Billets

Dans Mes textes

Escapade dieppoise

Par Le 28/05/2017

Nous avions passé l'après-midi chez une amie, avions profité d'une miraculeuse  véranda perchée d'où l'on voyait, par toutes les fenêtres cernées de blanc,  la baie de Quiberville, clignotante et mouvante , sertissant la pièce où nous nous trouvions d'un bleu changeant et rafraîchissant, nous avions dégusté le tourteau et les bulots préparés par notre hôtesse avec une simplicité efficace (et une excellente mayonnaise), nous étions promenés sur la digue, devant les cabines de plage dressées comme des dominos, et voilà qu'il était vingt heures et que je n'avais pas envie de rentrer.

Ca tombait bien : il nous fallait faire de l'essence, et donc retourner à Dieppe...

Nous sommes rapidement tombés d'accord, Clopin, Ti'Punch et moi : d'autant que les couleurs étaient miraculeuses. Nous n'avons quitté Dieppe qu'à vingt trois heures, et la lumière semblait encore se propager, comme si la nuit avait définitivement laissé tomber l'idée d'envahir la place !

Dieppe 4Dieppe 1Dieppe

Dans Mes textes

Léonard de Wiki

Par Le 25/05/2017

Emission sur Virginie Despentes, sur France Cul, ce matin.

 

Le drôle, c'est que je me suis endormie hier avec  'l'illustre Gaudissart" ouvert sur mes genoux (en liseuse !) , en trouvant le dialogue entre Gaudissart et le fou plutôt  raté, et même franchement raté. J'ai aidé mes paupières à s'alourdir  en divaguant  là autour : le quiproquo entre l'homme "sensé" et le "fou" avec évidemment renversement des valeurs, (le plus fou  n'étant bien sûr pas celui qu'on croit), ça donnerait quoi, aujourd'hui ? 

  Evidemment,  ça ne pourrait donner "quelque chose" que si on travaillait un peu et la sociologie aliéniste, et l'écriture : mon sommeil est devenu coupable  une fois de plus, puisqu'il m'a prise dans la conscience de tout le temps que je perds, au  lieu de m'atteler à ce pourquoi je suis douée et qui m'intéresse : la littérature...

Bref. N'empêche que "Gaudissart", avec cet ego hyperdimensionné, est  un tel "type" de l'aliénation moderne à la marchandise,  que Balzac a fait preuve, là, d'anticipation, à mon sens.

Et voilà qu'une fois la nuit passée, dans un petit matin au ciel d'un bleu intense, à l'air frais et léger, un de ces matins de mois de mai où l'on voudrait être une oiselle,  je mets  la radio,  et boum ! Le journaliste de France cul,  avec cette sorte de jubilation dans la voix qui trahit celui qui sait qu'il va étonner, surprendre, et briller par surcroît, compare justement Vernon Subutex, le héros de Despentes, à....  Gaudissart ! Coîncidence.... 

Plus précisément, il mettait sur le même plan la "statue de Gaudissart" érigée à Vouvray avec la "page facebook" soi-disant créée par Vernon Subutex ; il voulait souligner que les héros littéraires échappaient parfois, ainsi, à leurs créateurs, et se carapataient dans l'existence réelle... Et qu'une page facebook vaut bien, de nos jours, une statue d'hier.

Gaudissart

 

Je n'en suis pas si sûre. Oh, je ne mésestime pas du tout le profond bouleversemet que la technologie informatique a produit sur nos vies (et sur la mienne en particulier). L'honnête homme de jadis ne peut que s'incliner bien bas devant ce qu'il faut nommer, faute de mieux, la "mise en commun des connaissances collectives", c'est-à-dire la montagne, l'Everest, l'infini cosmique  de savoirs désormais accessibles au premier internaute venu. Nous sommes tous des petits Léonards de Wilipédia, en quelque sorte, et ce n'est pas sans tout bouleverser.

Mais le rapport entre la statue de Gaudissart et la page facebook de Vernon Subutex n'est pas aussi limpide que cela - parce que le héros de Despentes n'est pas fier de lui, qu'il utilise internet pour se cloîtrer, qu'il en profite pour se mettre sous le boisseau, en quelque sorte (tout comme votre servante, en fait).

