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Billets

Dans Mes textes

Rien qu'une bande de prétentieux...

Le 31/07/2017

Je crois que cela remonte à la soirée que nous avons passés à Amiens, chez des amis, et où nous avons assisté au "son et lumière" projeté sur la façade de la Cathédrale. Ca m'a fait une drôle d'impression. 50 minutes à s'en prendre, littéralement, "plein les mirettes" - et même si la musique n'est pas forcément à la hauteur du bâiment gothique, il n'en reste pas moins que revoir la façade avec ses couleurs d'origine - des bleus francs, des jaunes ocrés et des rouges carminés - est assez inoubliable.

Mais néanmoins, depuis, je nous trouve, nous les humains et plus particulièrement les plus cinglés d'entre nous, qui, sous la bannière d'une foi ou d'un désir d'expression parfaitement insensés, se permettent d'avoir envie de "créer", particulièrement prétentieux. Oui, nous sommes des petits prétentieux, tentant de sublimer nos pauvres existences si imparfaites. Et les plus talentueux ont, encore en prime, la prétention d'être simples et affables !

Devant la cathédrale d'Amiens, j'aurais dû pourtant penser en priorité à Ruskin, et à Proust... Mais si la pensée de Marcel m'a effleurée, c'est bien parce que sa prétention à lui était de bâtir une cathédrale littéraire. Et il y a réussi, le bougre, mais quelle folle vanité que toutes ces entreprises, ces myriades d'egos se répandant, s'épanchant... E tpuis je ne fais pas de distinction, n'est-ce pas. Peintres, sculpteurs, écrivains : tous du même bois, dont on devrait sans doute, un jour, afin de ramener l'être humain au plus près de son essence terrestre, faire de bons fagots, y foutre le feu, avec l'Art au milieu !

 

Je dis ça alors mêms que je suis en train de participer à la réalisation d'un film, me direz-vous... Et bé oui. Ca s'appelle une contradiction. Elle me saute aux yeux tout le temps, comme samedi dernier : il nous restait un peu de temps, à Clopin, Clopinou et moi-même, après une séance de prise de vues au rucher de Clères. J'ai suggéré une visite au Parc... Sitôt dit, sitôt fait. Et pour ramener n'importe quelle engeance humaine à la modestie, franchement, rien ne vaut la contemplation des oiseaux encagés à Clères ; ce devrait bien plutôt être nous dans les cages, pour laisser enfin l'Art là où il éclate, muliticolore et indépassable...

 

Plumes 1

 

 

Plumes 2

 

Plumes 3

Dans Mes textes

La Vie avec Clopin (aujourd'hui : ah bon, tu sors ?)

Le 26/07/2017

Aujourd'hui : " Tu sors ? Ah mais, puisque tu sors, est-ce que tu pourrais en profiter pour" ?

OUI, je sors faire des courses, et NON, je n'en "profiterai" pas pour mettre ton courrier à la boîte, porter un cageot de poireaux à repiquer chez René sans savoir si ce dernier est là ou non, déposer des DVD chez Sylvie mais en passant par l'arrière de la maison m'as-tu bien recommandé, de quoi faire peser sur moi les soupçons de tous les voisins alentour, aller à la pharmacie chercher les médicaments sans savoir précisément ce qui était marqué sur l'ordonnance ni quoi répondre à la laborantine qui me demandera si c'est par boîte de 6 ou 12, filer  acheter "vite fait"  à Emeraude un produit dont j'ignore l'utilisation, l'apparence, la consistance et l'orthographe du nom et qui sera d'ailleurs en réassortiment, monter "un instant" chez ta mère (!!!) ce qui prend au minimum, dans tous les cas, un bon quart d'heure, rien que le temps de trouver les clés et d'arrêter cette p. d'alarme que d'ailleurs j'arrive à déclencher malgré tout, passer faire la queue  à la poste pour chercher le colis que tu attends mais dont j'ignore juste que,  pour le retirer,  il me faut une procuration que tu ne m'as pas donnée, aller déposer au bureau de Jean-Michel au lycée un paquet de tracts de ton association  et pour ce faire passer, dans le hall d'entrée,  devant cinquante ados qui sont justement (comme ça se trouve !), apparemment désoeuvrés et prompts à jauger la première grande personne qui n'a pas forcément le look adéquat pour trouver grâce à leurs yeux rigolards ,  retirer de l'argent au distributeur qui bien entendu sera en panne, ne pas oublier d'aller acheter du "steravax"(???) pour tes moutons chez le vétérinaire qui ne retrouve pas trace de ce produit et même que ce n'est pas chez ce vétérinaire-là mais  chez son confrère-concurrent que tu as passé commande,  ce que nous arriverons finalement  à comprendre après un petit laps de temps argumenté, c'est bêta pas vrai ? Et aller chercher "ton dossier" en Mairie en ignorant bien entendu dans quel service et pour quel usage...

