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Dans Mes textes

Une Polémique Marcel (différente, donc, de la Polémique Victor !)

Par Le 18/01/2017

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Alors voilà : je fréquente un blog dédié à Marcel Proust, plus précisément à la Recherche du Temps Perdu, blog qui  est sous-titré "voyages extraordinaires dans la Recherche" et qui est tenu par un certain "fou de Proust".

Une sorte de discussion s'y est engagée entre un internaute "Jean Adloff" et moi-même, à propos... de deux adjectifs employés par Proust dans une des plus célèbres scènes du premier tome de la Recherche : "du côté de chez Swann", dans la partie "Combray".

Je me rends bien compte, allez...

Un débat pour deux adjectifs... Et où je m'engage, moi qui n'ai aucun titre pour ce faire, alors que des litres et des litres et des litres d'encres universitaires ont été répandues et n'ont  même pas encore eu le temps de sécher, qu'on élucubre là autour depuis des lustres, et que, s'il y a UN livre qui ouvre légitimement à toutes sortes d'interprétations, c'est bien la Recherche.

Alors, pourquoi ne pas admettre bien tranquillement l'opinion de Jean Adloff, et vouloir "batailler" (avec le sourire quand même, hein !) là autour ? Je me mets en danger, avant tout d'être renvoyée dans mes foyers pour cause d'impertinence et d'illégitimité, et après tout pour un résultat couru d'avance : Jean Adloff est particulièrement convaincu d'avoir raison, et il semble qu'il ne soit pas le seul de son opinion, sur ces deux fameux adjectifs.

D'autant que la lecture induit cette liberté d'interprétation, puisque chaque lecteur introduit dans le texte qu'il aborde une part de lui-même...

C'est peut-être justement cela. De la même manière qu'un Onfray chaud bouillant, s'appuyant sur "le livre noir de la psychanalyse", entreprend de déboulonner la statue de Freud, de la même manière j'ai envie de défendre "ma" lecture de Proust, fondée sur le respect du texte littéral et et quelques considérations sociologiques générales, notamment sur les  clichés entourant la question de l'homosexualité.

Si le débat pouvait s'ouvrir, j'en serais enchantée...

 

En attendant, voici les deux adjectifs incriminés : "impie" et "secret",

 

et voilà le passage en question. Un des plus célèbres, à juste titre, dans la richesse psychologique du tout est superbe :

 

"Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : « Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi ? » maman lui répondit : « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable ; j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin, d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux : je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas ici. » Mais je connaissais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle me dit en riant : « Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres. »

Bon, voilà, nous y sommes.

Alors, thèse de Jean Adloff. Le "geste de la main impie et secrète" serait une masturbation du jeune Narrateur, masturbation qui serait un secret si lourd à porter qu'il en expliquerait toute la Recherche, construite à partir de ce geste "primitif" (comme la "scène primitive" de Freud, qui prétend que chaque enfant assiste aux ébats sexuels de ses parents et éprouve du même coup le complexe d'Oedipe, désir sexuel de la mère et envie de meurtre du père).

Ma thèse : le "geste de la main impie et secrète" serait une métaphore non d'un acte masturbatoire commis pendant la scène racontée, mais simplement du chagrin que l'enfant, dans sa victoire à la Pyrrhus, cause à sa mère, elle-même prise dans un conflit de loyauté.

 

Les arguments pour ma thèse sont les suivants :

 

(suite à plus tard).

 

 

 

 

Toute petite anecdote, mais néamoins ouvrant sur des considérations pleines d'enseignement (au moins pour bibi)

Par Le 15/01/2017

La ligne SNCF Rouen-Amiens a, comme si souvent dans nos vies, deux aspects bien différents : il y circule des TGV rapides, confortables et pressés, qui vous relient les deux grandes villes provinciales en un rien de temps et sans presque s'arrêter entre les deux gares, sinon à Serqueux, ancien "noeud" ferroviaire et situé à mi-parcours. Et puis il y a les tortillards, qui s'arrêtent partout, sont bruyants, point trop propres, secouent leurs voyageurs comme des vêtements dans le tambour d'une machine à laver, et dont les passagers  ont le visage tiré et les pensées rentrées des gens qui doivent gagner leur vie, en la perdant.