La page facebook de Subutex n'est qu'une addiction parmi d'autres. Que Despentes soit pleine d'indulgence pour les addictions est soulageant, sans doute, mais le fait est cependant là : on n'en sort pas grandi. Il y a une certaine veulerie à préférer l'éphéméride à la durée, l'immatériel à la sculpture, l'inconsistant à l'âpre bagarre du réel.

 

Mais peut-être est-ce cette foutue culpabilité, dont je faisais état plus haut,  qui me fait parler ainsi. Je pense aux heures perdues chez Assouline. Non à cause d'Assouline, qui reste pour moi un "mec bien", surtout par la précision de sa posture : il est avant tout un homme méditerranéen, le sait, l'assume, et cela lui suffit. Mais à cause des trolls qui empoisonnent la République des Livres, et auxquels j'ai, de manière aussi insensée que Gaudissart achetant le vin d'un fou, conascré du temps bien trop perdu...

 

 

 

La haine aux champs, et de vieilles rancoeurs

Par Le 22/05/2017

Ainsi donc, le récent scrutin a eu une autre caractéristique : celle de souligner le fossé entre citadins et ruraux, Parisiens et campagnards.

Ce n'est pas nouveau, notez, c'est même un des traits de notre pays, et à mon sens, c'est Balzac qui a le mieux traité ce thème - qui s'en est emparé avec le plus d'emportement, au point d'en faire une des plus fortes trames de son oeuvre romanesque.

Certes, depuis le 19è siècle, "tout a bougé" - et d'abord, les Parisiens de Balzac sont tous des provinciaux remontés d'une seule  génération, ce qui tend à s'estomper aujourd'hui. Même (et surtout) les moins considérables, les Lousteau, les BIrotteau, les Bridau - il n'est qu'à regarder les noms des villes de province peintes par l'écrivain : De Nemours à Issoudin, de Tours à Douai en passant par Alençon, les généalogies l'attestent : il y a un va-et-vient entre la province et Paris incessant,   dont  le moins que l'on puisse dire est que la province en sort stigmatisée.

Balzac souffle même sur les braises, à mon sens : prenez la motivation qui pousse le père d'Eugénie, Grandet (*), à régler la succession de son frère suicidé. Il ne s'agit ici ni de tendresse fraternelle, ni d'honneur, presque pas d'avarice. Ce qui pousse Grandet, c'est la haine du parisien, et l'envie de l'abuser, de l'entourlouper, de se venger sournoisement d'une supériorité blessante.

C'est dire si ces deux mondes-là ne se tendent pas la main...

Comment alors ne pas voir, dans le vote F. Haine d'aujourd'hui, si incompréhensible a priori, les relents de cette haine recuite et qui perdure, hélas ? Au mépris des uns, correspondrait  la vengeance sournoise des autres, d'autant plus violente qu'elle s'avance masquée par le rideau de l'isoloir...

Je ne sais ce que Balzac aurait dit de la situation d'aujourd'hui, ce pourrait être l'objet d'une étude : analyser cette France qui est la nôtre en se servant de ce que l'oeuvre de Balzac nous dit sur ce sujet, à savoir l'imbrication conflictuelle du monde citadin et rural. Enfin, si j'étais prof de fac ou encore Jean-Noêl  Jeanneney pour "concordance des temps", cela m'intéresserait diablement, mais à dieu ne plaise...

 

En tout cas,  à mon sens, il est plus que temps d'apaiser ce genre de situation -d'autant que la porosité du monde rural rend flou la limite entre le monde des uns et celui des autres - le territoire est parcouru en tous sens, il est même débité désormais par bouts entre plusieurs protagonistes qui s'en déchirent les parcelles, comme le montre avec tant de sensibilité et d'intelligence Ariane Doublet dans son dernier documentaire ("documenterre" !) "la Terre en Morceaux".

C'est de l'égalité que peut provenir la paix sociale, à mon sens - et c'est l'objectif prioritaire que devrait se fixer le gouvernement, s'il veut extirper la haine des champs...

 

(*) : pas pu résister à cette virgule, qui primesaute le titre trop fameux...