Eh bé  non. Je déclare hautement, après trente ans  de "sorties où j'en ai bien profité pour", qu'aujourd'hui, je vais juste aller acheter des pêches et des abricots chez Duponchel. Juste ça.

Sancta simplicitas.

Dans Mes textes

Une vie pour des musiques...

Le 20/07/2017

Jean-Louis était par ailleurs un (très) bon guitariste amateur, adepte du picking et des mélodies de Marcel Dadi. J'appris, grâce à lui, à pousser la porte des magasins d'instruments de musique, à y passer du temps - même si, au final, il n'achetait qu'un jeu de cordes en métal et trois médiators... Et ce fut bien grâce à ce folk revisité, très anglo-saxon  et bien plus "avancé", à mon sens, que le Malicorne à la mode de ce temps-là, qui  lui marchait avec les tentures indiennes et l'odeur de patchouli, que je découvris Bert Jansch mais aussi Pierre Bensusan. De Jansch , plus qu'"Angie", me resta l'infinie tristesse de son "needle of death", dont la pochette était toujours accessible sur un coin de table, chez nous, tant on écoutait le disque. Il est vrai que la relation avec Jean-Louis était elle aussi atteinte d'une mortelle piqûre....

 

Jean-Luc, avec qui je vécus un peu, après la rupture d'avec Jean-Louis, était lui aussi guitariste amateur, mais (très) mauvais. Il n'importe : je retrouvais auprès de lui, non l' éclectisme des goûts musicaux de Jean-Louis, qui avait une très large palette, mais la même  curiosité intellectuelle qui nous poussait à hanter les festivals folks où l'on retrouvait Pentangle et  -surtout, surtout- la salle Sainte-Croix des Pelletiers, à Rouen. Là où se tenaient les concerts , plus particulièrement, et où un certain Michel Jules avait voué, façon carmélite de la musique de jazz, sa vie à l'association "Rouen Jazz Action". Pour dire toute la vérité, j'avais un peu de mal avec le "free jazz" de l'époque, à cause de ce que je ressentais comme une mégalomanie égocentrique - ces interminables solos de musiciens  acharnés à faire rendre l'âme à leurs instruments, par tous les moyens possibles, et ce n'est pas sans une certaine lassitude que j'accompagnai Jean-Luc quand il "suivait" telle ou telle tournée de jazz, dans toute la région. Mais enfin, l'époque était aussi bouillonnante, et de Pat Metheny à Chick Coréa, du Kolhn Concert à Twin House, quelqu'un comme moi pouvait largement faire son miel des multiples  nectars proposés. Je sortais  pas mal la  nuit, par ailleurs, et j'avais une propension à dénicher, dans les discothèques des copains (car c'était une époque où les premiers échanges entre amis passaient toujours, obligatoirement, par une recension des discothèques des uns et des autres, et par des emprunts ininterrompus et vivifiants), ce qui allait devenir une constante de mon écoute musicale : le jazz, entre 1959 et 1963, de Davis et Coltrane. Un peu Monk aussi, d'ailleurs... Bref : j'allais pour toujours rôder autour de minuit ...