Ceux-qui-savent font parfaitement la différence entre les deux, et ne montent jamais "dans le premier train venu".  Mais les autres...

Ce jour-là, j'avais pris le tortillard, puisque je n'allais pas à Amiens, mais rentrais à Beaubec. Par contre, la famille montée dans le train avec moi partait, à l'évidence, pour Amiens. Et c'était leur méconnaissance de la ligne qui leur avait fait choisir le mauvais train. Mais bon : ils allaient cependant y arriver, pour sûr.

Je les ai vus tout de suite, tant ils différaient des voyageurs habituels, et tant surtout ils semblaient fatigués. Le père, qui dirigeait les manoeuvres entre les bagages et l'installation des autres, la mère, traits tirés au cordeau et bouche amère, le jeune fils, trop sage et qui gardait les yeux baissés, et une adorable petite fille de trois ans et demi environ, aux yeux immenses et grands ouverts, sautillante,   légère comme un oiseau et parée d'une noire chevelure soyeuse et bouclée  : un miracle de légèreté. La seule qui ne semblait pas épuisée, et entreprit de tout visiter dans le wagon.

J'avais tout de suite eu envie d'entrer en contact avec eux, mais comment faire ? Ils venaient visiblement de si loin, d'un de ces pays d'où le sang dégoutte sans que, dans les images quotidiennes vues à la télévision, nous n'en ressention la réalité,  ni le goût, ni l'odeur. Ils ne parlaient pas français. Le père commandait, certes, mais il s'adressait à la femme avec respect, et sans brusquerie. Je me demandais quels âges ils avaient, l'un et l'autre. Pas plus de trente-cinq ans, aurais-je dit, en soustrayant mentalement leur extrême fatigue, la fragilité de leurs gestes, la précaution avec laquelle ils se serraient les uns les autres, et la neutralité de leurs habits. Ils pouvaient être syriens, ou afghans, ou irakiens, ou...  : ils étaient simplement une famille de réfugiés, et ils étaient ensemble - il fallait donc les considérer comme ayant eu beaucoup de chance.

J'essayais, en vain, de deviner la langue qu'ils parlaient, quand le père sortit d'un sac une sorte de radio-cassette, qu'il installa sur ses genoux : il le mit en marche, et là, dans ce wagon laborieux et traînard, entre Monterolier et Buchy, se déversa soudain, le son mis quasiment au maximum, la prière musulmane psalmodiée par une voix de muezzin.

Personne dans le wagon ne pouvait y échapper.

J'en ai sursauté d'étonnement, et de déplaisir : moi qui ai déjà du mal à entendre les banales conversations échangées par portable (mais de plus en plus souvent, les voyageurs se déplacent sur des plates-formes dédiées aux communications), comme si l'intimité d'autrui m'était imposée par intrusion , voilà que j'allais devoir supporter  la prière ? J'ai tenté de raisonner. Voyons, si au lieu d'étrangers, il s'agissait d'une de nos bonnes soeurs bien de chez nous  mettant Radio Vatican à fond la caisse, qu'est-ce que je ferais ? N'irais-je pas instantanément, poliment mais fermement, lui demander de baisser d'un ton ? Oui, mais pouvait-on extraire de ce contexte l'épuisement de cette famille, la recherche de réconfort moral que devait signifier pour eux ce déluge de surâtes, et leur ignorance absolue des règles de laïcité qui régissent le territoire français, jusque dans ce lieu ô combien public qu'est un wagon SNCF ? Et puis, la religion... La merveilleuse petite fille de trois ans et demie, qu'allait-on lui imposer, au nom de la religion, "bon dieu de bon dieu de merde", même ici, même en France ?

J'étais salement emmerdée, de cette nouvelle sorte d'emmerdements qui n'existaient pas dans ma jeunesse et que la folie de notre monde me mettait sous le nez. Je n'étais, je ne suis, que bienveillance vis-à-vis d'autrui, qu'envie d'accueil de tous ceux  qui ont besoin d'un refuge, et que reconnaissance vis-à-vis de Cédric Herrou, qui sauve notre honneur collectif.