La haine aux champs, extriper la racine...

Par Le 17/05/2017

Comment le mot d'ordre "on est chez nous" peut-il avoir un tel écho dans mon village, où l'on ne compte ni immigrés, ni réfugiés, ni djeunes, ni rien qui dépasse des champs ?

Pourquoi ne pas se sentir "chez soi" ?

La réponse est évidemmennt multiple, mais elle se base surtout, à mon sens, sur le ressentiment. Les agriculteurs, depuis 50 ans, ne sont plus vraiment "maîtres chez eux", puisqu'économiquement ils sont tenus de respecter les engagements de la PAC, contre pognon. Et ces engagements ont tant fluctué, un coup y'a des quotas l'autre coup y'en a plus, un coup vas-y sur le maïs mon gars un autre ah bé non c'est l'colza qu'je préfère, et tutti quanti. Et puis surtout : ce sont des gens à qui on a menti, et qui ne peuvent, sans se renier eux-mêmes, dénoncer le mensonge...

Ca devait être si beau, dans un lycée agricole de la fin des années soixante, l'enseignement : le paysan devenait entrepreneur, il exploitait une société promise à la rentabilité, il aurait lui aussi la retraite et les congés payés, et, du haut de ses engins formidables et puissants, il pourrait regarder d'en haut le petit fonctionnaire, haî car ayant la "paie qui tombe", et l'ouvrier soumis aux cadences...

Ca a foiré lamentablement. A peu près tout ce qui s'est dit s'est révélé mensonger et mortifère. Pire encore : l'agriculteur est désormais pointé du doigt. Surveillé par les "autres" - les catégories sociales qui vivent elles aussi aux champs et sont désormais partie intégrante de la ruralité, et qui réclament, elles aussi, leur droit à contrôler leur environnement... - interpellé et pas loin d'être accusé officiellement...

Pollueur, égoïste, trompé par ses instances agricoles, le fiasco est en plus économique et sociétal. L'agriculture intensive devait nourrir le monde, éradiquer la famine, prospérer et être le fer de lance d'une mondialisation harmonieuse. Or, certes, les chinois aiment le lait français... Mais ils souhaitent aussi acquérir la terre, achètent des hectares, et toute la belle organisation, de la FNSEA aux SAFER en passant par Messieurs les Sénateurs, se révèle impuissante devant ces sortes d'OPA sur le sol "national"... quant à la vertu... Qui l'incarne moins que l'éleveur bovin, en ces temps où  l'avenir de l'humanité se dessine végétarien ?

L'enfer est pavé de bonnes intentions, certes, mais ça ne l'empêche pas de sentir considérablement mauvais, la chair grillée précisément.

(mais évidemment, il vaut mieux s'interroger sans fin sur l'intronisation d'un Macron, et le gouvernement futur ici, et la tenue de Madame Macron là... Clopinou, ouvrant un oeil déjà désabusé sur l'écran de la télé, demande doucement "et au fait, on en parle quand du capitalisme ?" )

Dans Mes textes

la haine aux champs, entre paradoxes et contradictions

Par Le 11/05/2017

La colère des habitants des villages, exprimées par un vote F Haine à plus de 60 % dans bien des cas, (comme dans mon village !) , est aussi fuligineuse, énigmatique, pardoxale,  à première vue, que ces rassemblements de nuages de différentes natures, qui viennent se bousculer dans une apparente contradiction, avant que leur entrechoc, en même temps que l'odeur d'ozone qui monte de la terre, ne libère les trombes de l'orage.

Parce qu'enfin, si l'on y songe, tout ici est contradictoire : la première peur que l'extrême-droite agite, afin de désigner un coupable commode, est celle de l'autre, du différent, de l'étranger - et plus précisément de l'arabe musulman (mais un peu aussi le noir et le juif, pour faire bonne mesure...) ; comment nos villageois peuvent-ils tomber dans ce piège, alors que, définitivement, ils n'ont  que des contacts absolument minimes avec les populations désignées du doigt, qui ne sont en rien des "rivaux " pour eux, en termes par exemple d'emploi ou d'occupation de l'espace social  ? Oh, ce n'est pas que le paysan n'éprouve pas le mépris, la peur et la méfiance envers celui qui ne vit pas comme lui (et dont la liberté fantasmée est sans doute le socle d'un désir inavoué, comme le fermier qui,  déplorant le meurtre de ses poules,  ne peut s'empêcher d'admirer la beauté du renard). Mais de tout temps, l'ostracisme s'abat, dans ma campagne, sur le manouche, pas sur un autre définitivement absent. A-t-il transposé cette haine rien que par la grâce d'une propagande qui ne reflète en rien son vécu ?