 

J'avais donc déjà associé ma vie aux musiques qui en étaient contemporaines, peu ou prou, quand j'ai rencontré le raz-de-marée musical qui allait forcément avoir le plus d'impact sur moi. Tsunami  incarné dans un bonhomme assez petit, aux membres débiles,  mal tenu, d'une laideur "intéressante" certes,  mais qui le rattachait aux gnomes et autres contrefaix : celui que j'appelle ici "Jim", et qui allait me faire vivre, pendant presque dix ans, chaque jour, environ 20 heures sur 24 (littéralement !), dans un océan de musiques. N'allez pas croire que j'exagère ou que j'use d'une licence poétique. Vivre avec Jim, c'était vraiment être engloutie dans des dizaines, des centaines, des milliers d'heures d'écoute. La maîtrise de philosophie que Jim avait obtenue à l'université de Mont-Saint-Aignan  n'était-elle pas consacrée à la musique ? N'avait-il pas obtenu un premier prix de composition, décerné par ceux-là mêmes  qu'il allait pourtant  nommer, toute sa vie,  comme  " ces connards du conservatoire" (quand ce n'était pas "ces gros connards du conservatoire" !), grâce à un octuor de clarinettes, jamais joué depuis son audition, d'ailleurs, et perdu pour toujours désormais ?

 

Pour de vrai, je ne sais comment j'ai pu résister à tout ça : l'argent si chichement gagné mais  entièrement dévoué aux collections, les copains déboulant au beau milieu de la nuit pour obtenir conseils et partitions, le piano trois-quart de queue (il fut une période où Jim dormait dessous, car l'instrument prenait tout l'espace de l'appartement) omniprésent, les piles de disques et de bandes magnétiques, la musique arpentée  jusqu'à l'obsession... Je me réfugiais dans ma chambre, sous les toits de la petite maison de ville, d'où me parvenaient, exactement comme la chaleur monte d'un poêle et vient se coller à la charpente, des bouffées multicolores et empressées : un bouquet composite d'à peu près toutes les musiques, voire de n'importe quoi...

De ce formidable éclectisme surnagent quelques souvenirs, les plus prégnants quoi. D'abord Erik Satie. Une sorte de "double" de Jim, qui en appréciait l'insolence, l'humour, la finesse, l'économie de moyens et la formidable élégance, au final. Peut-être est-ce l'arrangement orchestral  que Debussy a fait des gymnopédies qui rattachera toujours cette musique à mon pauvre ami (désormais anéanti par la maladie d'Alzheimer) ? Ou bien la ressemblance physique entre Jim et Satie influe-t-elle, encore aujourd'hui, sur l'émotion qui se dégage à chaque fois, pour moi, des si simples et si beaux accords, pour la version au piano seul ?

 

suite à plus tard

 

 

 

Dans Mes textes

Des musiques pour une vie...

Le 18/07/2017

Oui, je pourrai résumer ma vie par ces quelques musiques qui l'ont jalonnée - chacun de nous possède ainsi un répertoire intime, coloré et changeant, qui peut raconter à sa manière toute l'histoire.

Je passerai très vite sur le concours de chant organisé par le club Mickey de la plage de Blonville -sur- mer, en 196?, où je n'ai remporté,  que le second prix, et encore,   en beuglant  un tube quelconque de ces années-là, yéyées et d'une telle pauvreté artistique que c'en était presque un crime - victoire douce-amère, dont je me remis très vite : ce n'était pas moi qui chantais, à la maison, la place était déjà  prise par ma grande soeur à la satisfaction générale : je n'eus donc aucun regret en savourant les carambars et en affichant la casquette Minnie, d'un rose douceâtre, trophées dérisoires  qui attestaient de mon incomplète victoire. De toute façon, était-ce bien de la musique, que tout cela ?  Encore aujourd'hui, j'ai comme un sursaut de révolte à l'évocation des noms de Maritie et Gilbert Carpentier, iniques pourvoyeurs de mon enfance, boucheurs de cérumen, abêtissant jusqu'à l'envie les jeunes téléspectateurs qui avaient, les malheureux, l'impression d'être modernes...

 

Le premier souvenir musical gravé dans ma mémoire date de mes dix-huit ans, quand j'avais fui la maison parentale. C'était à Rouen, à l'abbatiale Saint-Ouen. Je traînais, cet après-midi là. J'étais (enfin) libre, et j'usais encore avec parcimonie et prudence de l'avenir qui semblait (enfin, derechef) m'appartenir. J''ai entendu des voix, à l'intérieur de l'abbatiale. Je suis entrée par la porte latérale : je ne sais pourquoi, l'accès était libre pendant la répétition du concert du soir. C'était une chorale comme je n'en avais encore jamais entendue, accompagnée d'un orchestre nombreux. Au moins 50 choristes et une bonne quinzaine de musiciens, au bas mot. Je me suis assise à côté d'une Dame, replète et élégante, accompagnée d'un Monsieur bien mis.