Mais de là à supporter le muezzin entre Buchy et Serqueux...

J'en étais là de mes perplexités ô combien modernes, quand le Sauveur est arrivé. Oui, oui, le Sauveur. En complet-veston gris-bleu, avec casquette à lisière dorée, et pince à composter à la main. J'ai nommé le contrôleur SNCF.

J'ai suivi attentivement la "conversation", bargouinée dans un pseudo-anglais avec force gestes des mains : avec une politesse absolue, le contrôleur a expliqué à la famille que la discrétion était de mise, dans le wagon. Il a été jusqu'à montrer au père une paire d'écouteurs, pour lui faire comprendre d'où venait le problème... Le père a donc éteint son appareil, et tous les deux, la mère et lui, ont serré la main du fonctionnaire.

Car c'était un fonctionnaire, ce sont des fonctionnaires que les contrôleurs SNCF ; oh, je sais que pour une partie de mes compatriotes, ce sont là des dinosaures dont il faut accélérer l'extinction, des preneurs d'otage , les exemples même de ce qui empêche notre glorieux pays de prospérer, de dangereux agitateurs toujours en grève pour des revendications exhorbitantes qui relèvent du privilège, bref, des nuisibles.

N'empêche que je l'aurais bien embrassé, moi, le contrôleur...

A méditer, non ?

 

Vues du coq...

Par Le 11/01/2017

Ah ! Les belles porteuses d'oeufs !

 

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On comprend que les coqs en soient fous :

 

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Et ici, ce sont des aquarelles : poules d'eau, en quelque sorte

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Le mangifique peintre de ces magnifiques poules s'appelle ENDRE PENDOVAC ; cot cot à lui !!!

La sérénité de la sénilité

Par Le 10/01/2017

Je me souviens d'un cours de philo de terminale. Le prof, "Papa Hue" (vieux cheval de labour, déiste, bavard et rougeaud comme une marchande), nous avait fait passer  "un test", façon journal féminin. Pauvre vieux bonhomme : il comptait ainsi jouer sur nos egos adolescents pour éviter de faire remarquer qu'il ne faisait plus cours (du tout... Mai 68 était passé par là...) , et passait son temps à nous raconter sa vie, encombrée des problématiques du remembrement rural : pensez, sa femme avait des terres... C'était du souci...

Il nous avait demandé d'associer un adjectif à chacun des trente noms communs d'une liste. Puis s'était emparé de nos feuilles (nous n'étions que 12 élèves, dans ma classe de terminale, cela autorisait de pareilles manipulations, impossibles dans une classe à plus fort effectif), et les avait commentées. Comme de bien entendu, c'étaient mes résultats qui avaient le plus attiré son attention, au motif "qu'ils étaient différents de ce qu'on aurait pu attendre" (ben tiens, le contraire m'eût étonnée)  : "Serein !", s'était-il écrié, en me regardant longuement. "A "Vieillard", vous avez associé "Serein" !!! Vous en connaissez donc  beaucoup, Mademoiselle, des "vieillards sereins" ?"

J'avais failli répondre qu'effectivement, ce n'était pas lui, Papa Hue, qui aurait ainsi  pu m'aiguiller  dans ce choix  : il était toujours excité comme une puce. Mais inconsciemment, je l'associais pourtant au vieillard dont il était question.

Bon sang, il devait à l'époque avoir soixante ans au plus. Avec la cruauté de mon âge, je rassemblais en une seule catégorie vieillesse, extrême vieillesse et sénilité : c'était tout un...

Aujourd'hui, je suis plus vieille que Papa Hue, et je comprends mieux sa réaction : rares sont les vieillards (et sans doute les vieillardes) sereins. Rarissimes, même. Car il en faut, du calme et du courage, pour vivre sereinement ce qui, à plus ou moins fort étiage, est le début du "naufrage" gaullien : la déchéance.

Je n'ai pas encore bien avancé dans ce chemin-là, que déjà je me révolte et me débats : encore une promesse trahie, en quelque sorte. Ce n'est PAS parce que vous serez "raisonnable", que vous régirez votre vie suivant les préceptes de la salubrité, de la sobriété, du calme et de la vertu physique, que vous pourrez remonter le temps, retrouver l'élastique et l'élan de la jeunesse ; tout juste se maintient-on, et encore.