 

L'autre paradoxe concerne l'Europe, autre cheval de bataille de l'extrémisme. Or, la majorité des agriculteurs sont, depuis 60 ans, complètement dépendants de la PAC, et ne pourraient survivre sans elle. Comment concilient-ils (alors même que la majorité des élus locaux des petits villages sont des agriculteurs, en activité ou retraités...) l' caspiration à sortir de l'espace commun, qu'ils semblent plébisciter par leurs votes,  avec leurs pratiques quotidiennes ? Vous me direz qu'il s'agit sans doute là du même tour de passe-passe qui fait que le paysan (là encore, sans doute, par envie et dépit mêlés) n'a pas de mots assez durs envers  le fonctionnaire : or, il n'en est plus très loin, et sans la machine administrative qui lui permet de toucher les subsides publics, il serait encore plus exposé aux aléas d'un marché fluctuant et dévastateur.

Autre source d'étonnement : il n'existe pas, en France, de catégorie professionnelle plus structurée et plus collective que celle des agriculteurs. Leur syndicat plus que majoritaire, la FNSEA, non seulement s'appuie sur la légitimité du nombre, mais encore a réussi à structurer les réseaux sociaux autour de lui de telle sorte qu'il  contrôle non seulement les chambres d'agriculture, mais encore le ministère lui-même. Comment une telle force de frappe ne réussit-elle pas à  procurer un sentiment de sécurité à ses adhérents, qui leur permettrait d'envisager l'avenir avec sérénité, et d'être moins sensible au discours alarmiste, démagogique et antirépublicain de l'extrême-drfoite qui déclare que "tout va à vau-l'eau" et que "tous sont pourris" ??? Comment une catégorie sociale qui a su à ce point utiliser le système d'organisation politique pôur assurer sa représentativité et défendre ses intérêts peut-elle, en même temps, manifester un tel rejet de ses propres représentants ?

Enfin, ce vingt et unième siècle est caractérisé par la prise de conscience de l'interaction de l'homme et de son milieu, et par l'omniprésence et la célébration du monde sensible - or, l'agriculteur, le paysan, (à défaut de l'anonymat citadin permettant l'audace et la créativité), bénéficie d'un contact direct avec ce qui est désormais la pierre angulaire de la sensibilité  collective : la célébration de la Nature. Pourquoi donc adhère-t-il  à un  discours qui, attisant les rancoeurs, lui souffle qu'il est injustement méprisé, alors que son mode de vie est, au moins dans la majorité des publicités, désigné comme vertueux et exemplaire ???

 

Qu'est-ce qui donc, de maniière paradoxale, rend perméable les ruraux à la démagogie outrancière des thèses néo-fascistes ? Je ne crois pas que l'ignorance de l'histoire et  le manque d'intelligence interdisant le recours à la raison pour privilégier l'affect immédiat, soient par essence plus largement  présents  dans les villages que dans les zones urbaines - au contraire, même, ai-je envie de plaider...

La réponse relève peut-être, enfin c'est celle que j'avance (à tâtons !) de la psychologie victimaire. Je veux dire que, plutôt que de s'admettre victime, chercher à se réparer et donc opérer une remise en cause de soi-même, il est toujours plus facile, pour l'ego, d'accuser  l'autre, "à l'aveugle" s'il le faut. Sartre, via l' existentialisme, faisait preuve d'un jusqu'au boutisme dans la démarche : il n'y avait pas, pour lui, de bourreaux, simplement des victimes trop consentantes. Sans aller jusque là, on peut cependant constater que, si le paysan analysait correctement ce qui lui arrive, il ne se tromperait ainsi de coupable, et s'il fallait accuser quelqu'un, ce ne serait certainement pas l'immigré magrébhin qui devrait s'avancer à la barre...