La musique a comme forcé un barrage - les fameux bouchons qu'on avait enfoncés dans mes oreilles à force d'entendre la voix de Pierre Bellemare sur Europe 1 - et j'ai ressenti une telle émotion, d'un coup, que j'en ai eu les larmes aux yeux. Je me suis timidement penchée vers la Dame, et ai osé demander : "excusez-moi, mais connaissez-vous le nom de cette musique ?"

La Dame était à ma hauteur, assise à mes côtés, mais son regard s'est pourtant abaissé vers moi, me ratatinant de la prunelle, avec comme un ricanement gêné : "Mais enfin ! C'est le requiem de Mozart, le "Kyrie", voyons !! Vous sortez d'où ?"

J'ai rougi. Et je rougis encore d'avoir rougi.

Mon second souvenir musical entame une longue série : celle des découvertes que les garçons de ma vie d'alors m'ont offertes, sans que j'ai rien eu besoin de demander. Debussy, par exemple. Jean-Louis (dans ma génération, c'était très difficile d'échapper aux "Jean quelque chose") m'avait offert un "coffret-intégrale", mais la pauvreté de ma culture musicale m'en interdisait la compréhension, donc l'émotion, pour la plupart des oeuvres, auxquelles je n'accèderais qu'au terme d'un apprentissage difficile.

. Sauf pour un morceau, qui m'a paru tout de suite accessible et ouvrant la porte : les "danses sacrée et profane", avec ces échappées de harpe qui allégeaient le martèlement rythmique. J'entrais dans un monde dont j'ignorais jusque là l 'existence...

La suite à plus tard

 

Funérailleries

Le 28/06/2017

Dans le milieu où j'ai choisi de vivre - de gauche plutôt extrême, d'écolos persistants, de féministes résilientes et de tout-venant généreux, il est de bon ton, athéisme aidant, de prôner la crémation, d'éloigner les rites, même ceux touchant notre finitude, bref, d'adopter une posture aux antipodes de la sacralisation...

 

Or, j'en suis loin.

 

Je sais qu'il n'est plus possible, depuis Brassens, de suivre les petits corbillards d'antan.

 

Alors, d'où me vient cette envie de funérailles, de moment posé, de prise en compte de la dépouille ? Rien de surnaturel, de magique de religieux...

 

Juste l'occasion, finalement, d'entendre le concerto for strings de Barber. Seule musique qui ira fort bien, et pour Jim, et pour moi.

Dans Mes textes

Reconnue ?

Le 21/06/2017

Comme les pélerins du Moyen-Age, les cinéastes,  pour arriver à leurs fins, ont "besoin de trois sacs : un sac de patience, un sac d'argent et un sac de foi".

L'expression m'a faite sourire : lors de la première sortie  de notre dernier documentaire à Neufchâtel-en-Bray, un participant du film, vers qui je m'avançais dans le hall d'entrée pour le saluer, a cherché à me "qualifier" pour expliquer qui j'étais,  à sa compagne. "Et voici Clopine", a-t-il dit, "qui, pour le film, a... porté les sacs.." J'en ai sursauté,  et  du coup, le participant en question s'est trouvé aussi déconfit que Bacri dans "le goût des autres", gaffant lourdement (et sans s'en rendre vraiment compte) sur les homosexuels...

Quand je raconte cette anecdote, Clopin me rétorque qu'il s'agissait probablement d'une sorte de tentative d'humour... Je n'y crois guère. D'autres me disent "ah oui, mais c'est parce que tu dois avoir des problèmes de reconnaissance".

Peut-être est-ce vrai - mes problématiques caractérielles sont effectivement emmêlées dans des écheveaux si complexes qu'on m'attribue aussi, souvent, une "personnalité clivante", manière élégante de dire que je suscite, sinon du rejet, du moins une sacrée dose de méfiance ("Qui c'est celle-là ?").