Et c'est bien dans la seule sénilité que la sérénité doit trouver place, en fait...

Dans Mes textes

38,5 degrés de critique littéraire (suite)

Par Le 06/01/2017

Allongée dans le lit maternel, la maison enfin vide autour de moi et les genoux relevés portant tous les livres que je voulais, je bénéficiais apparemment du calme préconisé immuablement par le médecin : mais ce calme concret dissimulait une telle intensité d'émotion et de pensées, au fur et à  mesure que je tournais les pages, qu'une seule héroïne littéraire peut rendre compte de ce tumulte : la petite Jane Eyre, derrière son rideau. Une frangine, sans aucun doute.

Tout m'était bon, certes, mais déjà je trouvais plus de matière dans Victor Hugo que dans Enyd Blyton. Moi aussi, comme la soeur d'Alice, je commençais à préférer les livres "où il n'y avait pas d'images" et parfois, quand les passages trop difficiles (mais il y en avait de moins en moins)  me faisaient obstacle, je ne cherchais pas d'explications à l'extérieur, mais reprenais mon élan, reculais d'une page ou deux, et arrivais généralement, contexte aidant, à emporter l'explication.

Je pense que c'est vers 8 ou 9 ans qu'à l'occasion d'une grippe, j'ai commencé sérieusement à vouloir savoir "comment c'était fait". Comment de simples mots pouvaient aboutir à de tels ravages, de tels emportements : pourquoi n'étais-je déjà plus libre de suspendre ma lecture, s'il s'agissait de savoir si Claude Gueux allait mourir, la petite Fadette être aimée de Landry ou Raskolnikov être démasqué. Plus tard, ma rage de lecture me fit craindre d'être atteinte de bovarysme - mais je savais déjà trier, laisser tomber les stupidités type Guy des Cars.

Je crois que c'était la fièvre qui m'aidait à opérer ce tri, ce classement, cet embryon de "critique littéraire". La fièvre est une formidable alliée pour affiner son goût et son analyse (même si, découvrant avec ravissement la grammaire à l'école, je compris très tôt que savoir agencer des briques n'a rien à voir avec la beauté d'un mur, sinon, bien entendu, que cet agencement est l'art même  de le faire tenir debout), parce qu'elle correspond, chez le lecteur, à la poussée créatrice de l'écrivain.

La limite était très claire : 38,5 °; Au-delà, la chambre commençait à tourner, mes yeux se brouillaient, ma tête retombait sur l'oreiller : je ne pouvais plus lire. Mais mes plus belles appréhensions de ce qu'était un texte se situaient juste un peu en-deça. Je dirais que 38,3 ° est une excellente température pour comprendre comment Hugo, après un long passage explicatif, concentre son propos en une phrase balancée entre paradoxe, oxymore et brillante formule : adjectif plus image contre oxymore plus image, par exemple. 

Les textes hors de ma portée étaient ceux écrits sous une fièvre plus intense encore. Il me fallut même être adulte, et  apprendre ce qu'était l'ivresse alcoolique  pour pouvoir "situer" des textes comme ceux de Joyce, ou certains Céline. Mais enfin, Hugo, Dickens ou Balzac étaient déjà passablement enfiévrés comme ça ! 

Toute empirique, naïve et peu crédible que puisse paraître cette méthode de "critique littéraire," elle m'est toujours cependant apparue fiable, enfin, plus fiable que ce que j'ai eu le loisir de découvrir ici ou là. Je me souviens ainsi d'un "exercice", appelons ça comme ça, d'un de ces structuralistes (je ne me souviens plus de son nom, mais disons qu'il avait fleuri dans le parterre semé par Barthes) des années 70/80. Il s'agissait du Rouge et Noir, et l'auteur avançait sans trembler que le livre avait été écrit par Stendhal suivant les mêmes règles qu'un jeu de cartes. A preuve, les quatres Dames étaient distribuées. Evidemment, les Dames de coeur et de pique étaient respectivement Madame de Rênal et Mathilde de la Mole , mais la belle Amanda était la reine de trèfle, et Madame de Fervaques, de carreau. Le tout argumenté, bien voyons. C'était drôle, intelligent, bien construit... et totalement absurde. Qui pourrait sérieusement croire que le Rouge et le Nor a été élaboré mentalement  par un Stendhal pendant qu'il jouait à la belote  ?