 

Moi je dis que sa colère est légitime, les questions que pose le monde rural sont parfaitement cohérentes - mais les réponses qu'il apporte, à savoir cette adhésion à l'extrême simplisme d'un discours de haine, sont totalement à côté de la plaque.

 

Oui, j'estime que le rural a parfaitement raison de se sentir floué, méprisé, en danger et montré du doigt. Cela fait soixante ans qu'on lui ment, qu'on le pousse à détruire ce qui le fait vivre, qu'on l'insulte  et qu'on grignote de tous côtés son espace. Et j'ai envie de dénombrer, une par une, les incessantes attaques auxquelles il doit faire face, alors même que les armes dont il dispose sont factices et ne servent qu'à lui cacher la réalité...

(la suite à demain, si j'ai suffisamment la gnaque, bien sûr).

 

Dans Mes textes

La haine aux champs, et le silence autour... (2)

Par Le 10/05/2017

Effarée : je suis effarée de ce que j'entends. Ou plutôt, de ce que je n'entends pas.

Législatives, Europe, Culture, état de grâce, ni droite-ni gauche, Code du Travail, etc. Autant de sujets tout-à-fait légitimes, je n'en disconviens pas...

Mais pourtant. Les petits villages, autrement dit les ruraux, votent à une écrasante majorité pour un parti sous la bannière de l'extrême-droite, et voilà, rien ne se passe, rien ne se dit...

Comme si toute cette colère, parce qu'impuissante au fond, ne pouvait être entendue... Comme si ceux qui votaient là étaient insignifiants...

Mais merdalors ! C'est sans doute le fait le plus significatif, au contraire, le plus demandeur d'analyses, de solutions, de préconisations, d'engagements, qui nous soit arrivé...

Et rien ? Pas une seule parole solennelle, un "je vous ai compris" ?

On ne devrait parler que de ça, surtout dans les quartiers des villes. Les 90 % de parisiens qui ont voté Macron  ne devraient même penser qu'à ça, je trouve. Se demander ce qui se passe à  Beaubec la Rosière, et ailleurs.

Parce que ça pue vraiment. Et détourner la tête n'a jamais fait disparaître la moindre odeur nauséabonde, à mon sens...

M'enfin il doit être plus urgent de se demander qui Macron va nommer dans les Ministères, plutôt que d'analyser ce monde en perdition : cette ruralité française qui n'arrête pas  d'agiter les bras en signe d'alerte, vainement,  avant d'en finir par empoigner, désespérement, les fourches de la violence...

Dans Mes textes

La haine aux champs...

Par Le 10/05/2017

Ainsi donc, il me faudrait remercier les citadins, sans qui "nous" aurions, pour notre grande majorité, la nausée aux lèvres et les poings serrés aujourd'hui - mais pourtant, pour ma part, j'ai bien la nausée et les poings serrés. La statistique est formelle : tous les petits villages des alentours ont choisi Le Pen. A Beaubec, deux personnes croisées sur trois sont dans ce cas.

Deux personnes sur trois.

J'habite au creux de cette défaite.

Je me souviens -c'était en 2002, et les électeurs du F  Haine avaient encore honte d'eux-mêmes- d'une conversation avec un petit notable du coin.  65 ans, agriculteur, d'une famille belge venue s'installer en Oise Picarde au début du 20è siècle (comme beaucoup), maire d'un patelin de 250 habitants, président d'une communauté de communes rurales, bien placé à la Chambre d'Agriculture dans la Commission d'attribution des aides agricoles, et ayant des responsabilité à la FNSEA. Profil typique, loin d'être un imbécile, possédant un haut niveau d'instruction et ayant même envisagé, un temps, une reconversion de son exploitation en bio. Un de ces élus "de proximité" qui, pour  assumer les tâches liées à  leur mandat, arrivent  au siège de la Com'com  en tracteur, plutôt que de rester bloqués par la neige...