Mais peut-être aussi n'est-ce pas moi qui ai des "problèmes de reconnaissance". Peut-être, et même sûrement, est-ce que le chemin qui reste à parcourir, dans les inconscients masculins, pour dépasser les préjugés et attribuer à une femme un autre rôle que subalterne est encore diablement long. Peut-être, et même sûrement, n'aurons-nous enfin conquis l'égalité que lorsque nous serons toutes, et sans erreur, "reconnues" non pour ce que nous paraissons, mais pour ce que nous faisons ?

En attendant, soupir ! Me voici repartie dans une aventure cinématographique, et  s'il s'agit de patience, d'argent et de foi, là, oui, je le "reconnais", je porte les sacs !!!

 

 

 

 

Dans Mes textes

Une Histoire subjectivée...

Le 06/06/2017

Evidemment, j'aurais pu m'en douter : la critique de Finkielkraut et Zemmour sur Patrick Boucheron (lue sur Wikipédia), est évidemment débilos. Jugez-en plutôt (à propos de l' Histoire mondiale de la France) :

"Pour l'essayiste Alain Finkielkraut, Patrick Boucheron serait caractéristique d'un enseignement de l'histoire « que nul scrupule, nulle probité intellectuelle n'arrête, quand il s'agit de souligner les failles et les fautes de la France dans son rapport à l'altérité ». L’ouvrage serait un « bréviaire de la bien-pensance et de la soumission ». Il décrit ses auteurs comme des « fossoyeurs du grand héritage français » qui « n’ont que l’Autre à la bouche et sous la plume » mettant en doute que le fait d'affirmer qu'il n’y a pas de civilisation française et la France n’a rien de spécifiquement français puisse contribuer à résoudre la crise du vivre-ensemble.

Eric Zemmour dans un article intitulé « Dissoudre la France en 800 pages », fait un compte rendu critique de l'ouvrage qui s'inscrit, selon lui, dans la volonté de déconstruction de notre « roman national » présente dans l'Éducation nationale depuis les années 1970. Il dénonce une histoire selon laquelle il n’y aurait « pas de races, pas d’ethnies, pas de peuple », mais que des « nomades » et estime que Boucheron veut « renouer avec le roman national, mais ne garder que le roman pour tuer le national ». Le parti pris particulier de l'ouvrage serait que « tout ce qui vient de l’étranger est bon »

Bon, qu'attendre d'autre de ces deux-là que la pire attitude réactionnaire, me direz-vous ?

Eh bien, ils auraient pu au moins discerner ce que Boucheron apporte de neuf à l'étude historique en général, et aux sujets qu'il traite en particulier. A savoir ce qui m'a sauté aux yeux dès le début de son dernier ouvrage "Un été avec Machiavel" - et que je n'avais pas repéré dans son "Léonard et Machiavel" (dix ans déjà !) mais qui se dessine de plus en plus dans l'oeuvre en cours. Et qui, à mon sens, vaut au moins d'être signalé, sinon d'être interrogé, et que je ne peux appeler, au risque d'être pédante, autrement que par cette lourde formule "l'histoire subjectivée"...

Boucheron, en effet, rompant en cela avec ses illustres prédécesseurs, les Leroy-Ladurie, les fondateurs des Annales, ou les Fernand Braudel, n'hésite jamais à apparaître "en tant que tel" dans ses thèses historiques. En littérature, cette manière de faire est surtout illustrée par Binet, par exemple  dans son "hHhh", ce qui permet à ce dernier de subjectiver au maximum son récit historicisé. Mais au moins ce dernier appelle-t-il ses ouvrages "romans".

Chez Boucheron, l'éblouissante érudition et le sérieux du travail historique rendent plus problématique cette apparition de la subjectivité de l'auteur à l'intérieur de l'écriture - mais elle est pourtant bien là. Onfray la saluerait sans doute, y voyant la réponse à l'injonction nietszchéenne de ne pas séparer l'Idée de la vie de celui qui l'émet. Pour moi cependant, ce que je n'avais pas repéré avant d'ouvrir "un été avec Machiavel", elle relève surtout, non d'une "mode", le mot serait trop  méchant et déplacé, mais d'un courant caractéristique de notre époque, et qui pourrait voir son illustration métaphorique dans le... selfie...