(par contre, le soupçon que l'essai structuraliste en question ait été écrit par un étudiant venant de passer une soirée arrosée à jouer au tarot est lui, beaucoup plus fondé,  à mon sens...)

Quand on sait ce que le structuralisme a causé de dégâts à l'enseignement du français, on peut avoir de l'indulgence pour la méthode parfaitement empirique avec laquelle j'ai bricolé mes propres critiques littéraires. Et l'on peut me comprendre, je pense : déchiffrer un livre en étant soignée, (c'est-à-dire ce qui ressemble le plus à être aimée), n'est-ce pas la condition sine qua non pour comprendre le pouvoir de la littérature sur l'âme humaine ? D'autant que, notamment ici, je mesure et restreins bien évidemment ce pouvoir aux limites thermographiques des fièvres  d'une fillette pourvue d'un rhume carabiné...

 

(et hier, j'ai atteint 38,6°).

Dans Mes textes

38,5 degrés de critique littéraire

Par Le 06/01/2017

Je crois bien que ce sont les maladies que j'ai préférées, dans mon enfance. Je crains que les enfants uniques, régnant sans partage sur  l'attention que leur mère peut leur porter, ne puissent me comprendre. Mais  pour moi, dans ma famille nombreuse, être malade était une bénédiction. En tout cas, moi qui étais une  fillette des  plus pleurnicheuses, "jamais contente" et de l'avis de tous une source de problèmes, j'étais une petite malade aussi idéale (sans la fin tragique) qu'un petit prince d'Oscar Wilde.

D'abord, je n'allais pas à l'école. Mais ce mot "école" ne rend pas compte du soulagement que j'éprouvais,  et peut tromper ; car ce n'était pas "l"école" qui étati un  problème :  dès mon arrivée dans la classe, je me sentais généralement bien, occupée, intéressée. Ce qui me chagrinait d'ordinaire, et à quoi je coupais quand je restais à la maison, c'était la crainte d'être soit en retard, soit en avance ; c'était le "sas" entre la maison et l'école qui me préoccupait chaque jour. Si j'étais malade, eh bien, la question ne se posait plus.

De plus, ma mère, qui n'était ni câline ni encline à donner aux enfants de trop bons sentiments d'eux-mêmes (mais elle compensait ce trait de caractère par une loyauté et une vaillance jamais démentie), baissait un peu la garde, en cas de maladie. Elle promettait des récompenses, en échange du courage à supporter   l'épreuve de l'absorption des médicaments. Et puis, quand on était malade, on était ainsi seul avec elle, pendant l'absence scolaire des autres enfants. Je crois bien, ma parole, que je me serais  incoulée moi-même l'angine ou la rougeole, pour obtenir ce fabuleux résultat.

D'autant que, malade, j'avais le droit d'être dans la chambre et le lit parental, pendant la journée. Ca, c'était le mieux. Le lit m'apparaissait aussi vaste que l'océan, et si la fièvre me faisait chavirer, l'illusion était alors parfaite.

Quant aux douleurs des maladies enfantines, eh bien, j'ai eu la chance d'être enfant quand les médecins, dits "de famille", se déplaçaient encore chez leurs patients. Quel qu'ait été  l'état de ma gorge, il me suffisait d'entendre le pas lent et pesant du médecin grimpant l'escalier du perron pour commencer à moins souffrir. Car si ce pas était souvent fatigué, il était aussi déterminé et bienveillant. Je me rends compte, avec la distance, que le médecin était aussi le seul homme adulte de mon entourage qui prenait le soin de m'interroger, d'écouter mes réponses. J'adorais sa venue, j'adorais tout le petit cérémonial des visites, la cuiller à soupe que ma mère allait chercher dans le tiroir de la cuisine pour que le docteur m'ausculte la gorge, la discussion dans le couloir entre le médecin et ma mère, l'oracle qui tombait : "elle en a pour quatre jours... ", jusqu'aux paroles redondantes qui tombaient à chaque visite : "mais cette petite est bien trop nerveuse, le calme lui fera du bien".