Nous marchions tous les deux au milieu des champs, et il s'est tourné vers moi : "le problème ici", me dit-il, "c'est que les plus intelligents sont tous partis à la ville, ou y partent. Il ne reste que les trop idiots pour penser par eux-mêmes". 

J'ai reculé en entandant cette phrase, et j'ai  eu un  grand geste de dénégation : je ne pouvais admettre que cet homme, qui tenait dans ses mains des délégations de pouvoir du milieu social dont il était issu, dont il était le représentant, méprisât autant ses concitoyens. Si même lui pensait ça...

Aujourd'hui, il faut cependant bien admettre que la "ruralité" offre le visage d'un repli sur soi  morbide et haineux... Comment en est-on arrivé là ? Et comment combattre ce phénomène, qui semble ne pas cesser de s'amplifier, de s'ancrer, de ne plus reculer devant l'autocomplaisance et l'autojustification, "droit dans ses bottes" ?

Il y a quelques pistes de réflexion, à mon sens, dont la première est la perte de sens, d'identité, de valeurs et d'espoir du monde rural, sacrifié inexorablement depuis plus de 50 ans. Et si la France veut se mettre "en marche", il lui faudra, à mon sens, mettre en tout premier de la file, afin de rythmer efficacement la progression de tous, le pas  du plus désemparé, du plus en colère, du plus faible intellectuellement des siens : l'électeur moyen de mon village "français" - celui dont Chirac se servait en arrière-fond de sa propagande, et qu'il faudrait désormais repeindre en un nauséeux bleu-blanc-rouge sur fond brun...

 

 

 

Dans Mes textes

Une bouddhiste zen à ma table...

Par Le 06/05/2017

V. est une femme grande, souriante,  bienveillante, dont la tête brune,  couronnée de boucles légères, épaisses et  virevoltantes,  résume l'énergie et la vivacité. Et elle est bouddhiste zen.

Dieu sait qu'à ma table, se sont déjà assis des individus si différents les uns des autres qu'on a peine à croire à leur même appartenance à l'espèce : un peu comme, chez les chiens, certains couples improbables, du dogue au chihuahua, font douter de leur compatibilité. Mais je crois bien, ma parole, que V., que j'estime et respecte, est la convive la plus inattendue que j'aie jamais restaurée.

J'ai écouté avec beaucoup d'attention les propos qu'elle m'a tenus, car elle a tenté, non de me convertir ou de démontrer la justesse de sa religion, mais simplement de témoigner de son chemin. Ingénieur biochimiste, rien ne semblait, en effet, la prédestiner à frahcir les portes des ashrams, à la méditation zen et aux "expériences mystiques", qui semblent la motiver par-dessus tout.  A travers son discours, V. soulignait que, contrairement aux monothéismes, le bouddhisme reniait la thèse de la réincarnation ("se réincarner dans un corps, voilà la promesse que le catholicisme proopse  à l'âme immortelle, ce qu'aucun bouddhiste ne peut concevoir"), doutait fortement des dogmes et règles de vie ("pas besoin d'aller voir tel ou tel gourou à l'autre bout de la planète : on peut rencontrer Bouddha partout", "il n'existe pas de notion comme "le salut de l'âme" qu'on gagnerait ou perdrait suivant nos actions, la sanction n'existe pas"), s'appuyait sur une notion fluctuante, mouvante de la réalité ("rien n'est jamais pareil, d'une seconde à l 'autre, tout est affaire de perception et d'énergies") et considérait enfin  l'univers infini à la portée d'une expérience individuelle, totalisante et mystique ("arriver par certaines méthodes comme la méditation à  la transcendance absolue, gage  de la compréhension et de l'expérimentation intime de l'énergie vitale de l'Univers").

