certes. Mais si j'avais 20 ans, je supporterais sans doute mieux l'évolution catastrophique de mes contemporains.

En tout cas, mes contraintes professionnelles ont  ceci  de bon que je retrouve le goût du samedi matin, que j'avais quelque peu perdu.

Il faut travailler toute la semaine pour bien apprécier le samedi matin. Le réveil tardif, la conscience bienheureuse que non, on n'a pas à se lever, le tapotage de l'oreiller avant d'y replacer la tête de trois quarts,  et l'épiage, par la fenêtre de la chambre, de la lumière du soleil qui monte... C'est encore meilleur quand il fait très froid dehors, et qu'un chat vient rontonner dans vos bras, histoire de vous raconter  le plaisir qu'il a à vous voir...

Du coup, je retrouve mes vieilles marques, et notamment les moments solitaires, une fois descendue dans la cuisine, où je fais chauffer de l'eau, m'occupe vaguement de petites corvées ménagères, prépare la théière,  me verse de l'earl Grey, vais dehors me rafraîchir en  déposant  de la margarine dans la mangeoire aux oiseaux, traîne le rocking chair dans la cuisine, face à la fenêtre,  pour pouvoir mater les passereaux qui viennent s'y nourrir, et ouvre France CUl. (Clopin, lui, le matin, ne supporte pas le bruit de la radio. C'est donc un plaisir solitaire et donc, dirait Marcel Proust, impie et coupable, que de m'adonner à l'écoute de Répliques, d'Alain Finkielkraut - que j'honnis par ailleurs, bien entendu.)

 

Ce matin, pendant que les passereaux s'en donnaient à coeur joie, le plaisir était précisément là, car l'invité était Hector Obalk, dont je suis "friande", dirais-je. IL y a  six ou sept ans, j'avais même plagié Brassens en me décernant le titre de "la fan d'Hector". Cela faisait très longtemps que je ne l'avais pas entendu (depuis qu'on ne le voit plus à la télé sur Arte, en fait), et c'était un vrai plaisir d'entendre sa voix  - qui ressemble pour moi au pépiage de ces jolis oiseaux qui viennent, légers et graciles, se nourrir à mes frais. 


Si je me sens en "intimité" intellectuelle avec Obalk, outre le fait qu'il m'apprend tant de choses que j'ignore car c'est un authentique érudit, c'est à cause, je crois, de l'arrière-plan jubilatoire qui l'entoure. Pour son dernier ouvrage sur la Sixtine, il est monté sur un échafaudage, du type de celui que Michel-Ange a emprunté. Finkielkraut était encore ému de l'exploit  (pensez ! Monter sur un échafaudage ! )  et je reconnaissais tellement "mon" Obalk dans l'anecdote que je m'en balançais un peu plus vite dans mon rocking-chair -au risque d'effrayer,, au-dehors,  les mésanges charbonnières,  toujours nerveuses quand elles sont trop proches de la maison.

Ca me faisait tellement de bien, l'enthousiasme juvénile, volubile et jubilatoire d'Obalk, en ce triste surlendemain d'investiture américaine du Roi des Cons, que mon humble cuisine devenait pavée de toutes les couleurs de la Renaissance. Certes, les hypothèses iconoclastes d'Obalk sur Michel-Ange doivent être sujettes à caution, dans les cercles 'autorisés". Moi, je m'accorde  à les trouver originales, surprenantes et surtout éclairantes.

Ainsi, pour lui, l'illustrissime scène où Dieu, sur son nuage, effleure sans les toucher les doigts d'Adam : scène donnée comme "clé" de l'Humanisme de la Renaissance, homme et dieu sur le même plan, se regardant en miroir et si semblables qu'on devine tout de suite, comme dans un mythe grec, que le fils va bien finir par zigouiller son papa.

 

Obalk la voit tout autrement, cette scène si célèbre qu'on ne la regarde plus que détournée vingt mille fois par la publicité  : notre vision moderne nous empêcherait de percevoir la perspective voulue par Michel-Ange, la scène devant se lire comme un énorme dieu, très loin, que des yeux du 16è siècle percevaient parfaitement comme relevant d'un effet d'optique perdu pour nos regards contemporains...

J'adore ça, ce genre d'hyptohèses, quand c'est Obalk qui les développe. Parce que ce type est d'une ingéniosité qui repose sur une sorte d'humilité sincère, dans laquelle je me reconnais. Pas le genre à affirmer une théorie un peu aventureuse, à l'asséner, puis à se retirer dans le silence, Obalk. Non : il commence par s'excuser, presque, d'avoir de telles idées, semble cligner un peu de l'oeil, et puis, avec le même plaisir que le prestidigateur sort un joli lapin de son chapeau, vous donne, un peu pataud, le résultat de ses cogitations.

Ca m'a fait beaucoup de bien, parce que je suis un peu frustrée en ce moments, à cause  de débats littéraires commencés ailleurs, et qui ont tourné court.  Du coup; entendre un type de la stature du critique d'art avoir une telle modestie dans une hypothèse qui, sous ses airs fantaisistes, doit puiser ses racines dans une érudition réelle (je suis sûre que son bouquin sur la Sixtine doit être particulèrement dense !), c'est comme partager -enfin- sur un pied d'égalité, une jolie conversation...

Et c'est donc fort plaisant, pour une fan d'Hector !!!

 

 

 

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