Je pense aujourd'hui que ces visites à domicile avaient, outre la vertu de simplifier la vie d'une femme comme ma mère, accablée d'enfants et sans moyens de transport, l'avantage de permettre au médecin d'entrer dans la vie même de ses patients. De voir l'intérieur des maisons, d'estimer non seulement  l'évolution des angines  mais aussi  le degré de fatigue des mères et le niveau du ménage,  de jeter mine de rien un coup d'oeil à la cuisine ou  de poser la main sur les radiateurs, histoire de voir si le chauffage marchait, de suivre les évolutions, aussi. Je me souviens de discussions entre ma mère et le médecin  sur la télévision (une des premières de tout le quartier), et de l'usage que l'on en faisait.. .

Peut-être que les médecins généralistes d'aujourd'hui, qui passent les quinze  premières minutes de la consultation l'oeil rivé sur l'écran de l'ordinateur, à vérifier votre dissier tout en vous écoutant sans plus même regarder votre visage, sont plus renseignés  ainsi que leurs confrères d'antan sur l'état réel de leur patient. Mais j'en doute.

Il n'y a pas eu une seule maladie de mon enfance qui n'ait été pour moi la source d'un contentement suprême : pouvoir lire jusqu'à plus soif. Je ne peux décrire le plaisir que je ressentais, accoudée aux oreillers du grand lit, les genoux relevés, la porte entrouv'erte sur le couloir et les allées et venues de ma mère dans la maison perceptibles et rassurantes, le chat en boule au bord du lit, et le livre grand ouvert. Ma parole : je crois bien que je pouvais lire toute la journée sans en être fatiguée, au contraire...

Et tout enfant, c'est également pendant ces périodes de maladie et d'intense lecture, très tôt donc,  qu'une des questions qui allaient, par la suite et sans prétention de ma part, se poser constamment  dans ma vie, a pour la première fois surgi : à savoir "Comment c'était fait ? Comment cela fonctionnait-il ?"

(la suite à demain)

 

Dans Mes textes

L'art des Cris...

Par Le 31/12/2016

 Si je m 'accorde une qualité, c'est bien celle de lectrice : mais cela ne signifie rien, hélas, sur l'art d"écrire  :  car mes lectures faisaient partie d'un temps qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et ce qu'utilisaient les écrivains n'est plus "valable" (quel vilain mot), tel le ticket du métro, pardon, du RER, au-delà d'une certaine limite.

l'art décrit, l'art d 'écrit, l'art des cris dornavant , est, à mon sens, de plus plus en difficile à utiliser, si le but que l'on recherche est celui de  décrire ce moinde, et sa propre posture;

Et ce, parce que la littérature avait  toujours fait bon ménage avec la nature, dans une relation disons "essentielle", et que ce n'est plus le cas  : le petit Marcel embrassant en pleurant ses aubépines était tout entier issu d'un temps littéraire où les émotions humaines étaient peintes avec le matériau du monde sensible.

En un mot, il suffisait de parler du rouge-gorge sautillant sur l'appui de la fenêtre et nourri par une jeune fille blonde aux cheveux tressés pour faire naître, tour à tour, l'amour mélancolique pour les jeunes recluses, le coeur bondissant sous l'ennui quotidien, et le feu sous la glace si cher aux blondes hitckockiennes et à Catherine Deneuve.

Je sais parfaitement (et les jeunes gens, nos grands fils et leurs compagnes, qui hantent désormais Beaubec, aussi rapides, vifs et intermittents que les hirondelles revenues nicher sous la grange tous les printemps,  m'en persuadent un peu plus  à chacun de leurs haltes passagères) que la "nature", le "monde sensible", le registre des pierres, des plantes, de l'eau, du feu, de l'animal aussi, les éléments quoi, (de moins en moins "premiers") ne sont  plus "pertinents" pour exprimer ce que mes jeunes contemporains vivent, et comment ils perçoivent le monde qu'ils partagent et qui les nourrit. 