J'en avais les yeux ronds. Il est vrai que je ne connais rien au bouddhisme, ni au zen en général et  que ma méfiance instinctive envers  la  religion me tient éloignée de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une spiritualité basée sur une croyance en l'immortalité. Je suis du genre à ne pouvoir pratiquer le yoga qu'en le considérant comme des exercices de gymnastique corporelle, à penser qu'un des drames de l'être humain est son impossibilité à accepter sa finitude, ce qui le conduit à croire aux  plus invraisemblables promesses,  comme consolation de sa mortalité, et à regretter que dans un pays comme le Népal ou le Tibet, l'argent consacré aux temples ne soit pas plutôt employé, par exemple,  à installer un rationnel et efficace réseau d'assainissement. C'est dire si je suis bouchée à l'épanouissement mystique que semble rechercher V. Oh, je m'accorde bien une âme, où le noyau dur de ma personnalité réside et englobe ma raison, mes sentiments, mon corps et ma posture au monde, et je  revendique aussi la pratique de certaines vertus, comme la compassion et l'attention aux faibles, que certaines religions ont tendance à confisquer à leur seul usage. Mais je n'arriverai jamais à croire cette  âme immortelle, et aucun principe supra-matériel ne me paraît régir le monde dans lequel je vis, et où je suis appelée, comme tout ce qui m'entoure, de la fourmi à notre étoile,  à disparaître. 

C'est dire si  V. et moi ne pouvons guère nous comprendre. Tout juste nous accordons-nous pour déplorer, en commun, les ravages et les souffrances  que les religions, au nom de dieu ou de l'amour, infligent à l'humanité et au monde sensible (tiens, un évêque polonais  vient d'encourage l'abattage des arbres, au motif  que dieu demande à l'homme de dominer son monde, ben tiens, et passe-moi la scie que je coupe la branche sur laquelle je suis assise), et, au moins pour ma part, à combattre la résignation engendrée, ici-bas, par la promesse d'un "au-delà". Mais pour le reste...

Ma curiosité envers l'univers indhou , en fait, ne s'est éveillée qu'il y a quelques années, et fort  partiellement, je l'avoue : j'avais écouté, sur France Cul, la retransmision du "Mahabharata" (quelques dizaines d'heures de spectacle...) , cette épopée grandiose et fluviatile censée illustrer l'origine du monde. Là comme dans toute autre récit des origines, quels que soient l'ethnie ou le groupe en question, il s'agit de définir l'humanité, et surtout de la dégager, comme un tailleur de pierre dégage un moellon du filon d'une carrière, de l'animalité qui l'entoure. Le nom qu'une peuplade se donne signifie toujours, à la base "nous les êtres humains". Ce qui est commode pour exterminer tout ce qui n'est pas ce "'nous", et spécialement le voisin d'en face... Bref.

Je manque donc totalement des connaissances et des références  nécessaires, pour pouvoir apprécier les expériences que V., avec urbanité et générosité, tentait de partager : tout juste ai-je l'impression qu'il s'agit ici d'un développement de la pensée humaine complètement différent, dans ses prémisses et ses conclusions, à notre histoire occidentale. Nous, qui sommes passés de l'appartenance commune à un monde collectif et religieux, (ou à une tribu, ou à un clan) à la conscience aiguë de notre individualité (et encore aujourd'hui, l'humanisme de la Renaissance est considéré par certains comme "le début de la fin", la cause du déclin moral de l'homme occidental), pouvons-nous comprendre un mode de pensée qui permet  à la fois une société hyper-hiérarchisée, d'une cruauté et d'une brutalité patentes (comme les castes indhoues), et une ouverture intime vers une transcendance proprement "inouïe" ???

IL me faudrait, pour le comprendre, beaucoup plus de temps qu'il ne m'en est assigné, et aussi, comment dire ? Il faudrait sans doute que je ressente une urgence qui m'est étrangère, et que V. semble, elle, au contraire, considérer comme la marque la plus naturelle de son histoire personnelle, circonstanciée dès le début (ses cinq ans !!) par l'irruption de l'au-delà et du surnaturel dans son quotidien. Je ne veux ni ne peux la "juger", pas plus qu'elle ne veut ni ne peut, sans doute, m'entraîner à sa suite. Et j'estime beaucoup trop ses engagements (écologistes) et sa vie (d'agricultrice) pour avoir envie de la désarçonner dans sa foi !!!

Mais bon sang, qu'ils sont étranges et si différents les uns des autres, les propos qui peuvent s'entrecroiser, par-dessus les assiettes  où sont servis le gigot d'agneau et les petits légumes du jardin, à ma table brayonne, rurale et incroyante... Comment voulez-vous que je n'en divague pas ?