Ah, j'ai tout de suite envie de demander pardon à Boucheron de cette opinion. Mais le style  littéraire (pourtant élégant et précis à l'extrême, certes) qu'il emploie de plus en plus confine, au moins j'en ai eu l'impression cette fois-ci, à une certaine préciosité contemporaine qui essaime "partout". Car la subjectivité, fille de l'individualisme triomphant, est désormais "partout". par exemple, on ne voit plus  un seul  documentaire (de "j'irai dormir chez vous" à "rendez-vous en terre inconnue", pour ne citer que les deux formats les plus "grands publics") sans que l'auteur n'y soit mis en scène, n'y apparaisse et n'y prenne la parole. Pas un seul  texte littéraire où l'autofiction, voir la biographie la plus élémentaire (les citations des petits filles d'Eric Chevillard) n'entre avec fracas...

Et ce n'est pas le moindre paradoxe que cette prétention à l'individualisme le plus exacerbé n'envahisse "collectivement" tous les différents domaines de la création ou de la science - pour Patrick Boucheron, l'Histoire, donc. C'est pourquoi en le lisant, j'avais comme une sorte d'"effet de mode", de "marque de contemporanéité" qui s'installait entre moi et le plaisir de la lecture, en venant la perturber. Les qualités très réelles de cette écriture-là, et qui m'enchantaient il y a dix ans (je relevais que le vocabulaire employé par Boucheron dans "Léonard et Machiavel" pour décrire son rapport à l'Histoire relevait en fait... des termes de l'amour physique !!!), me semblent  maintenant trop marquées par cette irruption continuelle de la subjectivité, donnée comme triomphe de l'individualisme, mais partagée si universellement dans tant de domaines de création qu'on n'y voit, finalement, que le grégaire d'une génération.

(je ne sais pas si je suis claire, m'enfin, tant pis.)

Je suis bien difficile, me direz-vous ? Ah, mais c'est que je relis, en ce moment,  pour les besoins de la bonne cause, les mémoires entomologiques de Fabre. Et là, la langue transcende son époque, devient intemporelle et universelle. Et j'aime tant Boucheron, au fond, que je voudrais qu'il s'affranchisse, non seulement des cadres de ses prédécesseurs -ça, ça y est, c'est fait- mais encore des modes paradoxales de son époque, qui veulent qu'on se proclame individu libre, mais qu'on illustre cette déclaration  par des procédés si communs à tous qu'ils en deviennent non seulement quelconques mais quasiment moutonniers.

 

 

Dans Mes textes

Délices d'une Littérature Augurée

Le 05/06/2017

Petit triomphe personnel à l'écoute des Papous en rediffusion : j'ai inscrit dès le premier tour "Gombrowitz" sur ma feuille. Non que j'aie reconnu le livre dont l'extrait était issu (je ne l'ai pas lu), mais à cause de la chute de la dernière phrase : la forêt verte. Il n'y a guère que Gombrowitz (et parfois Chevillard) pour ainsi instiller, à la fin d'une phrase, un looping plongeant dans l'incertitude du lecteur. In cauda admirum, en quelque sorte.

Pour être parfaitement honnête (je m'y emploie de plus en plus, tous les jours, dans une tentative renouvelée d'être au plus près de moi, même si je me déplais), j'avais pensé un bref instant à Beckett. Mais il aurait alors fallu que le texte soit écrit pour le théâtre (Almassy y a pensé aussi, elle a supposé Pirandello) - or il était trop littéraire, trop travaillé à mon sens. Et puis cette chute : non, il n'y avait que Gombrowitz...

Rien n'égale la satisfaction de deviner juste au DLA ; rien n'égale non plus l'inutilité de l'exercice (qui rajoute donc à sa beauté pour moi), ni l'indifférence généralisée qui l'entoure. Rien d'étonnant, donc, à ce que je n'y sois pas mauvaise.

Une petite victoire qui s'ajoute à la convoitise littéraire qui va m'amener à acheter "Un été avec Machiavel" de Boucheron. J'ai bien envie d'ajouter que ce sera le joyau de la semaine prochaine, mais je m'interdis toute publicité, même détournée, ahaha.