IL faudrait avoir vingt ans, peut-être, et bien du talent sans doute, pour comprendre et retraduire ces nouvelles (et pour moi, mystérieuses)  manières d'être au monde : arriver , en décrivant comment un pouce glisse sur la matière transparente, dure et monolithique d'un écran tactile,  arriver à faire sentir l'effroi d'un appel amoureux, ou au contraire la désinvolture d'un égoïsme, ou l'angoisse d'un désarroi sans nom : mais je suis bien trop vieille pour comprendre et partager cela.

Oh, ma génération a bien pressenti  les choses, pourtant  : le parallélépipède noir et glacé de "2001, l'odyssée de l'espace" préfigurait assez bien, à mon sens, ce qui nous arrive. Et c'est un   défi formidable qui attend aujourd'hui celui qui voudrait se servir des mots pour parler de soi  et des autres :  par exemple, la tentation d'un suicide pourrait, devrait sans doute, être illustrée par une panne de téléphone portable, allez savoir... 

J'éprouve donc une ormidable incapacité à sentir le monde actuel comme descriptible, saisissable, à  portée de mots. Mais c'est cette incapacité même qui m'aide  à vivre aux champs, alors que c'est une existence dure et solitaire...

 

 Car ici, (et contrairement, donc, j'insiste, à ce que vivent l'immense majorité de mes contemporains, de plus en plus éloignés du monde sensible et donc de moins en moins aptes à en profiter pour l'humaniser de mots  l'usage de la métaphore comme  médium  entre le sentiment éprouvé et le monde réel est aussi aisé, apaisant, évident que le geste de boire un verre d'eau pour étancher sa soif.

(etsi  je connais un peu mieux maintenant le vocabulaire de la ruralité - alors que nos jeunes gens sont bien incapables de distinguer un rouge-gorge d'un chardonneret, par exemple, je ne sais pas même simplement  nommer la moitié des objets qu'ils manipulent tous les jours,  d'un autre côté).

Le givre, qui s'est installé deuis hier,  un peu partout,  après un vilain brouillard dense, en est un parfait exemple. La conscience du mouvement de toute chose est d'habitude comme cachée, imperceptible. Mais la gaine étincelante, de ce blanc inflexible du froid, qui enveloppe chaque objet "du dehors" produit le même effet qu'un cliché pris sur le vif : les branches comme entravées par leur élan, et ployant sous le poids de glace, révèlent chaque arbre à lui-même : comment ne pas se servir de ce qui est fourni, ici, à portée de regard, pour exhaler le sentiment si humain, en ce 31 décembre, de nostalgie du temps qui passe et d'appréhension de l'avenir ?

Nous sommes tous (et j'entends ici les occidentaux), aussi "révélés" par notre époque que la géométrie et le mouvement des choses sensibles le sont  par le givre. Et sans doute n'est-ce pas un hasard si ce mot sert, en qualificatif, pour la désignation d'une sorte de folie.

 

Givre 4

Dans Mes textes

défête

Par Le 26/12/2016

Tojours le coeur gros pendant cette période. L'impression habituelle d'être en demande de reconnaissance, avivée par les efforts de sociabilité  à faire , et si jamais  l'on oublie de me dire "merci", je me sens inévitablement réduite au  pentagone  table-frigo-évier-four-machine à laver la vaisselle - c'est bien évidemment paradoxal, car je ne suis obligée à rien, ce que l'on me fait parfois savoir avec un ton disons acerbe.

Je ne peux pas m'empêcher à la fois de donner raison à l'argument -puisqu'effectivement, je ne suis obligée à rien, (et surtout pas à être là n'est-ce pas), et en même temps de me dire que le "merci" serait peu de chose, et qu'il pourrait même venir de coeur, allez savoir...

c'est la dépression des fêtes : une sorte de période où je pourrais, je m'en rends compte avec effroi, entamer moi aussi le dialogue de la femme rompue...

 

Mais je ne suis pas, ne veux pas être rompue. S'il le faut, je plierais aussi bien que le roseau ; ce n'est pas le vent qui manque.